Ce zèle ne tarda pas à être éprouvé: au moment même de son installation, il avoit eu la consolation de voir le chapitre métropolitain donner, de son plein gré, une entière adhésion à la bulle. Cet exemple n'avoit pas été suivi; et, pour ramener les esprits, il avoit jugé nécessaire de prouver dogmatiquement, dans une instruction pastorale, que cette bulle, si outrageusement attaquée par l'ignorance et la mauvaise foi, ne condamnoit que des erreurs capitales; il la présentoit comme une loi de l'Église à laquelle il y avoit obligation absolue de se soumettre, et montroit, avec une force invincible, qu'à moins d'un renversement total de la foi et de la religion, on ne pouvoit opposer le témoignage de laïques ou de simples prêtres aux décisions du corps épiscopal, ayant à sa tête le vicaire de Jésus-Christ. Depuis le commencement de ces querelles déplorables, aucun écrit catholique n'avoit encore produit un effet aussi salutaire: beaucoup de simples fidèles en furent frappés et se désistèrent de leur appel; des corps entiers d'ecclésiastiques et un grand nombre de communautés religieuses se rendirent à la voix de leur pasteur; la Sorbonne, déjà ébranlée depuis quelque temps, acheva d'être entraînée par la force de conviction qui régnoit dans cette pièce, fit une rétractation solennelle, et, depuis ce moment, demeura inébranlable dans la doctrine orthodoxe. Pendant que le prélat remportoit de si doux triomphes, vingt-huit curés de Paris écrivoient et publioient contre son instruction pastorale un Mémoire insolent, railleur et séditieux: l'archevêque s'en plaignit au roi comme d'un exemple inouï de révolte du second ordre du clergé contre ses supérieurs, suppliant toutefois le monarque de ne point sévir contre les coupables, et se réservant de les ramener par tous les moyens que la charité pourroit lui suggérer.

Cet incident est remarquable par la déclaration du roi qui suivit la plainte de l'archevêque, déclaration dont l'objet étoit de rétablir l'autorité des évêques et de rendre la paix à l'Église. Elle fut rendue le 24 mars 1730: on y rappeloit les anciennes ordonnances sur la signature du formulaire[127], et elles y étoient maintenues dans toute leur vigueur; on y établissoit que la bulle Unigenitus, devenue loi de l'Église «par l'acceptation qui en avoit été faite,» devoit être considérée, par cette acceptation, comme loi de l'État; et, sur ce point important, il étoit accordé aux évêques un grand pouvoir à l'égard de leurs subordonnés. Mais comme rien ne se pouvoit faire en France de favorable à l'autorité spirituelle sans que le pouvoir temporel y mêlât ses méfiances et ses prétentions, indépendamment de cette clause de l'acceptation qui laissoit entendre qu'une bulle du pape pouvoit être légalement refusée, un article de cette déclaration consacroit de nouveau le principe «des appels comme d'abus,» sous le prétexte officieux d'en régler l'usage; et sous l'expression de «libertés gallicanes,» si vague, si facile à interpréter dans tous les sens, et sans cesse rappelée dans tous les actes du pouvoir temporel, mettoit à couvert les doctrines et les maximes parlementaires à l'égard du clergé de France. Toutefois l'enregistrement qui s'en fit, dans un lit de justice, affligea profondément le parlement, et donna lieu, de sa part, à de très vives remontrances: on voit que cette compagnie étoit difficile à contenter[128]. Ses remontrances n'ayant point été écoutées, le calme parut renaître, et le cardinal de Fleuri, qui avoit conduit cette affaire, crut avoir remporté un grand triomphe: il ne tarda pas à être détrompé. Revenu de son premier étourdissement, le parlement lui fit bientôt voir qu'en ce qui touchoit l'Église, lui avoir accordé quelque chose c'étoit lui tout accorder.

