C'étoit ainsi qu'un prince de l'Église, ministre absolu du roi Très-Chrétien, gouvernoit en France les affaires de la religion.

(1731-1735) Les sectaires s'enhardissoient de toutes ces foiblesses: ils voyoient que la cour demeuroit chancelante au milieu des deux partis, disposée sans doute à comprimer l'un, mais aussi ne jugeant pas qu'il fût de sa politique de trop fortifier l'autre. Ils pensèrent donc que s'ils parvenoient à l'effrayer en exaltant la multitude, que depuis si long-temps leurs doctrines licencieuses faisoient fermenter, leur parti finiroit par triompher. Ils avoient déjà, et dans cette intention, jeté les bases d'un projet tout-à-fait digne d'eux: c'étoit d'appuyer par de faux miracles leur doctrine mensongère. Ce n'étoit pas la première fois qu'ils avoient eu recours à de semblables moyens; et on le peut facilement concevoir d'une secte qui, au fond toute protestante, couvroit hypocritement ses erreurs d'un masque de catholicité, prétendoit combattre avec Rome toutes les hérésies, pour ensuite combattre Rome, sous prétexte qu'elle n'étoit point assez catholique. Les miracles étoient une des grandes preuves du christianisme: Dieu devoit sans doute de semblables témoignages à ceux qui prétendoient être, dans les derniers temps, les seuls défenseurs de la véritable foi; et puisqu'ils se présentoient pour remplacer les apôtres, il étoit à propos qu'ils ne fussent point embarrassés lorsqu'on leur demanderoit des preuves de leur mission. Il avoit donc été résolu que l'on feroit un saint d'un diacre mort depuis quelques années[134], appelant des plus opiniâtres et des plus fanatiques, et qui, au moment de mourir, avoit renouvelé solennellement son appel. Ce prétendu saint se nommoit Pâris, et avoit été inhumé dans le cimetière de la paroisse Saint-Médard.

On s'y étoit pris adroitement: d'abord quelques personnes, des plus simples dans le troupeau que dirigeoient les sectaires, avoient été invitées à aller faire quelques prières sur le tombeau de l'homme de Dieu; on faisoit, en même temps, répandre sourdement le bruit de prodiges et de guérisons miraculeuses qui s'opéroient sur ce tombeau; et des témoins se présentoient pour les affirmer. On y fit ensuite des neuvaines qui attirèrent un certain concours de fidèles; et il ne fut pas difficile à des gens qui avoient su se procurer des appelants à prix d'argent, de rassembler, par les mêmes moyens, des jongleurs assez adroits pour fasciner les yeux de la multitude, et donner à ces farces criminelles quelque apparence de réalité. La chose devint assez sérieuse pour que l'archevêque de Paris crût devoir faire une information juridique: elle eut le résultat qu'on en devoit attendre, et il fut prouvé que les prétendus miracles n'étoient que de grossières impostures. Convaincus de mensonge, les sectaires n'en mentirent que plus effrontément; et cette audace eut son succès. L'Église nioit leurs miracles; ils les multiplièrent; et bientôt tout Paris accourut au cimetière Saint-Médard pour y voir les merveilles qu'on en publioit. «Les voitures publiques ne suffisoient pas pour y transporter la multitude de ceux que la curiosité y attiroit; et les avenues étoient si remplies de monde, que, durant plusieurs heures du jour, on ne pouvoit fendre la presse. Autour du tombeau, les places se louoient à prix d'argent; on y trouvoit constamment une foule de prétendus malades, tous gens apostés et secourus dans leur mendicité pour y affecter les plus violentes convulsions; quelques personnes séduites qui, dans leur simplicité, adressoient leurs vœux au sieur Pâris pour obtenir leur guérison; cinq ou six prêtres qui se relevoient successivement, et qui, alternativement avec des personnes de l'un et de l'autre sexe, récitoient des psaumes à haute voix. Jusque dans les charniers, il se passoit des spectacles dignes de compassion. On y voyoit des personnes gagées qui, au moyen de courroies qu'on leur attachoit sous les bras, sembloient dans l'obscurité s'élever au dessus de leurs forces, et être enlevées par une vertu surnaturelle. Par là l'église Saint-Médard se trouvoit travestie en une espèce de théâtre, où la religion étoit indignement jouée, et où la vérité des miracles étoit tournée en dérision[135]

Cependant les appelants, qui n'avoient pas arrangé les ressorts de cette comédie pour en faire un vain amusement, en tiroient, pour la multitude abusée, les conséquences qui sembloient naturellement en sortir; et leurs écrivains établissoient, dans les écrits qu'ils répandoient au milieu d'elle, «que ce n'étoit plus au siége apostolique et au corps pastoral qu'il falloit recourir pour recevoir la règle de la foi; que ce n'étoit plus par le ministère des apôtres ni de leurs successeurs que la vérité étoit enseignée; que c'étoit au tombeau du sieur Pâris qu'elle se manifestoit, et que c'étoit à lui qu'il falloit s'adresser pour obtenir de Dieu l'intelligence[136].» Toutes ces abominations se faisoient, s'écrivoient, se publioient à la face de l'Église, qui les anathématisoit, du gouvernement, dont la foiblesse ou l'indifférence les toléroit, et purent se continuer impunément, non pas durant quelques jours, quelques semaines, mais pendant près d'une année. On craignoit un soulèvement de la multitude fanatisée; et, avec de telles craintes, personne n'étoit moins capable que le cardinal de Fleuri de prendre un parti vigoureux et chrétien.

