Ce fut aussi le signal de l'orage dont tout ce qui avoit précédé peut n'être considéré que comme un signe avant-coureur: se voyant ainsi soutenu et par les hésitations politiques de la cour et par la complicité des magistrats, le parti janséniste leva le masque; d'opposants qu'ils étoient, ses fauteurs se firent appelants, et l'appel devint le mot d'ordre de la révolte pour tous ceux qui partageoient leurs doctrines erronées. Un grand nombre de curés de Paris et plusieurs communautés y donnèrent leur adhésion; non content de semer ainsi la division dans son diocèse, le cardinal de Noailles, chef avoué de cette faction, alla porter le trouble partout où il espéra trouver des rebelles et des brouillons; et telle fut la mauvaise foi des sectaires, qu'ils n'eurent pas honte de faire des emprunts pour obtenir des appels à prix d'argent[105]. La licence se manifesta bientôt de la manière la plus effrayante, et surtout dans les classes subalternes du clergé: on vit des curés se réunir et délibérer ouvertement sur les moyens à prendre pour s'arroger les droits de l'épiscopat, des chapitres s'élever contre les décisions de leurs évêques; et bien que le nombre des appelants ne formât encore dans le clergé qu'une misérable minorité, le parti trouva le moyen, vu cette position sans exemple où se trouvoit l'Église de France, de se faire persécuteur de la grande majorité de ses membres[106]. À Paris, et dans les diocèses que gouvernoient des évêques appelants, les acceptants étoient interdits, soumis aux peines canoniques, en butte à toutes les vexations de leurs supérieurs; dans ceux où siégeoient des évêques acceptants, les rebelles pouvoient au contraire braver impunément leurs premiers pasteurs; au moyen de l'appel comme d'abus, ils les traînoient devant les tribunaux séculiers, où gain de cause leur étoit toujours assuré, et leur faisoient expier, par d'odieuses et insultantes condamnations, le légitime et consciencieux usage qu'ils avoient fait et dû faire de leur autorité.
La conduite du régent, dans ces graves circonstances, continua d'être ce qu'elle avoit été, foible en apparence, au fond calculée, insidieuse, et telle qu'il falloit qu'elle fût pour ne donner de triomphe complet à aucun parti. Sur les plaintes que lui adressèrent de toutes parts les évêques, il leur écrivit pour les assurer de sa coopération à rétablir l'ordre dans leurs diocèses, leur protestant qu'il sauroit contenir le clergé du second ordre et même les parlements; il écrivit en même temps une lettre au pape, dont l'objet apparent étoit de renouer autant que possible les négociations; mais, dans cette lettre, ainsi que dans sa circulaire aux évêques, le principe des appels étoit maintenu, et le prince se contentoit seulement de les attaquer «dans l'abus que l'on prétendoit en faire dans cette circonstance,«de manière qu'il trouva le moyen de mécontenter à la fois tout le monde[107]; ce dont il se soucioit peu, d'après le plan qu'il s'étoit tracé, dans ces querelles, de tout ramener définitivement à son autorité.
Les appelants avoient pénétré son dessein, et si bien qu'ils ne cherchoient qu'un moyen de le commettre avec la cour de Rome en le faisant intervenir dans les affaires de l'Église, de manière à mettre cette autorité dont il sembloit si jaloux en opposition avec celle du souverain pontife. Ce fut dans cette intention qu'ils proposèrent, comme moyen de conciliation, un silence absolu sur la bulle, silence qui seroit ordonné par le roi, y ajoutant toutefois cette condition que l'ordonnance royale ne paroîtroit qu'après que le cardinal de Noailles auroit publié son appel; ils demandoient même que le roi, dans cette ordonnance, s'expliquât sur les excommunications «de manière à rassurer les consciences;» que les appels y fussent considérés comme légitimement faits, et que la décision de l'affaire sur laquelle ce silence général auroit été imposé, fût renvoyée, non au pape, mais au futur concile général. Certes, l'insolence ne pouvoit aller plus loin: c'étoit non seulement se maintenir dans leur ancienne prétention de traiter avec le chef de l'Église sur le pied de la plus parfaite égalité, mais encore pousser le souverain temporel à porter la main à l'encensoir, et allumer entre les deux puissances une guerre qu'en effet ils désiroient ardemment, et dont les insensés espéroient profiter.
