Tandis que croissoit ainsi ce parti, au milieu de l'espèce d'enivrement de débauche que la régence répandoit dans toutes les classes oisives ou opulentes de la société, l'Église de France, nous l'avons déjà dit, courbée sous le joug d'une servitude outrageante et intolérable, étoit réduite, pour résister au parti janséniste et se soustraire à l'action tyrannique du parlement, de se rallier au chef de l'État, d'accepter pour protecteur son infâme favori, de supporter la profanation de ses plus hautes dignités; et c'étoit là un opprobre qui fournissoit contre elle de nouvelles armes aux incrédules, lesquels en tiroient parti pour grossir leurs rangs de beaucoup d'esprits foibles et passionnés à qui ils savoient persuader que cette protection dérisoire qu'accordoient à la religion des hommes faisant, comme eux, profession d'incrédulité, étoit une preuve évidente de la fausseté de ses dogmes. Cette humiliation du clergé produisoit encore cet autre effet de jeter dans le parti janséniste des hommes à vues courtes et à conscience timorée, qui croyoient reconnoître, dans le rigorisme affecté des sectaires et dans leur opposition au pouvoir, bien que cette opposition n'eût commencé qu'après que le pouvoir les eût lui-même repoussés, une résistance courageuse à l'iniquité du siècle, à l'égard de laquelle ils reprochoient au parti opposé de se montrer beaucoup trop indulgent. Telle étoit la position des choses et des esprits, lorsque l'évêque de Fréjus parvint au ministère.

Toutefois ce n'est point assez de cette vue générale pour bien faire comprendre ces querelles déplorables qui se continuèrent si vivement, sous l'administration de ce foible vieillard, entre le clergé, les jansénistes et les parlements, si l'on n'y joint quelques traits de ce qui s'étoit passé, depuis Louis XIV, relativement à la bulle Unigenitus. L'ignorance et la sottise philosophique considèrent avec beaucoup de pitié les troubles et les désordres dont cette bulle fameuse fut en France l'occasion et le prétexte, et peu s'en faut qu'elles n'en jugent les détails indignes de l'histoire: il ne leur appartient pas de concevoir que c'est là, dans son principe et dans ses conséquences, le plus grand événement du XVIIIe siècle, et qu'il suffiroit seul pour l'expliquer tout entier.

(1715-1718) Il n'est pas difficile de prévoir ce qui seroit arrivé de l'obstination du cardinal de Noailles, si Louis XIV eût vécu; il n'y a pas d'apparence qu'il eût refusé d'obéir au commandement d'un maître à qui on ne résistoit pas impunément, et pour quelque temps, du moins, la paix eût été rendue à l'Église. La politique du régent, masquée sous le voile de la modération et de l'esprit conciliateur, changea la face des choses: le cardinal le voyant plein de condescendance pour lui et de tolérance à l'égard des jansénistes, reprit courage, et le parti des opposants avec lui. Il ne fut plus question d'accepter la bulle, quoiqu'il eût fait une promesse formelle à ce sujet. Un déluge de libelles où les doctrines qu'elle contenoit étoient attaquées et les opinions de Quesnel défendues, inonda Paris et les provinces; la division éclata ouvertement dans le corps des évêques, l'esprit de révolte commença à se manifester dans le clergé inférieur, dans les universités, dans les facultés de théologie; et l'on put se croire à la veille de ce schisme depuis si long-temps redouté par tous ceux qui en avoient vu le principe dans ce qui se passoit en France depuis près de quarante ans.

Les premiers symptômes de cette guerre qui alloit désoler l'Église de France, se manifestèrent dans cette même assemblée du clergé qui s'étoit ouverte quelques mois avant la mort du feu roi[94]; et ce fut à l'occasion de deux ouvrages que le parti janséniste venoit de jeter dans le public, et dans lesquels tout le venin de leur doctrine se trouvoit répandu[95]. Il fut décidé que ces deux productions dangereuses seroient examinées et censurées: les prélats opposants[96] firent voir, dès lors, combien ils étoient favorables aux sectaires, par les manœuvres de tout genre qu'ils employèrent pour arrêter cette censure; et, n'ayant pu y réussir, pour empêcher du moins qu'il y fût parlé honorablement de la bulle, à l'occasion de laquelle cependant ces ouvrages avoient été composés, et contre laquelle ils étoient principalement dirigés. Ayant encore échoué sur ce point, leur dernière ressource avoit été de faire intervenir le régent, dont l'intention n'étoit pas de donner en ce moment gain de cause à l'un ou à l'autre parti, et qui, sous prétexte qu'il venoit d'ouvrir une négociation avec le pape au sujet de leurs contestations, défendit provisoirement la publication des censures. Cependant la faculté de théologie de Paris avoit commencé à montrer de quel esprit elle étoit animée, en rétractant publiquement l'acceptation qu'elle avoit faite de la bulle, et déclarant même avec beaucoup d'impudence «qu'elle ne l'avoit jamais acceptée.» Son audace fut telle, dès ces premiers moments, que les livres censurés trouvèrent des apologistes au milieu d'elle, et purent y être impunément défendus.

