(1721-1723) Clément XI mourut au milieu des amertumes que lui causoient cette triste paix et ces scandaleuses négociations: on n'aura pas de peine à croire qu'Innocent XIII, qui lui succéda, n'en fut pas plus satisfait. Toutefois ses efforts auprès du cardinal de Noailles pour obtenir de lui une acceptation pure et simple n'eurent pas plus de succès que ceux de son prédécesseur; et tels étoient les résultats de cette prétendue paix, que sept évêques opposants eurent l'audace singulière de lui écrire une lettre dans laquelle la bulle étoit formellement attaquée, et le caractère de Clément XI outrageusement insulté; plusieurs autres écrits furent en même temps publiés, soit par des évêques, soit par des docteurs de Sorbonne, où étoient développées contre les deux puissances[115] les doctrines les plus pernicieuses de la secte[116]. Le pape flétrit ces écrits avec les qualifications qu'ils méritoient, et s'adressa en même temps au régent pour obtenir raison de ces perturbateurs et de ces séditieux. Ce fut alors que, fatigué de tant de mutineries par lesquelles l'autorité royale se trouvoit elle-même avilie, et résolu de satisfaire du moins le pape dans ce qui ne compromettoit en rien les maximes du royaume et l'autorité spirituelle du cabinet de Versailles, le duc d'Orléans parla enfin en maître, et, soutenu de la puissante volonté de son ministre, appesantit son bras sur les jansénistes avec tant de violence[117], que, jusqu'à sa mort, ils n'osèrent plus remuer. De son côté, le nouveau pape jugea que, dans des circonstances aussi difficiles, il lui convenoit d'user de cette politique patiente du Saint-Siége, politique dont, tôt ou tard, le triomphe est assuré, parce qu'elle a pour fondement l'éternelle vérité. Il parut donc se contenter de ce que le régent avoit fait, considérant toutefois ce qui se passoit alors en France plutôt comme une trève que comme une véritable paix.

(1724-1726) Ce calme apparent se prolongea après la mort du duc d'Orléans jusqu'à celle d'Innocent XIII, qui mourut en 1724. Cependant les sectaires, moins contenus sous le ministère du duc de Bourbon, se montrèrent déjà disposés à abuser de la tolérance dont ils jouissoient, et que la prudence du chef de l'Église n'avoit pas cru devoir troubler. Le nouveau pape, Benoît XIII, n'en jugea pas ainsi: il ne lui parut pas convenable de garder plus long-temps de tels ménagements avec l'hérésie; et à peine fut-il monté sur le trône pontifical, qu'il porta son attention sur les affaires de l'Église de France, et résolut d'avoir raison de l'acceptation illusoire du cardinal de Noailles. Il n'est pas besoin de dire qu'il employa de nouveau tous les moyens de douceur et de persuasion que ses prédécesseurs avoient en quelque sorte épuisés à l'égard de ce prélat. Le parti se réveilla aussitôt, plus ardent qu'il n'avoit jamais été, quoique ses rangs commençassent déjà à s'éclaircir[118]; et aussitôt recommencèrent avec la cour de Rome ces manœuvres insolentes et ces négociations perfides dont le scandale avoit si long-temps affligé la chrétienté. L'impudence des sectaires fut poussée cette fois jusqu'à publier, sous le nom du pape, un mémoire composé par eux et infecté de toutes leurs erreurs: convaincus de mensonge, comme ils l'avoient déjà été tant de fois, ils ne s'en déconcertèrent pas, et ce fut par des mensonges nouveaux qu'ils cherchèrent à se disculper[119].

Cependant il étoit visible que le cardinal de Noailles n'étoit qu'un instrument entre les mains des sectaires: il ne paroît pas qu'abandonné à lui-même, il eût eu assez d'énergie de caractère pour opposer une aussi longue résistance. Pressés autour de lui, les plus habiles du parti le soutenoient, le raffermissoient, écrivoient pour lui dans cette déplorable polémique, et exploitoient ainsi à leur profit sa foiblesse et sa vanité. Dans cette circonstance, ils le virent plus chancelant qu'il n'avoit été, et presque honteux du rôle qu'on lui faisoit jouer, prêt à se rendre aux sollicitations du souverain pontife, dont le zèle et la charité ne lui laissoient pas un moment de repos. Aussitôt trente curés jansénistes de Paris furent ameutés pour le rejeter dans le parti, et dans un mémoire infecté de schisme et d'hérésie, s'élevèrent aussi audacieusement qu'on l'avoit jamais pu faire contre la bulle Unigenitus, soutenant qu'elle mettoit la foi en péril, et qu'on ne pouvoit ni l'accepter ni la publier. Ce fut ainsi qu'ils ramenèrent le foible prélat, et que la paix d'Innocent XIII fut ouvertement rompue.