On conçoit avec quelle indignation un semblable projet fut rejeté. Le pape, à la vérité, demandoit le silence; mais il vouloit que l'hérésie fût seule forcée de se taire. Le cardinal de La Trémouille, ambassadeur de la cour de France auprès du Saint-Siége, et qui y jouoit, depuis le commencement de ces querelles, le rôle de conciliateur avec assez peu de discernement, commit en cette occasion une grande faute: encore qu'il connût parfaitement la pensée du saint Père sur ce projet de silence également imposé au mensonge et à la vérité, il se persuada très mal à propos que, si ce silence général étoit en effet ordonné pour peu de temps, sans toutefois y admettre les conditions insolentes proposées par les appelants, on pourroit, à la faveur du moment de calme qu'il auroit procuré, parvenir à s'entendre sur le fond de la discussion; et qu'en faveur d'un si heureux résultat, on obtiendroit probablement du pape qu'il fermât les yeux sur un acte du pouvoir temporel qui pouvoit avoir de si graves conséquences. Ce fut en ce sens qu'il écrivit à sa cour; et la déclaration du roi; qui ordonnoit le silence sur les affaires de la bulle, parut immédiatement après[108].
On conçoit que les acceptants ne s'y soumirent qu'avec beaucoup de répugnance: c'étoit exiger d'eux une sorte de prévarication. Quant aux appelants, ils ne vouloient point du silence à de telles conditions; et pour éluder l'effet de la déclaration; ils mirent en avant le cardinal de Noailles qui parvint à persuader au régent qu'il ne pouvoit convenablement se taire avant que le pape se fût expliqué sur le précis de doctrine qui venoit d'être arrêté entre les deux partis. L'adhésion des évêques acceptants à cet exposé doctrinal ne laissoit aucun doute sur son orthodoxie: l'explication demandée au pape ne pouvoit donc qu'être favorable, et l'on commençoit à concevoir quelque espérance d'une véritable paix. Or, et nous l'avons déjà dit, les opposants n'en vouloient point; tout ceci n'étoit de leur part qu'un jeu détestable: par une seconde fraude qui n'étoit pas moins odieuse que la première, de laquelle toutefois on prétend que le cardinal ne fut pas complice (ce qui semble difficile à croire et se trouve démenti par sa conduite postérieure), ils altérèrent ce précis de doctrine dans tout ce qu'il contenoit de contraire à leurs maximes; et résolus de mettre à cette paix un obstacle insurmontable, ils choisirent ce moment pour publier l'appel de ce prélat, appel qu'il avoit fait secrètement et auquel il avoit jusqu'alors différé de donner de la publicité. Le chapitre métropolitain et les curés de Paris y adhérèrent à l'instant même; la Sorbonne, qui, en fait d'appel, avoit déjà pris les devants, reçut celui-ci avec les plus grands applaudissements, et la confusion fut à son comble dans le clergé de Paris.
Le régent, soit qu'il fût réellement irrité de cette audace, soit qu'il feignît de l'être, ordonna au parlement de poursuivre la publication de cet appel, et le parlement, qui l'approuvoit intérieurement, le condamna par ordre. Alors blessé au vif dans son amour-propre, le foible et vaniteux prélat ne se contint plus: il avoua hautement son appel, en prit la défense, et montra quels étoient ses véritables sentiments en repoussant les nouvelles marques de condescendance que le pape se montroit disposé à lui donner; puis se mettant plus ouvertement encore qu'il ne l'avoit fait à la tête de son parti, il se fit l'apologiste des doctrines censurées, et déclara nettement qu'une acceptation conditionnelle étoit tout ce qu'il pouvoit accorder. Après ce dernier éclat, Clément XI, dont la modération et la longanimité ne sauroient être trop admirées dans ces circonstances difficiles et malheureuses, se décida, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, à publier sa bulle de séparation[109].
