Le célèbre architecte François Mansard fournit les dessins de ce grand édifice, et fut chargé de son exécution, qu'il conduisit jusqu'à neuf pieds au-dessus du sol. Il perdit alors la faveur de la reine, parce que, dit-on, il ne voulut rien changer à son plan, dont l'achèvement eût coûté des sommes considérables[366], et beaucoup au-dessus de la dépense qu'on vouloit faire pour ce monument. Jacques Le Mercier remplaça Mansard, et conduisit ces constructions jusqu'à la corniche du premier ordre, tant intérieur qu'extérieur; c'est à cette époque que les travaux furent interrompus. Ils furent repris en 1654, sous la direction de Pierre Le Muet, architecte alors en réputation, auquel on associa depuis Gabriel Le Duc, qui arrivoit d'Italie, où il avoit fait, dit-on, de longues études sur l'architecture des temples. Il étoit impossible que chacun de ces architectes n'eût pas la prétention d'y mettre un peu du sien; et dès-lors on ne doit pas être surpris de trouver dans le style et dans les ornements des diverses parties quelques discordances, suites inévitables de ce changement successif de direction. Il faut plutôt s'étonner qu'il n'ait pas produit des effets plus fâcheux: car le monument en général est exécuté avec beaucoup de soin et de précision; la sculpture intérieure, faite par les frères Anguier, est très-délicate et très-achevée; partout on a déployé une magnificence dont notre description ne pourra pas sans doute embrasser tous les détails, ni donner une idée complète et satisfaisante.

Les édifices qui composent l'abbaye du Val-de-Grâce consistent principalement en plusieurs grands corps de logis et une belle église, surmontée d'un dôme très-riche et très-élevé. La cour qui sert d'entrée présente une ligne de constructions de vingt-cinq toises de largeur. Aux deux côtés sont deux ailes de bâtiments flanqués de deux pavillons carrés qui donnent sur la rue, de laquelle le monastère est séparé par une grille de fer régnant de l'un à l'autre pavillon. Au fond de la cour et au centre de ces constructions s'élève sur un perron de quinze marches le portail de la grande église, orné d'un portique que soutiennent huit colonnes corinthiennes. Au-dessus de ce premier ordre s'en élève un second, formé de colonnes composites, et raccordé avec le premier par de grands enroulements placés aux deux côtés. Dans le tympan du fronton étoient les armes de France écartelées d'Autriche avec une couronne fermée[367].

Les colonnes du premier portique sont accompagnées de deux niches contenant les statues de saint Benoît et de sainte Scholastique, toutes les deux en marbre. Sur la frise on lisoit cette inscription:

Jesu nascenti Virginique matri.

Les deux niches se trouvent répétées dans le second ordre, mais sans statues.

Le dôme, d'une belle proportion, est, à l'extérieur, couvert de lames de plomb avec des plates-bandes dorées. Un campanille le surmonte: il est entouré d'une balustrade de fer, et porte un globe de métal, sur lequel s'élève une croix, qui fait le couronnement de tout l'ouvrage.

L'intérieur de ce monument, lequel présente une longueur de vingt-cinq toises dans œuvre, non compris la chapelle du Saint-Sacrement[368], sur treize toises de largeur dans la croisée du dôme, est orné de pilastres corinthiens à cannelures; ces pilastres, qui séparent les arcades de la nef, se prolongent dans l'intérieur du dôme, où ils semblent servir d'appui à quatre grands arcs-doubleaux, au-dessus desquels régne un entablement continu que surmonte un ordre de pilastres corinthiens accouplés. Le dôme qui s'élève au-dessus a dix toises et demie de largeur sur vingt toises quatre pieds de hauteur sous clef[369].

Dans l'arc du fond opposé à la nef se présente le grand autel, exécuté sur les dessins de Gabriel Le Duc. Il est décoré de six grandes colonnes torses en marbre, revêtues de bronze, et fait à l'imitation de celui de Saint-Pierre de Rome, ce qui fut ensuite répété dans toutes les églises où l'on voulut déployer une grande richesse de décoration. Au-dessus se dessine un entablement couronné d'un baldaquin, et sur chaque colonne sont des anges portant des encensoirs; d'autres anges plus petits semblent se jouer dans les festons qui lient ensemble toutes les parties de ce couronnement. Ils tiennent des cartels où sont écrits quelques versets du Gloria in excelsis. Les anges, le baldaquin et tous les autres ornements sont dorés au mat ou d'or bruni.

Dans l'enfilade de la croisée du dôme, sur la droite, se trouve la chapelle Sainte-Anne, dans laquelle étoient déposés les cœurs des princes et princesses de la famille royale[370]; à gauche étoit placé le chœur des religieuses, séparé du dôme par une grille de fer.

La grande voûte de la nef, l'intérieur des arcs-doubleaux qui soutiennent le dôme, sont enrichis d'une foule de sculptures, ornements d'architecture, médaillons, bas-reliefs, que la main des frères Anguier a su rendre dignes de la majesté du lieu[371]; les marbres les plus précieux ont été employés au pavement de l'église, et disposés en compartiments qui répondent à ceux de la voûte; enfin la fresque qui couvre le plafond du dôme met le comble à la magnificence de ce beau monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de ce genre qui existe en Europe, représente la gloire des élus dans le ciel[372], et contient plus de deux cents figures de proportion colossale. C'est du reste un ouvrage d'un très-rare mérite; et ce qui le rend plus admirable encore, c'est que Pierre Mignard, qui en est l'auteur, le conçut et l'exécuta dans l'espace de treize mois. Il passe pour son chef-d'œuvre, et Molière l'a célébré dans un poëme que le peintre dut sans doute regarder comme la récompense la plus glorieuse de ses travaux. Toutes les inscriptions qu'on y lit encore furent placées sous la direction de Quenel, alors intendant de tous les édifices royaux. Depuis, pour ces sortes de compositions, on a consulté l'Académie des inscriptions et belles-lettres.