Mais quel que soit l'heureux résultat de cette restauration, l'église de Sainte-Geneviève mérite-t-elle d'être considérée comme un chef-d'œuvre de l'art; et la réflexion ne doit-elle pas un peu diminuer de l'admiration qu'elle inspira d'abord? Ne se mêle-t-il point quelques défauts aux beautés supérieures dont on fut frappé à la première vue? C'est ce qu'il convient d'examiner.
Il n'est sans doute, dans l'aspect général de Paris, aucun point de perspective plus élégant et plus majestueux que cette belle colonnade du dôme, s'élevant avec sa coupole sur toute la partie sud-est de la ville, et se groupant avec les maisons et les monuments des quartiers Saint-Marcel et Saint-Benoît; mais si l'on s'approche pour considérer en détail ce qui a tant frappé dans l'ensemble, ce dôme et la combinaison de sa masse avec celle du portail ne satisferont plus au même degré le connoisseur d'un goût délicat et sévère: on trouvera qu'il ne repose pas avec assez de grandeur et d'harmonie sur l'attique qui lui sert de soubassement; que sa base, trop rétrécie, est loin d'offrir cette masse imposante et vigoureuse que présentent à l'extérieur les mosquées de Constantinople et même les dômes de Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres; enfin que les colonnes du dehors, fuselées par des mains barbares, ont été tellement amaigries dans leur partie inférieure, qu'une faute aussi grossière ne peut provenir que d'une erreur considérable dans l'appareil.
Si l'on porte ensuite ses regards sur le portail, on ne peut disconvenir qu'il ne présente un parti noble et grand: un seul ordre, couronné d'un fronton d'une immense proportion, rappelle d'abord le portique du Panthéon à Rome, dont Soufflot a visiblement voulu produire une imitation sur une plus grande échelle: heureux si la prétention de faire mieux que son modèle, de rendre plus parfaite encore cette belle production de l'antique, ne l'eût jeté dans des erreurs dont le résultat a été d'en altérer les admirables proportions! Que de fautes il a faites qu'il étoit si facile d'éviter! On est d'abord choqué de la maigreur de ses entrecolonnements, et l'on voit aussitôt que ce défaut n'existeroit pas s'il eût placé deux colonnes de plus sous le fronton, au lieu de les reléguer en arrière-corps aux angles du péristyle[305]. Groupées dans ce petit espace d'une manière confuse, elles ont en outre l'inconvénient de produire des ressauts et des profils multipliés qui tiennent au style vicieux de l'école, et présentent une disparate désagréable dans un monument où l'on a voulu imiter la simplicité de l'antique.
On ne peut nier aussi que la hauteur du fronton ne soit excessive: sa masse semble disputer avec celle des colonnes, et les écraser de son poids énorme[306]. Les chapitaux trop allongés et les revers pesants des feuilles doivent paroître d'une forme bien lourde et bien grossière si on les compare avec la proportion mâle et la taille savante des chapitaux du Panthéon. Les cannelures des colonnes manquent de pureté dans leurs profils; les ornements qui décorent ce péristyle sont d'un mauvais choix; en un mot ce portail, dans sa masse et dans ses détails, ne présente qu'une copie dégénérée du plus noble modèle.
«On ne peut le dissimuler, dit l'habile architecte à qui nous avons emprunté la plus grande partie de ces idées[307], Soufflot n'avoit point assez approfondi l'étude de l'antique dans le portique dont il vouloit reproduire l'effet. On doit lui savoir gré sans doute de n'avoir employé qu'un seul grand ordre, de s'être affranchi de la vieille routine, en offrant cet aspect majestueux de colonnes isolées et d'un grand diamètre; mais il faut le blâmer de n'avoir pas suivi les justes proportions de ce système antique qu'il vouloit faire revivre. Peut-être seroit-il plus juste de l'en plaindre: car on peut dire que, sous le rapport de ce genre d'étude, l'art étoit encore chez nous dans l'enfance; on avoit encore cette fausse idée qu'il falloit apporter ce que l'on appeloit du goût dans le perfectionnement de ces rigides proportions, et ajouter de la grâce à ces formes sévères. Une présomption mal entendue ne les plaçoit point au premier rang qui leur appartient; on n'avoit point encore moulé ces beaux ornements dont la collection choisie brille dans nos musées, et l'on pensoit qu'il suffisoit d'un dessin ou de l'œuvre de Desgodets, pour recréer à l'instant tous ces beaux détails des monuments de l'ancienne Rome. Quant à ceux de la Grèce, ils n'étoient absolument connus que de nom. Imbus de semblables préjugés, et privés d'éléments aussi nécessaires, les artistes d'alors étoient sans doute dans l'impossibilité de mieux faire; on ne peut faire un crime à Soufflot de n'avoir pas su ce que tout le monde ignoroit à l'époque où il bâtissoit, et ces fautes, qu'il n'eût pas faites dans un temps meilleur, sont absolument indépendantes de son talent[308].»
