LES FILLES DE LA PROVIDENCE.
Cet utile établissement reconnoissoit pour fondatrice madame Marie Lumague, veuve de M. François de Polallion, gentilhomme ordinaire du roi et conseiller d'état. Cette dame, qu'une piété sublime avoit associée à toutes les œuvres de charité de S. Vincent-de-Paule, son directeur, conçut le projet de retirer du libertinage les jeunes personnes de son sexe que la séduction ou la misère avoient pu y engager, et de prévenir la chute de celles qui étoient sur le point de s'y précipiter. Les fondements de cette charitable institution furent jetés en 1630 dans une maison qu'elle possédoit à Fontenay; peu de temps après madame de Polallion transféra sa communauté naissante à Charonne. Elle y prospéra tellement qu'en 1643 elle étoit déjà composée de cent filles. C'est alors que Louis XIII, dont elle avoit attiré l'attention, permit à ces filles de venir se fixer à Paris, lui accordant, avec cette permission, la faculté de recevoir des donations, et tous les priviléges dont jouissent les maisons royales. Cette communauté reçut, par les mêmes lettres-patentes, le nom de Maison de la providence de Dieu.
Toutefois il ne paroît pas que ces filles aient pensé alors à profiter de la faveur que le roi leur avoit accordée: car en 1647 elles habitoient encore Charonne. On les voit enfin, dans le courant de cette année, venir occuper, rue d'Enfer, une maison qui fut depuis renfermée dans celle des Feuillants. Vincent-de-Paule qu'on regarde avec raison comme le second instituteur de cette maison, et qui en fut nommé directeur, n'eut point de repos qu'il ne leur eût procuré un emplacement plus vaste et plus commode. Ce fut à sa sollicitation que la reine Anne d'Autriche se déclara protectrice de la communauté de la Providence. Elle avoit acheté, en 1651, de l'Hôtel-Dieu, une maison fort spacieuse, qui avoit été destinée à recevoir les pestiférés, et qu'on nommoit l'hôpital de la Santé: on la partagea en deux parts, dont une fut comprise dans les jardins du Val-de-Grâce, et l'autre donnée aux Filles de la Providence. Elles en prirent possession le 11 juin 1652, ainsi que d'une chapelle sous l'invocation de saint Roch et de saint Sébastien, que l'Hôtel-Dieu y avoit fait construire, et qu'on a depuis ornée et agrandie. Le B. Vincent-de-Paule leur donna alors des statuts, qu'elles ont conservés jusqu'à la fin, avec de très-légers changements.
Cette maison étoit administrée par une supérieure qu'on élisoit tous les trois ans, et qui faisoit signer les registres de recette et de dépense à une dame séculière agréée par l'archevêque, laquelle avoit la qualité de directrice et protectrice de la communauté. Les personnes qui la composoient ne faisoient que des vœux simples. Consacrées depuis long-temps uniquement à l'éducation des jeunes personnes, ce qui n'avoit pas été le premier but de leur institution, elles ne cessèrent point de remplir dignement cet important ministère jusqu'au moment qui a détruit tous ces asiles d'innocence et de piété, qu'il sera si difficile de refaire ce qu'ils ont été[353].
L'utilité de cet établissement avoit engagé M. de Harlai à en former de semblables dans l'île Saint-Louis, sur la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, et à la Ville-Neuve; mais ils ne purent se maintenir, et, long-temps avant la révolution, ils avoient déjà cessé d'exister.
LES CARMÉLITES.
La maison qu'habitoient ces religieuses avoit été autrefois un prieuré que les anciens titres nomment indifféremment Notre-Dame-des-Vignes et Notre-Dame-des-Champs. La grande antiquité de cette maison a fait renaître, à son sujet, ces conjectures déjà hasardées par plusieurs de nos historiens sur tant de monuments dont l'origine se perd également dans la nuit des temps: on a prétendu que saint Denis y avoit célébré les saints mystères. Cette tradition, qu'on ne peut soutenir d'aucune espèce d'autorité, n'est cependant pas dépourvue de quelque vraisemblance: car alors ce lieu étoit solitaire; éloigné de la ville; et l'apôtre des Gaules, ainsi que le troupeau qu'il avoit formé, persécutés par les idolâtres, devoient en effet chercher les lieux écartés pour adorer le vrai Dieu et le prier en commun. Mais ce qu'on ne peut s'empêcher de trouver ridicule, c'est que cette manie d'érudition ait porté quelques antiquaires à voir dans cet ancien édifice un temple dédié, à Mercure selon les uns, à Cérès ou à Isis selon les autres. Cette opinion singulière n'avait d'autres fondements que l'examen très-imparfait d'une statue placée sur le pignon de l'église et qui subsistoit encore dans les derniers temps. Ils prétendoient y reconnoître les attributs de ces divinités du paganisme, jusque-là que des pointes de fer placées autour de sa tête pour empêcher les oiseaux de s'en approcher et la garantir de leurs ordures, leurs sembloient des épis de blé, qui, comme on sait, sont au nombre des symboles de Cérès. Cependant des savants plus raisonnables, après avoir examiné plus attentivement cette figure, reconnurent qu'elle représentoit tout simplement l'archange saint Michel[354] tenant une balance, dont les bassins contenoient chacun une tête d'enfant; ce monument, dont l'antiquité paroissoit assez grande, n'avoit été mis qu'en 1605 à la place qu'il occupoit.