Lorsque ces nouvelles parvinrent à Rome, Clément XI en ressentit une vive douleur, et jamais l'embarras de sa situation vis-à-vis de l'Église de France n'avoit été plus grand. Partout ailleurs, l'hérésie et la rébellion auroient été, à l'instant même, comprimées et punies par des actes décisifs de son autorité suprême, que le pouvoir temporel auroit accueillis avec respect, à l'égard desquels il eût exigé une prompte et entière obéissance. En France les obstacles se présentoient de toutes parts: formeroit-il une commission pour instruire le procès des évêques opposants? Mais c'étoit une prérogative de l'Église gallicane, que les évêques n'y pouvoient être jugés en première instance que par les métropolitains assistés de leurs suffragants, et ce n'étoit que par voie d'appel que le pape avoit le droit de connoître de la cause d'un évêque accusé. Assembleroit-il un concile national? c'eût été soulever à l'instant même mille questions odieuses sur l'autorité pontificale: il n'y falloit pas penser. La convocation d'un concile général, qui lui fut proposée par ses conseillers, fut encore rejetée, parce qu'il y vit de même de graves inconvénients[97]. Sévir contre la Sorbonne, contre une simple faculté de théologie, il ne le pouvoit même pas sans imprudence, et sans s'exposer à voir son autorité compromise; car l'appel comme d'abus au parlement en eût été la conséquence; et, devant le tribunal séculier, la Sorbonne l'auroit très probablement emporté sur le souverain pontife. Au milieu de ces incertitudes, qui n'étoient que trop fondées, Clément XI s'arrêta du moins à la résolution de refuser des bulles à tout sujet qu'on lui présenteroit pour de nouveaux évêchés, et qui n'auroit pas accepté formellement la constitution[98]. Enfin, dans une congrégation générale qu'il assembla, et au milieu de laquelle il déplora les malheurs de l'Église avec cette éloquence noble et touchante qui éclatoit jusque dans ses moindres paroles, ce saint pape fit comprendre en peu de mots, et avec une admirable sagacité, quelles pouvoient être pour la religion en France les conséquences de l'opposition qui venoit d'y éclater: «Ce que je vous prie d'observer, dit-il au sacré collége assemblé, c'est que les évêques opposants n'attaquent ma bulle Unigenitus, qu'afin de saper en même temps et de faire tomber du même coup toutes celles où ce saint siége a foudroyé leurs erreurs. Comme il n'en est aucune au sujet de laquelle les formalités les plus solennelles aient été observées plus exactement qu'à l'égard de la dernière constitution, il n'en est point aussi qui mérite, avec plus de raison, d'avoir force de loi dans l'Église. Par conséquent, travailler à infirmer l'autorité de celle-ci, c'est vouloir anéantir toutes les précédentes. Bientôt on verroit la bulle d'Innocent X et d'Alexandre VII contre les cinq fameuses propositions de Jansénius, celle d'Innocent XII contre le livre des Maximes des Saints, celle de Pie V et de Grégoire XIII contre Baïus, la nôtre même contre le fameux Cas de conscience, rejetées avec hauteur. Ce n'est plus un mystère dans le parti. Depuis quelque temps il s'en explique si clairement, qu'il n'est plus permis d'en douter. Ainsi, autant qu'il importe au sacré dépôt de la foi que des erreurs capitales ne jettent pas de nouvelles racines, ou qu'elles ne prennent pas de nouvelles forces, autant est-il nécessaire que nous maintenions, dans toute sa vigueur, une bulle qui, en achevant de les démasquer, achève aussi de les confondre[99]