Ceci se passoit en 1726: l'évêque de Fréjus venoit d'être nommé ministre; cette même année, il avoit été décoré de la pourpre par le souverain pontife; il sembloit professer les maximes du Saint-Siége, et même il avoit publié, sous le feu roi, quelques écrits contre le Quesnélisme. Ses dispositions à l'égard de la cour de Rome n'étoient point hostiles sans doute; mais en supposant même qu'elles eussent été aussi favorables qu'on le pouvoit désirer, et qu'il ne les eût pas soumises aux calculs de son ambition et aux intérêts de sa nouvelle position politique, il leur auroit toujours manqué ce qui pouvoit en assurer le succès, l'étendue des vues et la fermeté du caractère.

Un arrêt du conseil supprima le mémoire des trente curés comme scandaleux et contraire aux décisions de l'Église et aux lois de l'État. Ceux-ci adressèrent au roi une remontrance, dans laquelle ils rappelèrent et soutinrent toutes les erreurs contenues dans leur mémoire. Ils y renouveloient leur appel au concile général, niant que la bulle fût une loi de l'Église et de l'État; et comme pour se mettre à couvert de l'autorité royale qu'ils bravoient avec tant d'insolence, ils y établissoient l'inviolabilité de leurs personnes «en les mettant sous la protection de Dieu et du futur concile œcuménique.» Un second arrêt du conseil flétrit cet écrit détestable; mais comme le roi y déclaroit en même temps «que les curés ne formoient point un corps qui pût lui adresser des remontrances,» il fut décidé que désormais les évêques du parti prêteroient leurs noms à tous les écrits qu'il lui conviendroit de publier. Aussitôt se répandit un déluge d'invectives, de calomnies, d'erreurs de tout genre, sous la forme de mandements et d'instructions pastorales; et l'on voyoit paroître au premier rang, parmi les évêques qui ne rougissoient pas de signer ces œuvres de ténèbres, ceux de Montpellier, d'Auxerre et de Senez.

(1727-1728) Ce dernier (M. de Soanen) se faisoit surtout remarquer par une fureur qui ne respectoit plus rien[120]: ce fut sur lui que tomba l'orage, et il éclata à l'occasion d'une dernière instruction pastorale dans laquelle il excitoit ouvertement au schisme et à la révolte[121]. Le cardinal de Fleuri, forcé enfin de reconnoître que de semblables excès ne pouvoient être plus long-temps tolérés, résolut de le faire juger par le concile de sa province. Ce concile fut assemblé à Embrun sous la présidence du métropolitain, M. de Tencin[122]: le vieil évêque, que quelques conférences amicales avec ses juges avoient d'abord ébranlé, fut raffermi dans son fanatisme par les agents que le parti se hâta de lui envoyer de Paris; il parut donc devant le concile pour récuser d'abord son autorité, avoua ensuite que l'instruction pastorale «n'étoit pas de lui,» mais déclara en même temps qu'il en adoptoit tous les principes, et persista dans ses erreurs avec une telle opiniâtreté, qu'il devint impossible même aux plus indulgents de ne pas prononcer sa condamnation. Il fut suspendu de ses fonctions et relégué en Auvergne dans une abbaye de bénédictins. Toutes les opérations du concile furent approuvées par le pape, et le roi témoigna qu'il en étoit satisfait.