Ce furent les incrédules qui se chargèrent de porter les premiers coups aux convulsionnaires: leur parti continuoit de s'accroître au milieu des divisions des autres partis; et, spectateurs malicieux de ce qui se passoit autour d'eux, leurs vœux et leurs applaudissements hypocrites avoient été jusqu'alors pour les jansénistes, qui calomnioient et persécutoient les molinistes[137] (c'étoit le sobriquet qu'on avoit imaginé de donner à ceux qui, ayant accepté la bulle, demeuroient dans l'unité catholique), et pour le parlement, qui continuoit, à l'égard de l'Église, le cours de ses usurpations. Mais c'étoit les mettre à une épreuve trop rude que d'opérer des prodiges: quoiqu'il fût visiblement contre leur intérêt de rompre l'espèce d'alliance qu'ils avoient contractée avec la secte, il leur fut impossible de ne pas se moquer des miracles du sieur Pâris; et sur ce point, ils se firent, sans s'en douter, les auxiliaires du parti catholique. Leur influence étoit grande: leurs sarcasmes piquants et leurs continuelles moqueries firent impression; la multitude elle-même commença à rougir de sa crédulité, et ce fut au profit de l'impiété que se calma peu à peu le fanatisme, et que s'affoiblit la croyance au thaumaturge. Le gouvernement eut la lâcheté d'attendre qu'il fût entièrement discrédité pour fermer le cimetière Saint-Médard[138]. Chassés d'un lieu public et abandonnés de la foule, les convulsionnaires se réfugièrent dans des maisons particulières, où, pendant long-temps encore, ils purent exploiter la crédulité des plus fanatiques de leurs partisans[139].

Qui n'auroit cru la secte perdue sans retour, après avoir été si honteusement démasquée? À peine en fut-elle déconcertée: ses racines étoient dans le parlement même, et tant qu'il seroit debout, elle se sentoit impérissable. On la vit donc renoncer aux miracles, mais non aux injures et aux calomnies. Sa gazette clandestine, qui continuoit de paroître régulièrement toutes les semaines, échappant à toutes les recherches réelles ou affectées de la police, redoubla de fureur; et pour les avoir si long-temps ménagés et ensuite si doucement réprimés, le gouvernement ne gagna rien avec les sectaires. Ils recommencèrent, dans leurs libelles périodiques, à invectiver contre l'autorité du roi, en même temps qu'ils continuoient d'outrager les évêques et de blasphémer contre l'Église. La majesté royale partageant de nouveau les injures du sacerdoce, l'archevêque de Paris crut que le moment étoit favorable pour flétrir de ses censures ces détestables écrits, ne supposant pas que, vu cette circonstance, ils trouvassent des défenseurs. Ils en trouvèrent: vingt-deux curés de Paris refusèrent de publier le mandement de leur archevêque. Poursuivis par l'official pour cet acte de révolte et de scandale, ils allèrent plus loin encore, et dénoncèrent au parlement et l'official et le mandement de l'archevêque.

Le ministère montroit une apparence de vigueur, chaque fois que les sectaires s'attaquoient au pouvoir du roi: il fut défendu au parlement de prendre aucune délibération et de rien statuer sur la dénonciation qui venoit de lui être faite. Cette compagnie, bien qu'elle eût elle-même condamné la gazette, ne voulut pas manquer une occasion de condamner son archevêque: elle présenta, à trois reprises, ses remontrances; trois fois on les rejeta, et six de ses conseillers les plus opiniâtres furent exilés. Alors le parlement cessa de s'assembler et de rendre la justice. Il lui fut enjoint, par des lettres patentes, de reprendre ses fonctions: il les reprit; mais, continuant ses expériences sur la politique si foible et si incertaine de la cour dans toute cette affaire, quelques jours étoient à peine passés qu'il rendit un arrêt par lequel «les gens du roi n'ayant rien requis à cet égard,» il recevoit le procureur général comme appelant du mandement de l'archevêque. Le conseil d'État cassa l'arrêt: il fut défendu au parlement, «à peine de désobéissance et d'encourir l'indignation du roi, et de privation de leurs charges à ceux qui y contreviendroient,» de rien statuer sur cette affaire. Plus de cent trente conseillers donnèrent leur démission: ils reçurent aussitôt l'ordre de se retirer dans leurs terres. Qui n'auroit cru, à voir frapper ces grands coups d'autorité, que le parlement étoit abattu sans retour et le triomphe de l'Église assuré? La cour ne vouloit en effet ni l'un ni l'autre. Son déplorable système étoit de se maintenir, comme elle pourroit, au milieu de ces deux extrêmes: à peine ces conseillers étoient-ils arrivés dans le lieu de leur exil, qu'une négociation s'ouvrit pour leur rappel. Peu de mois après ils furent tous rappelés.

