Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse, mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti, exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de gentilshommes à cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques, mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité. Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût été entièrement dévastée.
Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal d'Ancre, que le mauvais succès de cette confédération avoit rendu plus puissant que jamais, mécontent de quelques ministres[15] dont l'avis n'étoit pas que les princes fussent éloignés des affaires et qu'on les traitât avec cette rigueur, avoit obtenu de la régente qu'ils fussent renvoyés pour être remplacés par ses propres créatures; et Richelieu étoit du nombre de ceux qui lui avoient montré le plus de dévouement. Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il étoit; et attribuant avec raison à la foiblesse et à l'indécision du gouvernement, et les troubles précédents et ceux qu'avoit fait naître cette nouvelle rébellion, il conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'étouffer tout ce que la puissance royale avoit de force et de majesté. Son conseil fut suivi: on commença par des exemples de sévérité dans Paris même, où il se fit plusieurs exécutions de ceux qui cherchoient à y enrôler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armées furent mises en campagne: l'une étoit sous les ordres du duc de Guise, qui venoit de faire sa paix, et du maréchal de Themines; le maréchal de Montigny commandoit la seconde, et la troisième avoit pour chef le comte d'Auvergne, que l'on tira de la Bastille, où il étoit depuis long-temps renfermé[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia la grâce qu'on lui avoit accordée et la confiance que l'on avoit mise en lui, en les battant partout où il les rencontra. Ces trois armées agissoient simultanément sur tous les points où les princes avoient établi leurs moyens de résistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes parts, ceux-ci se virent bientôt réduits aux dernières extrémités; mais au moment où ils étoient prêts de succomber, une révolution de cour les sauva.
Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et en les comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui, grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet étoit de perdre la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il disposoit le roi à voir ces princes d'un œil plus favorable, il continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de l'arrêter celui de le tuer en cas de résistance, bien décidé à interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.
Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre, pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de céder à cette heureuse inspiration.
Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif, et s'étant associé quelques amis aussi déterminés que lui[18], l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis fut à l'instant même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée pour le lieu de son exil; et tout fut réglé d'avance pour son entrevue d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances. Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte «par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre, qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce cadavre les plus indignes outrages[21]; et la maréchale, condamnée à mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8 juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la désirer.
(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes, contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance. L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.
(1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré l'ordre exprès que le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve de Blois. Aussitôt tous les ennemis de Luynes se déclarent ses partisans; on lève des troupes de part et d'autre; la mère et le fils éclatent réciproquement en reproches, en plaintes, en récriminations; la guerre commence. Mais à peine commencée, elle tourne en négociations, grâce aux soins de l'évêque de Luçon, qui, par sa conduite également adroite et mesurée, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer à ce qu'il devoit à la reine, de reconnoissance et d'attachement[23]. L'accommodement se fit, le roi vit sa mère à Tours, et tout s'y passa de manière à faire croire que la réconciliation étoit sincère des deux parts. Quant au duc d'Épernon, il y reçut, non des lettres de grâce pour sa révolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir levé des troupes et augmenté les garnisons des places fortes de son gouvernement; et il fut déclaré que, «l'ayant fait dans la persuasion que c'étoit pour le service du roi, il n'y avoit rien qui ne dût être agréable à sa majesté.» «Suppositions chimériques, dit un écrivain contemporain[24], incapables de faire illusion à personne, et toutes propres à rendre le gouvernement méprisable.» «Mais il y avoit long-temps, ajoute le continuateur du père Daniel, que l'on étoit dans l'habitude d'en user ainsi. C'étoit le style et l'usage du temps. Les seigneurs révoltés n'auroient pu se résoudre à poser les armes, si on ne leur eût offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas être traités en criminels dans les actes mêmes où on leur accordoit le pardon de leurs crimes[25].»
Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue, la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du cœur autant d'aigreur et de méfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi retourna à Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'étoit point l'avis de l'évêque de Luçon: il vouloit qu'elle allât à la cour pour y tenir tête à ses ennemis et essayer de regagner l'amour et l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la captivité de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu où elle pouvoit se faire craindre et se défendre si elle étoit attaquée: ce fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Médicis continua de correspondre avec son fils par des lettres où elle se montra plus susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa part quelque nouvelle entreprise, résolut de tirer enfin de sa prison le prince de Condé, qui n'avoit point été jusqu'alors compris dans l'amnistie accordée aux mécontents, parce qu'on avoit jugé plus prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de l'opposer à la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reçut ne parut pas d'abord lui être désagréable; mais la déclaration qui accompagna sa délivrance et que l'on publia quelques jours après[26], fut faite dans des termes qui l'offensèrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que le roi et son favori parvinrent à l'apaiser.
Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le maréchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du nouveau favori.
(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui, conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle, pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin, et le roi revint à Fontainebleau.