Qui le croiroit? ce fut dans le barreau de Paris que les Quesnélistes allèrent chercher des appuis; et l'on vit, pour la première fois, des avocats paroître dans ces querelles de théologie et de discipline ecclésiastique. Cinquante d'entre eux signèrent avec une rare intrépidité une consultation, dans laquelle ressassant toutes les erreurs et toutes les calomnies du parti, ils entassoient lois sur lois pour infirmer le jugement du concile d'Embrun. Sur l'invitation du cardinal de Fleuri, trente et un évêques, alors à Paris, donnèrent leur avis doctrinal sur cette pièce, qu'ils déclarèrent hérétique, diffamatoire, et par suite duquel un arrêt du conseil, du 3 juillet 1728, la supprima avec les qualifications qu'elle méritoit. Les évêques qui l'avoient jugée la flétrirent ensuite par leurs mandements; et l'un d'entre eux, l'évêque d'Évreux, allant plus loin, pénétra jusqu'aux sources où ses auteurs avoient puisé leurs prétendus arguments contre le concile d'Embrun, et les convainquit d'ignorance grossière en ce qui concernoit les lois, les exemples, les réglements qu'ils avoient rappelés dans leur consultation; de mensonge et de perfidie, pour avoir généralement supposé, tronqué, falsifié toutes les autorités dont ils avoient invoqué le témoignage. Cet écrit demeura sans réplique, parce que les preuves y étoient poussées jusqu'à la démonstration[123]; et il fut reconnu, dans le parti, que, pour le moment, les gens de chicane ne lui pouvoient apporter qu'un très foible secours.

Alors les sectaires revinrent à demander celui des évêques appelants. Il s'en présenta douze qui embrassèrent la cause de l'évêque de Senez; et telle fut leur aveugle précipitation que, dans une lettre au roi où ils se plaignoient du jugement rendu contre ce prélat, ils accusèrent d'irrégularité les actes du concile d'Embrun, avant d'avoir pris la précaution de les consulter, et sur le simple rapport que leur en firent les têtes les plus échauffées du parti: il en résulta que tous les faits qu'ils avoient avancés se trouvèrent faux; ce qui leur fut démontré[124]. Leur lettre fut traitée de séditieuse et désapprouvée; mais ce n'étoit pas là un événement propre à les déconcerter.

Ils le furent davantage de la rétractation solennelle que fit le cardinal de Noailles des erreurs dans lesquelles ils l'avoient entraîné. Depuis quelque temps, ce prélat, qui n'avoit jamais manqué ni de foi ni de piété, se lassoit des violences auxquelles son parti se laissoit emporter, et montroit quelque effroi de certaines conséquences de leur doctrine, qu'il avoit enfin commencé à entrevoir. Les divisions qui éclatèrent à Utrecht entre les jansénistes réfugiés sur la doctrine même qu'ils opposoient au saint siége, achevèrent de lui dessiller les yeux: il reconnut dans ces divisions le principe protestant, par conséquent l'esprit de mensonge et d'erreur, et revint sincèrement au giron de l'Église et à une soumission pleine et entière à son autorité. Il accepta publiquement la bulle sans restrictions ni modifications, condamna le livre de Quesnel, ses propres mandements et tout ce qui avoit paru sous son nom de contraire aux décisions du souverain pontife; fit à son égard des actes d'une pleine et entière soumission, et écrivit à tous les évêques qu'il avoit scandalisés[125]. Telle fut l'heureuse fin d'un prélat dont la foiblesse et la vanité avoient causé de si grands maux: elle arriva malheureusement trop tard pour produire quelque bien. Il mourut l'année suivante, poursuivi, à son lit de mort, par les invectives du parti qui l'avoit si long-temps enivré de ses adulations[126].

(1729-1730) Il fut remplacé par l'archevêque d'Aix, M. de Vintimille: c'étoit de la part de celui-ci un acte de courage que d'accepter la charge d'un diocèse comme celui de Paris. Le désordre y étoit au comble: il n'y avoit plus ni décence ni subordination dans le clergé inférieur, où de toutes parts avoient pénétré et fructifié les doctrines nouvelles; une gazette clandestine, dont les auteurs avoient jusqu'alors échappé à toutes les recherches de l'autorité, paroissoit régulièrement deux fois la semaine, et, sous le titre de Nouvelles ecclésiastiques, répandoit à grands flots le poison de l'erreur et du schisme, livroit à la haine ou à la risée du public tous ceux qui se montroient les adversaires de la secte. Le mal avoit gagné jusqu'aux classes populaires, et les femmes elles-mêmes prenoient parti avec tout l'entêtement de leur ignorance et de leurs petites passions. Tel étoit l'affligeant spectacle qui s'offroit au nouvel archevêque; tels étoient les maux que son zèle étoit appelé à combattre.