Que demandoient les opposants? Des explications sur le sens de plusieurs passages de la bulle, qui leur sembloient obscurs et susceptibles de fausses interprétations. Cette demande, au premier abord, paroissoit naturelle; plusieurs avoient peine à comprendre qu'elle pût leur être refusée, et c'étoit avec ces apparences de candeur qu'ils se présentoient dans le monde. Mais lorsque, allant au fond de leur pensée, le pape leur faisoit demander, à son tour, s'ils vouloient s'engager d'avance à accepter purement et simplement la bulle, après que ces explications leur auroient été données, alors commençoient leurs tergiversations; et pressés sur cette question importante, ils ne pouvoient plus cacher quel étoit le véritable but de cette demande insidieuse, faite uniquement dans l'intention d'établir une sorte de controverse avec le souverain pontife, controverse dans laquelle ils se réservoient le droit de rejeter ses explications, s'ils les trouvoient contraires à leurs doctrines. Ce fut dans ce sens que parlèrent des agents qu'ils osèrent envoyer à Rome, pour y faire cette proposition insolente[100]. Luther et Calvin n'auroient pas autrement parlé[101].

Cependant Clément XI vit s'accroître ses incertitudes par l'usage même qu'il tenta de faire de son autorité. Immédiatement après cette congrégation des cardinaux, il avoit expédié en France deux brefs, l'un aux évêques opposants, par lequel il leur enjoignoit d'accepter la bulle sans délai, sans restriction, sans modification, y menaçant le cardinal de Noailles de le dépouiller de la pourpre, et de le traiter, lui et ses adhérents, selon toute la rigueur des canons, si, dans un terme fixé, il n'avoit pas donné des marques certaines de son obéissance; l'autre au régent, pour lui démontrer la nécessité du parti qu'il venoit de prendre, et exciter son zèle à soutenir avec lui la cause de la religion. Les deux brefs furent considérés comme non avenus, parce que, suivant les libertés de l'Église gallicane, telles que les avoit instituées Louis XIV, aucun rescrit de la cour de Rome ne pouvoit être présenté au roi de France avant que copie en eût été donnée d'abord à ses ministres, comme si ce monarque eût craint de déroger en traitant directement avec le vicaire de Jésus-Christ. Une telle formalité, sans exemple dans la chrétienté, auroit eu de trop graves conséquences: le pape refusa de s'y soumettre, et put dès lors reconnoître quelles étoient, dans cette affaire, les véritables dispositions du régent, sur lequel d'abord il avoit cru pouvoir compter. Ce fut donc une nécessité pour lui de suspendre des coups qu'il devenoit imprudent de frapper.

Il n'est pas besoin de dire que les opposants s'enhardirent de cet échec, que venoit d'éprouver l'autorité de la cour de Rome: dès ce moment ils ne mirent plus de bornes à leurs prétentions et à leur insolence à l'égard du chef de l'Église. Toutefois, comme on traitoit encore le dogme assez sérieusement en France, ils essayèrent d'abord de répandre dans le public que cette bulle dont on faisoit tant de bruit, ne touchoit que quelques points de discipline de peu d'importance. Cette manœuvre ne leur ayant pas réussi, ils en imaginèrent une autre: ce fut d'inviter les acceptants à se réunir à eux pour établir ensemble un précis de doctrine que l'on soumettroit au pape, dans lequel on tomberoit d'accord sur tous les points dissidents, et qui, s'il étoit agréé, tranquilliseroit leur conscience sur l'acceptation pure et simple de la bulle. La proposition fut acceptée; on s'assembla: après de longues difficultés et des chicanes sans nombre, qui ne purent fatiguer la patience et la complaisance de leurs adversaires, ils parurent tomber d'accord avec ceux-ci sur la doctrine, et tout sembloit sur le point d'être terminé. Mais il devint évident que ce n'étoit de leur part qu'un jeu pour gagner du temps[102]; car, employant aussitôt, pour arrêter l'effet de cette conciliation, la plus insigne et la plus coupable des fourberies, ils trouvèrent le moyen de substituer à la pièce originale une copie qu'ils en avoient dressée eux-mêmes, et dans laquelle ils avoient supprimé les corrections essentielles que les évêques acceptants y avoient faites, de tous les passages entachés de jansénisme; et l'ayant ainsi altérée, ils l'envoyèrent à Rome comme la profession de foi de tout le clergé de France. Ils furent encore démasqués cette seconde fois: alors ils proposèrent une assemblée générale des évêques, faisant entendre que c'étoit le seul moyen de parvenir à une entière conciliation; mais les acceptants, qui d'abord avoient accueilli cette idée, acquirent bientôt la certitude que leurs adversaires y porteroient la même obstination et se serviroient de cette circonstance pour donner de plus grands scandales, et se hâtèrent d'écrire au pape pour le prier de mettre opposition à ce projet d'assemblée. Telle fut cependant la condescendance du souverain pontife à l'égard de cette poignée de rebelles, que, ne pouvant donner lui-même les explications demandées, et au sens qu'ils les demandoient, sans compromettre gravement son caractère et son autorité, il consentit qu'elles leur fussent indirectement offertes dans une lettre que le sacré collége demanda la permission de lui écrire, lettre qui fut rendue publique, et après laquelle les opposants n'eurent plus aucun prétexte plausible de persister dans leur refus.

