Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils devoient finir par succomber. Louis n'étoit point sans s'apercevoir que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères, depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient successivement obtenues.
(1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce grand théâtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, où il alloit bientôt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais sans dignité, il avoit su se ménager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier les ennemis de la reine sans manquer à ce qu'il lui devoit, et sans perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit à sa confiance et à son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprès d'elle s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de cette princesse d'être compris dans une promotion de cardinaux que fit le pape Grégoire XV; et ce fut à Lyon, où le roi passa à son retour de cette campagne, qu'il reçut de la main de sa majesté les insignes de sa nouvelle dignité. La cour étoit alors troublée par les intrigues, et les tracasseries des ministres, qui cherchoient à se supplanter les uns les autres[37], divisés entre eux par leurs intérêts particuliers, réunis dans un seul intérêt commun, qui étoit de ranimer l'ancienne méfiance du roi contre sa mère, et d'empêcher que, rentrant au conseil, elle n'y ramenât avec elle le nouveau cardinal dont ils avoient déjà reconnu la supériorité, et qu'ils redoutoient tous comme leur rival le plus dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirigée par un guide d'un esprit si pénétrant et qui avoit une si profonde expérience de la cour et du maître dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Médicis reprit en peu de temps auprès de son fils le crédit qu'elle avoit perdu; provoqua la disgrâce des Sillerys, qui étoient les deux antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui avoit toute la confiance du roi, ou plutôt le força, malgré ses répugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu, à combattre avec elle les préventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans cette dernière révolution qu'éprouvoit alors le ministère, à permettre qu'enfin l'entrée du conseil lui fût ouverte. Par un dernier trait d'habileté, Richelieu, qui étoit ainsi parvenu à se faire offrir la place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits ombrageux sur cette soif d'ambition dont il étoit dévoré, et dont il avoit laissé entrevoir des indices que l'œil du roi lui-même n'avoit point laissé échapper, il prit d'abord la dernière place au conseil et parut disposé pour long-temps à s'en contenter; mais les fautes que commettoit La Vieuville ayant bientôt amené sa disgrâce, il arriva que, dans un si court intervalle, aucun des ministres n'étoit déjà plus en mesure de lui disputer la première; et dès ce moment commença cette partie du règne de Louis XIII, que l'on peut à plus juste titre appeler le règne de Richelieu.
Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui demande toute notre attention.
Jetons donc un coup d'œil sur l'état de la société en France, tel que nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.
Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées (les grands, les protestants, le parlement qui représentoit l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne, avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains d'une foible femme et d'un roi enfant.
Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de religieux dans la société politique, s'étoit éteint par degré, ne lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.
Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence religieuse et dans tous les égarements qui en sont la suite, nous avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de politique, s'étoit placé entre les catholiques et les protestants, n'admettant rien autre chose que ce matérialisme social dont nous venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il étoit le représentant de cet ordre purement matériel. Nous avons vu en même temps un prince insensé préférer ce parti à tous les autres[38], sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre à la fois l'opposition catholique qui vouloit modérer son pouvoir, et l'opposition protestante qui cherchoit à le détruire.
Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.
Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais par une inconséquence qui partoit de ce même principe de révolte contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.
Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.