Il arriva donc que, tandis qu'il triomphoit en Flandre, tout étoit perdu en Italie. La division s'étoit mise entre les armées espagnole, françoise, napolitaine, génoise (car Gênes, pour son malheur, avoit embrassé le parti des deux couronnes); les généraux ne s'entendant plus, les opérations militaires s'étoient ralenties; et cependant Marie-Thérèse, tranquille en Allemagne où tout étoit maintenant pacifié, s'étoit empressée d'envoyer en Lombardie de nombreux renforts, sous la conduite du prince de Lichstenstein. L'armée impériale se rassembloit sur les confins de cette province, le roi de Sardaigne réorganisoit la sienne, et l'on alloit se trouver entre deux armées, dans un pays où l'on ne possédoit pas une seule forteresse. Le maréchal de Maillebois, qui sentit le danger d'une semblable position, parla de retraite: l'infant n'y voulut point entendre, ne pouvant se faire à l'idée d'abandonner ces duchés de Parme et de Plaisance, qui avoient coûté à l'Espagne tant d'or et tant de sang: ce fut sous les murs même de Plaisance que cette retraite fut décidée par la défaite la plus désastreuse que les armées des deux couronnes eussent encore éprouvée. Il fallut alors évacuer et les deux duchés et les autres conquêtes que l'on avoit pu faire en Italie. La retraite se fit avec bonheur et habileté, et les débris de ces armées, réunis par une main ferme et courageuse, pouvoient encore couvrir la ville de Gênes, et la soustraire à la vengeance des Autrichiens. Le découragement et l'animosité toujours croissante des chefs les uns contre les autres empêchèrent de prendre ce parti, que commandoient à la fois l'honneur et un intérêt bien entendu[85]. Pour prix de son dévouement, Gênes fut lâchement abandonnée, et éprouva bientôt, même en se rendant, presque toutes les rigueurs que l'on pourroit exercer sur une ville prise d'assaut[86]. Les vainqueurs continuoient néanmoins de poursuivre les deux armées fugitives; ils descendirent les Alpes après elles[87], et leurs troupes irrégulières inondèrent et désolèrent la Provence et le Dauphiné.

Cependant la branche de Hanovre achevoit de se consolider en Angleterre par les derniers résultats d'une entreprise qui avoit semblé mettre plus que jamais en péril sa fortune et ses destinées. L'expédition du prince Édouard en Écosse, si romanesquement aventureuse, et justifiée d'abord par des succès presque fabuleux, expédition que la France n'avoit su soutenir que par des secours dérisoires, venoit de finir par un désastre complet, et qui ne laissoit plus aucune ressource à ce prince, si digne d'un meilleur sort. Assez heureux pour se sauver seul, et dans un dénuement plus grand encore que lorsqu'il s'étoit hasardé à descendre sur les côtes de son pays, il n'avoit retiré de cette dernière tentative que le stérile avantage de prouver au cabinet de Versailles ce qu'il lui auroit été possible de faire, s'il eût été plus tôt et plus efficacement secouru.