Il suffisoit de lui avoir laissé «l'appel comme d'abus,» l'une des usurpations les plus criantes dont le pouvoir temporel se fût rendu coupable envers l'autorité spirituelle[129], pour qu'il lui fût facile, en s'enveloppant de tous les artifices de la chicane, d'éluder toutes dispositions faites pour en restreindre l'usage, et de renverser les foibles barrières que lui opposeroient les déclarations du roi, les arrêts de son conseil et autres injonctions royales. Il ne tarda pas à en donner la preuve, et à l'occasion même de cette déclaration: à peine les évêques eurent-ils commencé à en exécuter les clauses en ce qui concernoit la signature du formulaire et les peines canoniques à exercer contre les ecclésiastiques qui persistoient dans leur refus d'accepter la bulle, que les appels comme d'abus se renouvelèrent au parlement, y furent reçus avec plus de faveur que jamais, et suivis d'un grand nombre d'arrêts qui infirmoient les sentences des évêques, et encourageoient la rébellion de leurs subordonnés. Les avocats de Paris reparurent en cette circonstance, et signèrent, en faveur des appelants, un nouveau Mémoire où les deux puissances étoient attaquées avec une égale fureur, où ils établissoient que les arrêts de défense du parlement suffisoient pour relever des censures des évêques, et une foule d'autres maximes anarchiques qui jetèrent l'effroi parmi tous les amis de l'ordre et de la religion. Suivant une autre marche, l'évêque de Montpellier, l'un des plus furieux appelants, s'efforçoit, dans une lettre qu'il adressoit au roi, de lui rendre suspecte la fidélité des acceptants, présentant comme incompatible la soumission qu'ils professoient pour le pape et l'obéissance qu'ils devoient au monarque[130].

Nous nous arrêterons un moment sur le Mémoire des quarante avocats, parce que ce qui se passa à l'occasion de ce libelle touche le fond même de ce grand débat, et montre plus visiblement encore que tout le reste quelles étoient, au milieu de dangers aussi imminents, la déplorable politique et les funestes traditions du gouvernement, dans tout ce qui touchoit ses rapports avec l'autre puissance.

Il étoit évident en principe qu'attaquer une des deux puissances c'étoit battre l'autre en ruine; la première, qui est la gardienne et l'interprète de la loi de Dieu, étant la sanction de la seconde, et lui imprimant le caractère moral et religieux en vertu duquel les intelligences lui obéissent et la révèrent. Les protestants avoient parfaitement compris et su mettre en pratique ce principe de révolte; et dès que les rois leur avoient été importuns, ils avoient tourné contre eux les armes avec lesquelles ils avoient combattu les papes. Les Quesnélistes, autres contempteurs du chef de l'Église, n'avoient pas manqué d'en tirer les mêmes conséquences; et déjà plus d'une fois, lorsque l'autorité royale s'étoit montrée rigoureuse envers eux, ils avoient laissé entrevoir dans leurs écrits cette doctrine de la souveraineté du peuple dans l'ordre politique, comme une conséquence de celle des conciles ou de l'Église universelle dans l'ordre religieux. Elle étoit à découvert dans le Mémoire des quarante avocats: «Ils y enseignoient que les parlements ont reçu de tout le corps de la nation l'autorité qu'ils exercent dans l'administration de la justice, qu'ils sont les assesseurs du trône, le sénat de la nation, et que personne n'est au dessus de leurs arrêts; ils insinuoient que le roi (qu'ils appeloient aussi le chef de la nation) ne peut traiter que d'égal à égal avec ses sujets, et qu'il est exposé à recevoir la loi de ceux même à qui il doit la donner; ils égaloient en quelque sorte la puissance des parlements à celle du monarque; ils les associoient positivement à l'empire, et établissoient des maximes de gouvernement qui n'auroient pas été reçues dans les républiques mêmes[131]

Ceci attira bien autrement l'attention de la cour que tout ce qu'on avoit pu écrire de plus violent contre l'autorité du saint siége et du corps épiscopal: un arrêt du conseil supprima le Mémoire comme contenant des propositions injurieuses pour l'autorité du roi, séditieuses, et tendant à troubler la tranquillité publique. Tout y annonçoit la colère du monarque prête à éclater sur les coupables. Ils en furent effrayés; et dans un second Mémoire explicatif du premier, ils se hâtèrent de rendre à la puissance royale ce qui lui étoit dû, et, sur ce point, se montrèrent assez adroits pour satisfaire même les plus ombrageux. C'en fut assez pour adoucir cette colère qu'ils avoient tant redoutée, et pour leur mériter la clémence royale; mais dans ce second Mémoire se trouvoient plusieurs propositions extraites du premier, lesquelles détruisoient de fond en comble toute la juridiction des évêques: le roi s'étant fait faire une réparation qu'il jugeoit suffisante à l'outrage qu'il avoit reçu, la question fut de savoir quels moyens les évêques pourroient employer pour que l'insulte qui avoit été faite à leur sacré caractère fût aussi réparée; mais comme il ne s'agissoit plus que du corps épiscopal demandant raison de quelques membres du corps des avocats, ceci présenta des difficultés.