Ce fut le signal d'une nouvelle confusion plus grande que tout ce qui avoit précédé. Les appels contre la nouvelle bulle s'élevèrent aussitôt de toutes parts dans le parti des opposants; et le parlement tressaillit de joie en voyant des princes de l'Église lui fournir eux-mêmes, par leurs fureurs, l'occasion qu'il cherchoit depuis si long-temps d'élever sa puissance sur celle de Rome. Déjà il n'avoit pas craint de faire brûler par la main du bourreau une lettre qu'un prélat courageux (l'archevêque de Reims) avoit adressée au régent, pour lui peindre l'excès du mal et l'inviter à en arrêter le cours: en cette nouvelle circonstance, il n'eut pas même la peine de prendre l'initiative. Ce furent les gens du roi eux-mêmes qui appelèrent devant lui de la bulle comme d'abus; il reçut leur appel, et s'apprêta ainsi à procéder contre le pape lui-même. Cependant les opinions les plus monstrueuses se professoient hautement dans la Sorbonne, et le langage de ses docteurs ne différoit point de celui des plus furieux protestants; les choses allèrent même à cet excès, qu'un plan de séparation de l'Église de France avec celle de Rome, et d'union avec l'Église anglicane, fut secrètement dressé dans le parti des opposants[110]. L'archevêque de Reims écrivit de nouveau pour démasquer ces détestables machinations, et l'évêque de Soissons publia sur le même objet quelques écrits très énergiques: le parlement s'en saisit aussitôt pour les flétrir, et confia encore à la main du bourreau le soin de lui en rendre raison. Cependant les parlements de provinces s'empressoient d'imiter leur digne modèle; et plus de quarante évêques ayant déclaré les appels schismatiques, la plupart d'entre eux se virent cités devant les tribunaux séculiers, qui supprimèrent et condamnèrent leurs mandements comme abusifs.
L'indignation du pape étoit à son comble, et néanmoins, lorsqu'il sembloit résolu de la faire éclater, les mêmes embarras se présentoient toujours devant lui. Plus d'une fois, il fut sur le point de sévir contre les parlements prévaricateurs; puis il s'arrêtoit, effrayé d'un coup d'autorité qui pouvoit faire éclater le schisme, depuis si long-temps préparé dans l'Église de France, et revenoit à des supplications nouvelles auprès du régent, pour qu'il arrêtât enfin ce torrent qui menaçoit de tout entraîner. Fidèle à son plan, celui-ci continuoit à prendre des demi-mesures qui, sans satisfaire le pontife, entretenoient du moins ses espérances, et ne le mettoient pas dans la nécessité périlleuse de rompre ouvertement avec lui. La première fut d'ordonner de nouveau un silence général sur tout ce qui concernoit la bulle; et ce funeste remède, déjà si malheureusement employé, et que nous verrons par la suite agraver le mal au lieu de le guérir, ne produisit pas un meilleur effet cette fois-ci que la première: les acceptants en furent affligés, et les appelants s'en moquèrent. (1719) Les excès de la Sorbonne ayant passé toutes les bornes, ses docteurs furent mandés chez le garde des sceaux et réprimandés: ils n'en continuèrent pas moins de dogmatiser avec la même insolence[111]. L'évêque de Soissons se plaignit de l'outrage qu'il venoit de recevoir: tout ce que fit pour lui le régent fut d'empêcher que l'arrêt du parlement qui condamnoit son livre au feu ne fût exécuté. Il souffroit en même temps, et avec la plus grande tranquillité, que ce même parlement supprimât par un nouvel arrêt la condamnation que le pape venoit de faire d'une instruction pastorale du cardinal de Noailles, la plus séditieuse qu'il eût encore publiée; et l'évêque de Soissons fut, en cette circonstance, moins maltraité que le souverain pontife. Alors Clément XI, poussé à bout, reprit sa résolution de refuser des bulles à tout évêque nommé qui n'accepteroit pas purement et simplement la constitution Unigenitus.