Au reste, la politique de l'Angleterre avoit achevé de se développer dans cette guerre, politique qui n'avoit pu réussir aussi complétement que par les combinaisons prodigieuses de son système financier. Grâce à ce système, il lui étoit donné de puiser à volonté dans un trésor que rien sembloit ne pouvoir tarir; de prodiguer ainsi les subsides à ses alliés; au moyen de ces subsides, d'entretenir leur haine, d'exciter leur ambition, et de prolonger à son gré une guerre dont, en dernier résultat, elle seule devoit profiter. C'est ce qui n'étoit point encore arrivé dans les troubles du continent: il étoit sans exemple, et même il auroit été impossible de prévoir, qu'une puissance du second ordre, retranchée dans une île où elle avoit su s'entourer de la barrière inexpugnable de ses vaisseaux, se procureroit un jour, au moyen de cette invention formidable du crédit public, soutenue de la crédulité stupide de quelques cabinets, une force suffisante pour remuer jusque dans ses entrailles cette vieille Europe, pour l'acheter en quelque sorte au prix qu'elle voudroit se vendre, la couvrir de ravages, l'inonder de sang au gré de ses intérêts, et exploiter ensuite à son profit et les vainqueurs et les vaincus. Acharnée contre la France et l'Espagne, et résolue de ne point lâcher prise qu'elle n'eût détruit ou envahi leurs dernières colonies, anéanti leur commerce et leur marine, l'Angleterre ajoutoit sans cesse de nouveaux subsides aux subsides déjà prodigués; et tandis que ses alliés occupoient sur terre les deux puissances, ses flottes étoient partout: elles apparoissoient sur nos côtes pour y faire, quand elles le jugeoient convenable, d'utiles diversions; elles parcouroient celles de l'Amérique, et portoient la désolation dans les établissements espagnols. La prise de Porto-Bello par l'amiral Vernon, l'expédition audacieuse du commodore Anson, étoient de tristes preuves de cette prépondérance maritime que l'ineptie et la trahison lui avoient laissé prendre, et qu'il n'étoit plus possible de lui enlever. Les extrémités où les Hollandois se trouvoient réduits par la conquête des Pays-Bas, loin de l'embarrasser, lui étoient un avantage; car elle y voyoit un moyen assuré de vaincre leur répugnance à rétablir le stathoudérat; puis, au moyen d'un stathouder, dont elle devenoit nécessairement l'unique appui, d'être plus maîtresse encore qu'elle n'avoit été au milieu de cette république de marchands. C'est ce qui arriva, lorsque les armées françoises eurent envahi les Pays-Bas hollandois. D'ailleurs toutes ces conquêtes de Louis XV les inquiétoient peu: à chaque victoire que remportoit pour lui le maréchal de Saxe, il alloit offrant la paix; et il en manifestoit si impolitiquement le désir et le besoin, qu'on ne pouvoit guère considérer tant de provinces conquises que comme un dépôt entre ses mains, qu'il s'empresseroit de rendre, dès qu'on consentiroit à transiger avec lui.

Cependant une flotte angloise avoit paru sur les côtes de la Provence; elle y protégeoit les mouvements des Autrichiens qui continuoient à désoler cette province; l'armée françoise, dont la désorganisation étoit complète, ne pouvoit mettre aucun obstacle à leurs progrès, et Toulon étoit menacé. Telle étoit en France la disette des généraux, qu'on ne trouva rien de mieux à faire que d'y envoyer le maréchal de Belle-Isle, qui, long-temps prisonnier en Angleterre[88], reparut ainsi vers la fin de cette guerre qu'il avoit si malheureusement commencée. Il montra cette fois plus d'activité et d'intelligence: il sut rétablir la discipline et ranimer le courage des soldats; des renforts arrivés à propos le mirent à même de se hasarder contre l'ennemi; il eut des succès, fit lever le siége d'Antibes, reprit l'offensive, et passant le Var, envahit le comté de Nice. Il avoit promis de rentrer en Italie, et voulut tenir sa promesse; mais cherchant à faire mieux que le prince de Conti, et que le maréchal de Maillebois, il imagina d'y pénétrer par le col de Fenestrelles et d'Exiles, route plus courte à la vérité, mais aussi plus difficile, comptant très mal à propos, parmi les chances de succès de son entreprise, que le roi de Sardaigne se laisseroit surprendre. Il en fut autrement; et cette manœuvre mal conçue, à laquelle il auroit fallu renoncer à l'aspect de l'ennemi bien retranché et sur ses gardes, devint funeste par l'obstination extravagante que mit son frère, le chevalier de Belle-Isle, à vouloir forcer un passage que Charles-Emmanuel avoit su rendre inexpugnable. Il paya sa témérité de sa vie, et le combat meurtrier d'Exiles rendit désormais toute opération militaire impossible en Italie.

Le roi continuoit de vaincre dans les Pays-Bas, et à chaque nouvelle victoire continuoit d'offrir la paix, que les ennemis continuoient de refuser. Pour arracher en quelque sorte cette paix à leur obstination, il fut décidé que l'on feroit le siége de Maëstricht: l'armée confédérée s'avança aussitôt pour couvrir cette place, et le maréchal de Saxe, allant à sa rencontre, remporta sur elle la victoire de Lawfelt, victoire brillante, mais toutefois si peu décisive, que, bien qu'il fût resté maître du champ de bataille, il ne crut pas qu'il fût prudent d'entreprendre encore le siége que l'on avoit résolu. Afin de rendre plus facile une si grande entreprise, le maréchal chargea le plus habile de ses lieutenants, le comte de Lowendalh, d'aller assiéger Berg-op-Zoom; et cette place forte, chef-d'œuvre de Cohorn et considérée comme imprenable, fut emportée en six semaines par les manœuvres combinées de ces deux grands capitaines, tous les deux étrangers[89], et cependant les seuls, parmi ses généraux, à qui la France pût maintenant confier ses armées. Cette opération faite, le maréchal de Saxe reprit le cours de ses manœuvres, et, malgré tous les efforts des armées confédérées, Maëstricht put être cerné.