Cette dernière marque d'indulgence ayant été accordée aux rebelles, le pape reprit le ton de maître; et dans deux nouveaux brefs, adressés, l'un au régent, l'autre aux évêques acceptants, il fixa le délai qu'il accordoit au cardinal de Noailles pour faire son acte de soumission, se montrant décidé, ce délai passé, à procéder contre lui et contre ses adhérents selon toute la rigueur des canons. Il rappeloit particulièrement, dans celui qu'il adressoit aux évêques, ce qui s'étoit passé relativement au livre des Réflexions morales, le venin caché dans ce livre dangereux, l'empressement avec lequel le feu roi et l'Église de France en avoient demandé la condamnation, le respect avec lequel la majorité des évêques l'avoit acceptée; et le détail de ces circonstances lui servoit à faire ressortir davantage ce qu'il y avoit d'odieux dans la révolte des opposants et dans la conduite insolente de la faculté de théologie, qui, livrée à de continuelles variations, tantôt avoit reconnu, tantôt bravé l'autorité du saint siége, et ne prétendoit pas moins qu'à se faire en France la règle de la doctrine et la dominatrice de l'épiscopat. Un troisième bref, adressé à la faculté elle-même, étoit plus que comminatoire: il prononçoit la déchéance de ceux de ses docteurs qui s'étoient déclarés opposants, et décernoit contre eux les peines canoniques[103].

C'est ici que triomphèrent les libertés gallicanes. Le régent, qui trouvoit bon d'arranger les choses à l'amiable avec la cour de Rome, s'il y avoit possibilité de le faire selon son propre gré, mais non de lui laisser exercer en France des actes d'autorité, vit très tranquillement le parlement rendre aussitôt un arrêt par lequel, statuant sur tous rescrits émanés de la cour de Rome, il défendoit de recevoir en France aucune pièce de ce genre qui n'eût été préalablement munie de lettres-patentes du roi, arrêt par suite duquel les agents généraux du clergé reçurent l'ordre d'écrire à tous les évêques du royaume «qu'il leur étoit défendu, de la part du roi, d'accepter le bref qui venoit de leur être adressé, et qu'ils eussent à remettre aux mains de M. le régent tous les exemplaires qu'ils en avoient reçus[104].» Le pape en écrivit très vivement à ce prince, qui, sur ce point, ne voulut lui donner aucune satisfaction, et se borna seulement, pour ne pas rompre entièrement l'espèce de bonne intelligence qui paroissoit exister entre lui et le saint père, à défendre cette assemblée générale d'évêques que celui-ci avoit de si justes raisons de redouter. Mais le projet de conférences nouvelles par commissaires fut repris, et ceux des évêques acceptants qui essayoient encore de travailler au rétablissement de la paix en conçurent d'abord quelque espérance; on peut même dire que, pour y parvenir, ils se montrèrent trop faciles envers leurs adversaires. Déjà, dans ces conférences, on étoit parvenu à se mettre une seconde fois d'accord sur la doctrine, et il sembloit que l'acceptation de la bulle dût s'ensuivre naturellement; mais, arrivés à ce point principal de la querelle et poussés dans ce dernier retranchement, les opposants revinrent à leurs éternelles difficultés sur le sens auquel ils prétendoient l'entendre; les esprits s'échauffèrent par la controverse; et plusieurs d'entre eux, laissant enfin échapper leur secrète pensée, appelèrent de la bulle du pape au futur concile général, et portèrent leur appel à la faculté de théologie, qui appela aussitôt avec eux. Tel fut le résultat de ces funestes conférences.