LES FRÈRES PRÊCHEURS OU DOMINICAINS, DITS LES JACOBINS.
Ce fut au milieu des croisades entreprises contre les Albigeois, dont l'hérésie dangereuse n'étoit autre chose que l'ancienne erreur des Manichéens, que l'ordre dont nous parlons prit son origine. Tandis que la puissance temporelle cherchoit à arrêter par les armes un mal dont les progrès rapides menaçoient la tranquillité des états, saint Dominique essayoit de ramener, par l'onction de ses paroles, ces malheureux égarés. Le succès qu'obtinrent ses prédications lui fit naître la pensée de s'associer quelques personnes animées du même zèle, et d'en former un ordre religieux destiné à la propagation de la foi. Les membres du nouvel institut devoient s'attacher spécialement à prêcher aux peuples les vérités saintes et immuables de l'évangile, à les soutenir autant par leurs exemples que par leurs discours, à convaincre les hérétiques et à les ramener par la force de la persuasion. Cet ordre fut approuvé en 1216 par Honorius III, sous le titre de Frères Prêcheurs. Dès l'année suivante, saint Dominique envoya quelques-uns de ses disciples à Paris: ils y arrivèrent le 12 septembre 1217, se logèrent dans une maison près Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la rue l'Évêque, et y demeurèrent jusqu'à l'année suivante. Alors ils obtinrent de la libéralité de Jean Barastre, doyen de Saint-Quentin, une maison près des murs, et une chapelle du titre de Saint-Jacques, laquelle avoit été attachée à un hôpital institué pour les pèlerins, et qu'on appeloit l'hôpital Saint-Quentin. C'est de cette chapelle que la rue Saint-Jacques a pris son nom, et que les Dominicains ont été appelés Jacobins, non-seulement à Paris, mais dans toute l'étendue du royaume.
Ce premier établissement des Frères Prêcheurs dans la capitale n'a point été raconté de la même manière par nos historiens. Plusieurs y ont mêlé une foule de petites circonstances dont la fausseté est évidente, et qui, du reste, sont trop peu importantes pour mériter d'être discutées. Nous les passerons donc sous silence, et nous continuerons, dans ce récit, de nous attacher, comme nous l'avons toujours fait jusqu'à présent, aux autorités les plus graves et aux opinions les plus vraisemblables.
Quoique les Jacobins eussent été mis en possession, dès l'année 1218, de la chapelle et de l'hôpital du doyen de Saint-Quentin, il paroît qu'ils n'avoient point encore acquis le droit d'y célébrer l'office, du moins publiquement: car on trouve que vers ce temps-là un de leurs religieux étant décédé fut enterré à Notre-Dame-des-Vignes; mais en 1221 ils jouissoient déjà de la permission d'avoir une église et un cimetière qui leur avoient été accordés dès l'année précédente par le chapitre de Notre-Dame. Ce fut aussi cette même année que l'Université renonça en leur faveur au droit qu'elle pouvoit avoir sur la chapelle Saint-Jacques[309], sous la condition toutefois de certaines prières qu'ils seroient tenus de dire, de services qu'ils feroient célébrer, et stipulant en outre que si quelque membre de cette compagnie choisissoit sa sépulture chez les Jacobins, il seroit inhumé dans le chapitre, si c'étoit un théologien; dans le cloître, s'il étoit membre d'une autre faculté.
Saint Louis, auquel la plupart des religieux sont redevables de leur établissement à Paris, combla ceux-ci de ses bienfaits: il fit achever l'église qu'ils avoient commencée, bâtir le dortoir et les écoles, et leur donna deux maisons dans la rue de l'Hirondelle. De là l'erreur de Sauval, qui avance quelque part que les Jacobins doivent leur fondation à ce monarque[310]. Diverses donations qu'il suppose leur avoir été faites à cette même époque paroissent également suspectes, et l'on ne voit point qu'avant 1281 leur territoire ait reçu aucun accroissement. Dans cette année ils firent l'acquisition de quelques maisons sises près de leur couvent[311], acquisition pour laquelle ils obtinrent des officiers municipaux un acte d'amortissement, et que confirma aussitôt Philippe-le-Hardi.