Le parlement dut croire avec juste raison qu'on le craignoit, et qu'il n'étoit rien qu'il ne pût oser. Après un moment de calme, il reprit donc, et plus violemment encore, le cours de ses usurpations; et deux arrêts parurent successivement, l'un dans lequel, marquant plus clairement encore qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors le but qu'il vouloit atteindre, «il régloit la doctrine qui devoit s'enseigner dans les écoles, déterminoit les sources où l'on devoit puiser les principes autorisés et les maximes décidées; fixoit à son gré la soumission et le respect qui étoient dus aux saints canons[140];» l'autre, où il défendoit positivement de publier la bulle Unigenitus comme règle de foi. Une ordonnance du roi annula ces arrêts. Le parlement fit des remontrances, où cette doctrine prodigieuse, qui n'alloit pas moins qu'à livrer aux tribunaux séculiers ce qui restoit d'autorité dogmatique à l'Église, étoit encore plus fortement énoncée. Ses remontrances n'ayant point été écoutées, dès le lendemain les chambres assemblées rendirent un nouvel arrêt, portant «qu'en tout temps et en toute occasion, la compagnie représenteroit au roi combien il étoit important qu'on ne pût révoquer en doute sa compétence, à l'effet d'empêcher qu'on ne donnât à la bulle Unigenitus le caractère de règle de foi, qu'elle ne pouvoit avoir par sa nature[141].» «Mais comme cet arrêt ne fut pas rendu public, dit Lafiteau, on n'y donna aucune attention;» ce qui prouve que la cour se contentoit du moindre prétexte pour éviter de continuer la lutte avec le parlement.

Les choses étant arrivées à ce point, le cardinal de Fleuri adopta un système qui combla la mesure de toutes les lâchetés dont il s'étoit rendu coupable dans cette grande affaire: ce fut d'en revenir à l'expédient imaginé par Dubois, d'envelopper dans des arrêts de silence l'erreur et la vérité, et de supprimer indistinctement tout écrit sur les matières alors controversées entre les sectaires et les défenseurs des droits de l'Église. Il avoit été répandu dans le public, sous le titre d'Anecdotes, un libelle affreux où le schisme et l'hérésie se montroient à découvert, «en termes que l'enfer seul avoit pu inventer[142].» Le cardinal avoit lui-même sollicité un évêque d'en faire la réfutation[143]: elle parut; et le cardinal, qui venoit d'adopter ce nouveau plan de faire taire tout le monde, trouva convenable que, pour le bien de la paix, le parlement supprimât à la fois et le libelle et la réfutation. Neuf évêques crurent devoir porter leurs plaintes au pied du trône sur ce silence imposé aux premiers pasteurs, silence qui avilissoit l'épiscopat, laissoit la religion sans défenseurs, annonçoit une indifférence funeste pour le vrai et le faux, et, par cela seul qu'il empêchoit d'attaquer l'hérésie, lui donnoit gain de cause et toute liberté de répandre ses poisons. La lettre fut supprimée, et le concert des évêques blâmé comme «contraire aux lois et usages du royaume.» Confondus de ce mépris et d'une aussi profonde ignorance des temps passés, les neuf évêques espérèrent davantage de l'assemblée générale du clergé, dont le temps approchoit[144], et dans laquelle ils étoient résolus de faire entendre de nouveau leurs plaintes: le cardinal de Fleuri pressentit leur dessein, et intrigua dans les assemblées de provinces pour empêcher leur élection. Ce qu'il y avoit de plus énergique dans l'épiscopat françois ne fit donc point partie de cette assemblée. Cependant l'un des plus courageux parmi ces neuf prélats, et celui que le parlement avoit par cela même persécuté avec le plus d'acharnement, l'évêque de Laon, résolut de s'adresser à cette réunion des représentants du clergé; ce qu'il fit dans une lettre où il exposa avec netteté et simplicité sa doctrine, et dénonça celle de ses adversaires. Il fut reconnu par tous les évêques assemblés que celle qu'il professoit étoit la doctrine constante de l'Église, que la doctrine qu'il combattoit y étoit directement opposée. Cependant ils n'osèrent déclarer hautement ce dont ils convenoient tous dans le secret; ils crurent, «dans leur sagesse,» qu'ils devoient céder au temps; et d'ailleurs, ils avoient des promesses de la cour de suppléer au silence qu'elle leur enjoignoit de garder, ce qui étoit fort rassurant. Ils se turent donc, malgré les instances du prélat qui imploroit leur assistance et leur montroit leur devoir; et l'assemblée se sépara, sans avoir rien dit ni fait en faveur de l'Église avilie et persécutée.

Alors satisfait d'avoir, par sa prudence, procuré cette paix à la religion et à ses ministres, le cardinal de Fleuri tourna toute son attention vers la guerre que l'on venoit, non moins judicieusement, de déclarer à l'Autriche, et la conduisit, ainsi que nous avons vu, avec la même énergie et la même habileté.