Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot fut formé en faveur de la reine-mère, et éclata tout à coup par la retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre de seigneurs les plus considérables de la cour. Le duc de Mayenne fut le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prétexte qu'il n'y étoit point en sûreté et qu'on avoit formé le projet de l'arrêter. Le duc de Vendôme le suivit de près; le duc de Longueville se retira dans son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trémouille, de Roannez, de Rohan, d'Épernon, de Nemours, etc., s'allèrent cantonner dans les terres ou places fortes qu'ils possédoient en Bretagne, en Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute la noblesse de ces provinces s'étant déclarée pour la reine, son parti parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la présomption s'accroissoit encore par ces apparences si prospères, furent d'avis que dans la position où elle se trouvoit et avec les espérances qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser toute négociation.
L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup d'œil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout céderoit invinciblement à l'ascendant de l'autorité royale; que la reine-mère, vis-à-vis de son fils, étoit dans une position bien moins favorable que ne l'avoient été les princes vis-à-vis de la régente; et que si ceux-ci n'avoient pu réussir dans leurs desseins, elle avoit encore de moindres chances de succès. On ne l'écouta point; et l'événement le justifia bientôt dans tout ce qu'il avoit pressenti. Avec une rapidité qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord causé tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie à la tête de son armée, sans y rencontrer la moindre résistance: partout les portes des villes, que les mécontents avoient fermées, s'ouvrirent pour ainsi dire d'elles-mêmes à son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La confusion se mit aussitôt dans le conseil de la reine; à peine ses troupes firent-elles quelque résistance au pont de Cé; elles résistèrent plus foiblement encore à l'attaque de la ville d'Angers, qui fut emportée en quelques heures; et les négociations, qui n'avoient été interrompues qu'un moment, devenant alors la seule ressource de Marie de Médicis, un traité fut signé presque aussitôt entre elle et son fils, dans lequel la cour commença à se montrer plus ferme à l'égard des princes et des seigneurs révoltés[28], et dont le résultat fut de la faire revenir enfin à la cour, ce que le duc de Luynes vouloit par-dessus tout. L'évêque de Luçon fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la conclusion de ce traité.
La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus ardemment encore. Ainsi étoit étouffée dans son germe une guerre civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considère que ceux contre qui on la faisoit, mais dont les conséquences lui causoient de justes alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de nouveaux désastres pour lever l'étendard de la rébellion; et bien qu'ils fussent également ennemis de tout ce qui portoit le nom de catholique, ils étoient prêts à traiter avec tous les partis dès qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Déjà en 1618, et au moment où l'évasion de la reine du château de Blois sembloit leur offrir la perspective de longs troubles, ils s'étoient soulevés dans le Béarn et avoient insolemment refusé de restituer au clergé les biens dont ils l'avoient dépouillé dans les anciennes guerres civiles, quoique l'édit qui ordonnoit cette restitution leur assignât sur les domaines du roi un revenu égal à celui des biens qu'on leur redemandoit. L'année suivante, leur assemblée, qu'ils avoient tenue à Loudun, ne s'étoit pas montrée moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et les choses y furent même poussées si loin, qu'on crut devoir les menacer, s'ils ne se hâtoient de nommer leurs députés, de les traiter comme criminels de lèse-majesté. Cette menace les effraya fort peu; et ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est que l'on fut obligé d'en venir à négocier avec eux, et à employer, pour les déterminer à se séparer, le crédit des principaux seigneurs de leur parti[29]. Ils se séparèrent enfin, mais pleins de méfiance dans les promesses de la cour et déterminés à résister, à opposer la force à la force si l'on tentoit d'exécuter l'édit de Béarn, que, depuis deux ans, la cour étoit obligée de suspendre. Le duc de Luynes jugea très-bien qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps de semblables insolences sans que la majesté royale en fût dégradée, et l'autorité souveraine en péril. Il étoit donc résolu d'humilier les protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la manqua pas: au lieu de retourner à Paris, le roi prit la route de Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Béarn, il y fit enregistrer son édit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport à ces contestations scandaleuses.
(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte: instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris de les réduire enfin par la force, à peine le roi étoit-il parti, qu'ils prirent les armes et commencèrent les hostilités dans le Béarn même et dans le Vivarais. On les réprima, mais toutefois de manière à les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre eux aux dernières extrémités. Pendant ce temps, le duc de Luynes, poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, se faisoit nommer connétable de France, et avec une rare habileté, déterminoit Lesdiguères, non-seulement à lui céder ses prétentions sur cette dignité suprême de l'armée, mais encore à y accepter le second rang après lui[30]. Ayant ainsi attaché cet illustre guerrier à la cause royale et par des nœuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le nouveau connétable cessa de feindre; et il fut décidé que l'on feroit enfin sentir aux protestants révoltés tout le poids de l'autorité royale.
Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur de toutes les églises, essayant ainsi de constituer au sein de la monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte, mais celui de l'indépendance la plus absolue.
Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines: leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la campagne et à demeurer renfermés dans leurs murailles. Cependant le roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus mutins.
Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier échec. Le siége en fut long et meurtrier: il y périt beaucoup de noblesse; le duc de Mayenne y fut tué; et le duc de Luynes ayant vainement tenté de ramener au roi le duc de Rohan, qui étoit alors dans le Midi le chef suprême de son parti[31], il fallut lever ce siége où l'armée royale s'étoit fort affoiblie, où surtout elle fut humiliée; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des protestants, qui remuèrent aussitôt dans toutes les provinces et attaquèrent sur plusieurs points, où d'abord ils n'avoient songé qu'à se défendre. Le nouveau connétable montra, dans cette opération militaire, le peu d'expérience qu'il avoit de la guerre; et pendant tout le reste de cette campagne, dont les résultats n'eurent rien de décisif, sa faveur commençant à baisser, peut-être une disgrâce entière étoit-elle le dernier prix que son maître lui réservoit, lorsqu'il mourut, le 14 décembre, d'une fièvre maligne qui l'emporta en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le siége est devenu mémorable par ce seul événement.
Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il nous est impossible de ne pas reconnoître en lui, pendant le peu de temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermeté; et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commencé[32].
Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les maîtres des affaires. Dirigée par l'évêque de Luçon, qui seul avoit toute sa confiance, la reine-mère ne tarda point à rentrer dans le conseil, où elle se conduisit avec une prudence et une modération qui la remirent entièrement dans les bonnes grâces du roi. La cour étoit alors de retour à Paris, et l'on y délibéroit sur le dernier parti à prendre à l'égard des protestants: la question étoit de savoir si l'on continueroit la guerre, ou s'il étoit plus avantageux de leur accorder la paix. Le prince de Condé fit prévaloir le premier avis, vers lequel le roi étoit naturellement porté; et en effet leur audace, depuis la levée du siége de Montauban, n'avoit plus de frein: à Montpellier ils s'étoient déclarés en révolte ouverte; ils avoient repris l'offensive en Languedoc et en Guyenne, où ils assiégeoient les villes, pilloient les églises, ravageoient les campagnes, et résistoient avec acharnement aux troupes royales partout où elles se présentoient pour les comprimer. M. de Soubise dévastoit le Poitou avec une armée de six mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exerçoit insolemment tous les droits de la souveraineté.
(1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses le crédit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit prudent de ne point rester éloignée de lui. Le projet de Louis avoit d'abord été de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la désobéissance du duc d'Épernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, força ce prince de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de résistance que jusqu'alors les rebelles ne lui en avoient opposé: il lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne à plusieurs siéges très-meurtriers, dans lesquels il commença à donner des preuves de cette intrépidité extraordinaire qui lui étoit naturelle; et que l'on doit encore considérer comme un des traits frappants et singuliers d'un caractère où tant de foiblesses et si étranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cédant enfin à son courage et à la supériorité de ses armes, il arriva avec son armée victorieuse devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit depuis long-temps bloquée et dont le siége lui étoit réservé. Ce fut là qu'il apprit l'entrée en France d'un corps considérable d'Allemands sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en Allemagne, où il s'étoit fait l'auxiliaire de l'électeur palatin contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire subsister ses soldats. C'étoient les ducs de Bouillon et de Rohan qui l'avoient engagé à tenter cette invasion; et à ces traités sacriléges qui appeloient ainsi l'étranger dans le sein du royaume pour les soutenir dans leur rébellion, on pouvoit reconnoître les protestants. Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage à travers ses états, Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se répandit bientôt jusqu'à Paris, où la reine-mère, qu'une indisposition avoit d'abord retenue à Nantes, étoit retournée avec une partie du conseil, et où elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme dura peu: plus habile à piller et à détruire qu'à commander une armée, Mansfeld, qui d'abord avoit pu négocier avec le duc de Nevers envoyé contre lui, et qui n'avoit pas su le faire à propos, vit son armée se mutiner et se désorganiser au premier échec qu'elle éprouva; et à peine entré dans nos provinces, fut forcé d'en sortir honteusement et en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement dans le Languedoc; les protestants se défendoient en désespérés dans leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des exécutions sanglantes étoient le prix de cette résistance furieuse et obstinée.