Il fut agité si le roi ne donneroit pas une déclaration de son conseil, par laquelle seroit maintenue cette puissance que les évêques tiennent de Dieu seul: après y avoir réfléchi on crut prudent de rejeter ce moyen, par l'appréhension que l'on eut des obstacles que le parlement ne manqueroit pas d'élever lorsqu'il s'agiroit de l'enregistrement, et des nouveaux scandales qui en pourroient résulter. Plusieurs autres partis furent proposés, qui montroient combien peu les évêques comptoient sur l'appui de la cour pour le maintien de leurs droits; et tous ayant semblé offrir des inconvénients, ils se décidèrent à faire usage de leur propre autorité, et à flétrir par des mandements le Mémoire des avocats.

Dès que les premiers mandements eurent été publiés, ils furent déférés au parlement par les gens du roi, condamnés et supprimés «comme téméraires, séditieux, et tendant à troubler la tranquillité de l'État[132].» Le mandement de l'archevêque de Paris parut après cette condamnation: les avocats qu'il censuroit osèrent en appeler comme d'abus; leur appel fut reçu, et pour la première fois on vit la magistrature de la première ville du royaume déclarer qu'il y avoit abus dans un mandement de son archevêque. Il fut avancé, dans cette circonstance, par les parlementaires, qu'encore que l'on dût reconnoître une puissance ecclésiastique souveraine et indépendante, le terme de juridiction ne pouvoit lui être appliqué, et n'appartenoit qu'à la puissance séculière.

Indignés de semblables excès, et surtout de cette usurpation en matière de foi faite par un tribunal séculier sur son propre pasteur, tous les évêques de France, à l'exception du petit nombre des appelants, se préparèrent à publier leurs mandements: qui le croiroit? Cette disposition effraya la cour, et le parti fut pris d'en arrêter les effets; un arrêt parut dans lequel le roi, après avoir longuement assuré les évêques qu'il maintiendroit à l'Église «l'autorité qu'elle tenoit de Dieu seul,» finissoit par imposer un silence absolu et général sur cet article, jusqu'à ce qu'il eût pris, pour terminer entièrement cette discussion, une résolution définitive. Les évêques furent étonnés et affligés: ils représentèrent que le silence ne pouvoit leur être imposé; ils demandèrent que cette expression si vague de l'autorité de l'Église, que les Quesnélistes eux-mêmes admettoient dans un sens anarchique, fût restreinte au seul corps épiscopal; que l'arrêt du roi rétablît le mot de juridiction, qui appartenoit si évidemment à leurs hautes fonctions et qu'on sembloit avoir affecté de n'y point insérer; enfin que justice fût rendue à l'archevêque de Paris de l'entreprise inouïe du parlement[133]. La cour trouva que c'étoit beaucoup trop exiger: l'arrêt fut maintenu; et l'on jugea que les évêques pouvoient se contenter d'une lettre circulaire que le roi leur adressa, et dans laquelle il vouloit bien reconnoître leur droit de juridiction. Quant au fond de leurs demandes, il fut résolu qu'il seroit établi une commission pour en connoître et y faire droit: elle se composa de huit commissaires, que présidoit le cardinal de Fleuri, s'assembla plusieurs fois à Fontainebleau où étoit alors la cour, et se sépara «sans avoir publié aucun fruit de ses travaux.»

On jugea convenable en même temps de donner quelques marques de déférence aux appelants qui ne vouloient pas que la bulle fût appelée règle de foi; et une nouvelle circulaire du roi aux évêques les invita, «pour le bien de la paix,» à supprimer ce mot, puisqu'il déplaisoit, disant qu'après tout il étoit indifférent de l'employer ou de le supprimer, la qualification de jugement dogmatique de l'Église universelle, que les Quesnélistes vouloient bien supporter, n'ayant point d'autre sens que celle de règle de foi. Enfin cette même lettre leur faisoit entendre qu'il falloit y aller plus doucement avec les réfractaires, et les invitoit à recourir à la protection du roi «chaque fois qu'il y auroit occasion de sévir contre eux.» Sa Majesté usoit, disoit-on, de tous ces ménagements pour assoupir les disputes.