La puissance que s'étoient créée les Anglois, étoit telle, que, l'argent à la main, ils faisoient venir des soldats d'où ils vouloient, et que, par l'effet magique d'un subside, ils avoient obtenu de la Russie un secours formidable en hommes et en vaisseaux[90]. Tandis qu'ils traitoient avec cette puissance, afin de prendre sur terre une revanche terrible des victoires infructueuses de Louis XV, ils poursuivoient sur mer le cours de leurs faciles triomphes. Tel étoit l'abandon dans lequel la France se voyoit maintenant forcée de laisser ses colonies, qu'il suffit aux marchands de la Nouvelle-Angleterre de se cotiser pour former une petite armée, et s'emparer ainsi de Louisbourg, ville importante située à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, et la clef de nos possessions dans le nord de l'Amérique; ce qui anéantit tout à coup notre commerce et nos pêcheries dans cette partie du Nouveau-Monde[91]. On essaya de réparer ce désastre, et des désastres plus grands furent le résultat des efforts que l'on avoit tentés. Une première flotte, sous les ordres du duc d'Enville, fut dispersée par la tempête; une seconde, composée de seize vaisseaux et commandée par le marquis de la Jonquières, étoit à peine sortie de Brest qu'elle fut attaquée par les amiraux Anson et Warrin, qui l'attendoient près du cap Finistère, ayant pour eux l'avantage du nombre, et cette plus grande expérience de la mer, à laquelle rien ne peut suppléer. Malgré la résistance la plus intrépide, l'amiral françois vit prendre tous ses vaisseaux, et fut lui-même obligé de se rendre. L'amiral Hawkes porta, dans cette même année, un second et dernier coup à la marine françoise, en lui enlevant six vaisseaux sur sept, qu'il avoit attaqués et enveloppés avec une flotte de quatorze voiles. Ce fut alors un jeu pour les Anglois de s'emparer des riches convois qui revenoient des Indes occidentales, et le commerce de la France fut ruiné en même temps que sa marine étoit anéantie. Alors le cabinet de Saint-James arrêta la marche de ses auxiliaires russes, qui déjà avoient atteint la Franconie, et jugea qu'il pouvoit permettre à ses alliés de faire la paix, puisqu'il ne restoit plus à la France un seul vaisseau.

Les ministres des puissances se rassemblèrent à Aix-la-Chapelle; la suspension d'armes eut lieu le 13 mai 1746, et la paix fut signée le 18 octobre de cette même année. Louis XV ne recouvra pas sa marine, et pour prix du sang de ses sujets, des trésors de la France et des victoires du maréchal de Saxe, il transigea, ainsi que ses ennemis l'avoient prévu, en rendant toutes ses conquêtes[92].

Certes c'étoient là de grands revers et surtout de grandes fautes. L'intérieur de la France va nous offrir un spectacle plus triste encore. Il nous faut maintenant remonter jusqu'au commencement de ce période de plus de trente années que nous venons de parcourir.

Jamais État chrétien n'offrit peut-être un désordre moral plus singulièrement compliqué que celui que présenta la France après la mort de Louis XIV. Les ressorts du gouvernement s'étant un moment détendus, nous avons vu que le parlement étoit, à l'instant même, revenu à ses anciennes traditions, et avoit essayé de se rétablir de lui-même le modérateur suprême du pouvoir politique et du pouvoir religieux, aidé dans son entreprise par les jansénistes, ses auxiliaires habituels, qu'avoit d'abord accueillis et protégés un prince indifférent à toutes croyances religieuses, et devenu un moment leur protecteur, par la seule raison qu'ils avoient été persécutés sous Louis XIV[93]. Cette opposition ayant bientôt fatigué celui-là même qui avoit contribué à la faire renaître, on a vu encore qu'il l'avoit brisée en un instant et avec une telle violence, qu'on avoit pu croire, d'après ce coup si rudement frappé, que les intérêts nouveaux qui portèrent ensuite le régent et son ministre à faire cause commune avec la cour de Rome délivreroient enfin le clergé de France de ce joug ignominieux que la magistrature avoit osé lui imposer, et que la fausse politique de nos rois avoit maintenu et même agravé. Mais cette politique égoïste et absurde étoit encore toute vivante, et l'instinct despotique du régent sut la comprendre, même au milieu de ses plus grandes animosités contre les gens de robe. Redoutant à la fois et le clergé et le parlement, ce prince, dans tout ce qu'il entreprit ou contre l'un ou en faveur de l'autre, et peut-être sans s'être fait à ce sujet un plan profondément combiné, sut s'arrêter précisément au point où l'un des deux partis auroit entièrement triomphé du parti opposé; de manière que le clergé n'emporta qu'une demi-victoire, que la magistrature n'essuya qu'une demi-défaite, et que lorsque le parlement revint de son exil de Pontoise, aussi abattu sous la main du régent qu'il avoit pu l'être, sous celle de Louis XIV, il conserva encore, même dans les conditions de retour qu'il fut forcé de subir et qui confirmèrent sa dépendance à l'égard du pouvoir temporel, une partie de l'ascendant qu'il s'étoit arrogé sur l'autorité spirituelle. Les choses étant ainsi arrangées, il en résultoit qu'au moment même où le prince auroit éprouvé quelque embarras de la part de l'opposition religieuse, il étoit en mesure de s'en délivrer en élevant contre elle le parlement; et quant à celui-ci, les lits de justice et les prisons d'État devoient lui en rendre raison, si la fantaisie lui prenoit de passer les limites qu'il auroit jugé à propos de lui tracer. Cette politique, sous une forme un peu différente, étoit toujours celle de Louis XIV.