L'abbé Lebeuf en a conclu que ce lieu avoit été d'abord occupé par un oratoire de Saint-Michel, qu'avoit ensuite remplacé la chapelle de Notre-Dame-des-Champs; et citant à ce sujet l'acte d'une donation faite, en 994, aux religieux de Marmoutier, par Raynauld, évêque de Paris, il en infère que, dès ce temps-là, ces religieux étoient établis dans cette chapelle. Jaillot nous paroît avoir très-solidement réfuté cette opinion, fondée sur une fausse interprétation de divers passages de cet acte, et présume avec plus de vraisemblance que l'époque de l'établissement de ces religieux à Notre-Dame-des-Champs ne peut être fixée plus loin que l'an 1084, parce que c'est alors seulement qu'elle leur fut donnée par Adam Payen et Gui Lombard, qui la tenoient de leurs ancêtres[355]; donation dont les cartulaires de ces religieux offroient les actes les plus authentiques. Il rejette également l'opinion de Du Breul, Lemaire et leurs copistes, qui avancent que cette église fut rebâtie sous le règne du roi Robert; et d'accord ici avec le savant qu'il vient de combattre, il pense que la crypte[356] ou chapelle souterraine n'est pas d'un gothique plus ancien que le douzième siècle, et que le portail est au plus du treizième.
L'établissement du collége de Marmoutier, fait au commencement du quatorzième siècle, et dont nous aurons bientôt occasion de parler, diminua considérablement le nombre des religieux qui habitoient Notre-Dame-des-Champs; cependant ils continuèrent d'y rester jusqu'à la fin du seizième. Alors on s'entretenoit dans l'Europe entière des effets prodigieux opérés par la réforme que sainte Thérèse avoit introduite dans l'ordre des Carmélites, réforme dont les progrès avoient été si rapides, qu'en 1580, dix-huit ans après son premier établissement à Avila, cette réforme s'étoit déjà répandue dans toute l'Espagne; et que, malgré les mortifications et les austérités prescrites par cette sainte fille, on comptoit plus de trente-deux couvents, tant d'hommes que de femmes qu'elle-même avoit établis. Dès cette époque, le pape Grégoire XIII avoit séparé cet institut des Carmes mitigés, et en avoit fait ainsi un nouvel ordre dans l'Église. La réputation de sainteté qu'il avoit acquise, fit naître à madame Avrillot, épouse de M. Acarie, maître des requêtes, et à quelques autres personnes de piété, le projet de faire venir des religieuses carmélites à Paris. Les troubles dont la France fut agitée sous le règne de Henri III en suspendirent quelque temps l'exécution. Elle devint bientôt plus facile par la protection de la princesse Catherine d'Orléans-Longueville, qui voulut bien accepter le titre de fondatrice du couvent qu'on procureroit à Paris à ces religieuses, et promit de le doter de 2,400 livres de rente. On jeta les yeux sur le prieuré de Notre-Dame-des-Champs, où il n'y avoit plus que quatre religieux, et qui, moyennant une modique dépense, pouvoit être disposé de manière à recevoir convenablement la nouvelle communauté. Le cardinal de Joyeuse, abbé commendataire de Marmoutier, donna son consentement sans aucune difficulté; et les religieux qui voulurent d'abord résister, furent obligés de céder à l'ordre que le roi leur fit intimer les 14 et 20 février 1603. Dès l'année précédente, ce prince avoit donné son approbation à l'établissement des Carmélites; et le pape Clément VIII consentit non-seulement à la formation d'un monastère, mais d'un ordre entier, dont le couvent de Paris seroit le chef-lieu. Les choses étant ainsi disposées, M. de Bérulle, conseiller et aumônier du roi, depuis instituteur des prêtres de l'Oratoire et cardinal, obtint en Espagne, du général des Carmes, six religieuses, qui en partirent le 29 août 1604, et entrèrent le 17 octobre suivant dans le couvent qu'on leur avoit fait préparer[357]. Cet ordre se répandit aussi rapidement en France qu'en Espagne, et à la fin du dix-huitième siècle, on en comptoit soixante-deux monastères dans le royaume. Ces religieuses furent appelées d'abord Carmelines ou Thérésiennes: on leur donna depuis le nom de Carmélites, comme plus conforme à l'étymologie latine.
L'église de ce couvent étoit riche en monuments des arts, et au nombre de celles que les curieux et les étrangers visitoient avec le plus d'empressement.