(1720) Ni cette résolution, ni les rescrits et les anathèmes du Saint-Siége, ni le zèle des évêques acceptants n'auroient suffi: il falloit par dessus tout la volonté du pouvoir temporel, qui s'étoit fait en France l'arbitre suprême des rapports de l'Église avec son chef; et cette volonté, nous l'avons déjà dit, commença à se manifester au moment où Dubois eut la pensée de devenir cardinal. Alors il fut arrêté, dans le conseil du régent, qu'on se procureroit, de gré ou de force, un enregistrement quelconque de la bulle, et qu'on emploieroit des moyens plus efficaces auprès de l'archevêque de Paris, pour parvenir à vaincre son obstination. Des négociations nouvelles furent donc ouvertes avec lui, et l'on y mit plus de suite et de ténacité. Le cardinal ne se montra ni moins tenace, ni moins opiniâtre: il batailla long-temps, tergiversa, exigea de nouvelles explications qu'il fallut consentir à lui donner. D'habiles théologiens y travaillèrent pendant six mois, les arrangeant de manière à ce qu'elles pussent satisfaire ce vieillard ombrageux; ce qui fit qu'elles ne satisfirent point plusieurs évêques acceptants qui refusèrent de les signer. Telles qu'elles étoient cependant, la plupart d'entre eux les signèrent, trop complaisamment sans doute, mais tant étoit grand leur désir de la paix; et le cardinal les signa avec eux. Toutefois, alors même que cette paix sembloit être sur le point de se conclure, il donnoit des preuves nouvelles de sa mauvaise foi en publiant de nouveaux écrits contre la bulle[112], écrits que, par une mauvaise foi plus grande encore, il désavoua, après qu'ils eurent été condamnés à Rome, non pas tant à cause de cette condamnation que parce qu'ils l'exposoient à encourir l'entière disgrâce du régent.
Cette conduite, qui semble presque inexplicable, venoit de ce qu'il comptoit sur le parlement, comme le parlement comptoit sur lui. Mais aussitôt qu'il lui fut démontré que l'existence de cette compagnie étoit menacée, il sentit son courage s'abattre; et, pour sauver le tribunal séculier qui citoit devant lui les évêques, qui les condamnoit, qui les outrageoit, il parut céder enfin; et la bulle, forcément enregistrée au parlement, fut conditionnellement acceptée par le prélat; c'est-à-dire que, par un dernier trait de mauvaise foi qui passoit tous les autres, tandis qu'il acceptoit sans restriction dans le mandement qu'il publioit, il faisoit imprimer en même temps un second mandement clandestin où son acceptation étoit positivement restrictive. Le pape eut connoissance de cette fraude au moment même où le cardinal la commettoit; et l'on peut concevoir combien il dut être satisfait d'une semblable paix, la bulle étant acceptée d'une si étrange manière par l'archevêque de Paris, et enregistrée au parlement «purement et simplement, assuroit le régent, et sans autres bornes que celles qu'il falloit nécessairement s'imposer, pour ne pas s'écarter des maximes du royaume[113].» Or ces maximes étoient justement le principe de cette guerre continuelle qui se faisoit en France contre le Saint-Siége, et qui menaçoit sans cesse le royaume très chrétien du schisme et de l'hérésie. Dubois convenoit lui-même «qu'il manquoit quelque chose à l'affermissement de la paix; mais il démontroit, en même temps, l'impossibilité d'obtenir davantage, pour le moment[114].