Mais, nous l'avons déjà dit, Louis XIV étoit chrétien, et il n'y eut jamais d'irréligion plus scandaleusement déclarée que celle du régent. Un troisième parti qui, jusqu'alors, s'étoit tenu dans l'ombre, d'où il n'auroit pu sortir, sans se voir à l'instant même écrasé sous la main redoutable à laquelle rien ne résistoit, se montra tout à coup au grand jour, toléré par un prince qui n'avoit cessé d'être son complice, encouragé par ses exemples dans ses excès les plus licencieux, au-dessus de toute autorité, parce qu'il nioit tout devoir, prêt à profiter de toutes les fautes des autres partis, et de tous les embarras où pourroit les jeter la fausse position dans laquelle ils étoient respectivement placés: ce fut le parti des incrédules, plus connu sous le nom de parti philosophique. Né, de même que les disciples de Jansénius, du protestantisme, dont il exprimoit les dernières conséquences, déjà plus nombreux qu'on n'auroit pu le penser, lorsqu'avoit défailli cette main qui avoit su le contenir, et prédominant surtout dans la nouvelle cour, il sut y profiter de la corruption effrénée des mœurs pour y accroître la licence des esprits; et bientôt on le vit étendre plus loin ses conquêtes, lorsque la soif des richesses, allumée dans tous les rangs par la plus funeste des opérations financières, eut rapproché l'intervalle qui les séparoit, et commencé à introduire, dans quelques classes moins élevées de la société, les vices des grands seigneurs et la manie de les imiter. Ainsi commença, de la cour à la ville, à circuler le poison, d'abord dans le ton général des conversations où il fut du bel air de se montrer impie et libertin, ensuite dans une foule d'écrits obscurs, pamphlets, libelles, contes, épigrammes, qui se multiplièrent sous toutes les formes, échappant à l'action de la police par le concours de ceux-là mêmes qui auroient dû contribuer à en arrêter le cours, et propageant le mal avec cette rapidité qui n'appartient qu'à l'imprimerie, puisqu'elle est celle de la pensée. Deux hommes parurent à cette époque, qui étoient destinés à exercer une grande influence sur leur siècle, par l'éclat de leur talent, et par l'usage pernicieux qu'ils eurent le malheur d'en faire, Voltaire et Montesquieu. Celui-ci qui devoit, dans la suite, être dépassé de très loin par l'autre dans cette guerre ouverte contre le christianisme, se montra le plus hardi en entrant dans la carrière, et ses Lettres persannes attaquèrent plusieurs des vérités fondamentales de la religion avec une originalité de style et une énergie d'expression qui rendoient l'attaque plus séduisante et par cela même plus dangereuse. Cependant il le put faire sans être inquiété, tant étoit déjà avancée la licence des esprits; et dès lors le crime de s'attaquer au prince étant estimé plus grand que celui de s'attaquer à Dieu, Voltaire expioit en même temps, à la Bastille, le simple soupçon d'être l'auteur d'une satire contre le régent. La fougue d'impiété de celui-ci s'exhaloit plus alors dans ses paroles que dans ses écrits, où quelques traits, jetés par intervalle, commençoient seulement à la déceler.