(1747-1750) Il étoit mort avant que cette guerre eût été entièrement terminée. Alors Louis XV ayant solennellement déclaré qu'il vouloit régner par lui-même, on a vu que chaque secrétaire d'État avoit été renfermé dans les attributions de son département, et que, du fond des petits appartements du monarque, sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, avoit commencé à prendre la direction générale des affaires: c'étoit, depuis la régence, la seconde femme perdue qui se chargeoit d'un tel soin. Elle ne fit que passer, laissant un bel exemple à suivre à celle qui alloit être appelée à lui succéder. Madame d'Étioles, dont, au moment de son début, l'ambition ne s'étoit probablement pas élevée si haut, mais que les soins d'une mère prévoyante avoient, dès sa plus tendre jeunesse, dressée à tous les artifices de la volupté, ne tarda point à s'apercevoir que, fatigué de ces plaisirs sensuels qu'il recherchoit cependant avec plus d'ardeur que jamais, qui étoient son premier besoin, sa plus douce habitude, son royal amant lui échapperoit bientôt, si elle n'employoit pour le retenir des moyens plus efficaces que le goût passager qu'avoient fait naître ses charmes, et ce qu'avoient pu y ajouter les savantes manœuvres de sa coquetterie. Louis XV étoit à la fois indolent et voluptueux: ce fut sur ces deux vices qu'elle fonda la durée de sa fortune et qu'elle sut en cimenter l'édifice; du libertinage où elle avoit su le retenir pendant quelques années, elle le plongea dans la crapule en lui créant elle-même une espèce de harem[145], où d'obscures beautés se succédoient sans relâche, appelées seulement à satisfaire les appétits grossiers du monarque, et disparoissoient à l'instant même où l'on s'apercevoit qu'elles pouvoient produire une impression plus durable. En sortant de ces asiles mystérieux où la favorite avoit si abondamment pourvu à ses plus chères jouissances, il rentroit dans son palais pour y trouver des fêtes variées et brillantes, mille divertissements plus ou moins ingénieux et sans cesse renaissants, qui ne lui laissoient pas un moment de repos, et l'étourdissoient sur les ennuis et la honte d'une vie aussi déplorable. Amusé comme il pouvoit l'être et autant qu'il étoit possible qu'il s'amusât, le malheureux prince trouva que c'étoit un service de plus que lui rendroit Mme d'Étioles que de chercher à le débarrasser de nouveau de la fatigue des affaires, en même temps qu'elle s'étoit faite le ministre infatigable de ses plaisirs. Ce fut ainsi que la fille du boucher Poisson, décorée du nom pompeux de marquise de Pompadour, s'immisça par degrés dans la politique et dans l'administration, fut mêlée à toutes les intrigues du cabinet où elle porta ses petites passions, ses petites vues, ses petits intérêts, et finit, lorsque commença la guerre désastreuse dont il nous reste à parler, par devenir à peu près la maîtresse absolue de la France, pour la gouverner dans le système despotique de Louis XIV et de tous ceux qui l'avoient gouvernée après lui. Elle eut également la précaution de prendre pour compagnons de sa gloire et de ses travaux des hommes qui fussent entièrement sous sa dépendance, choisit constamment les plus médiocres ou les plus corrompus, pour être plus sûre de son fait; et il put sembler curieux de voir, quarante ans après la mort du grand roi, son système de gouvernement, exploité par une troisième courtisane, arriver si rapidement à ses dernières conséquences.

Résumons en peu de mots ce qui s'étoit passé pendant ces trente années: Louis XIV, comme s'il eût dû vivre éternellement, avoit anéanti, au profit de son despotisme, l'autorité de l'Église, sûr qu'il étoit de contenir, par la force de sa volonté et par la position royale qu'il avoit su prendre, l'opposition parlementaire ou populaire (nous l'avons déjà dit, ces deux mots sont synonymes), et il étoit mort laissant le pouvoir isolé au milieu de toutes les résistances naturelles de la société. Cette opposition populaire s'étoit ranimée sous la régence, tantôt favorisée, tantôt comprimée par les hommes pervers qui gouvernoient alors et achevoient de corrompre la nation. Sous le vieillard pusillanime qui vint après eux, nous venons de la voir déjà menaçante, se jouant des vains coups d'autorité dont le gouvernement essayoit de temps en temps de la frapper, et, sous le voile du jansénisme, s'accroissant sans cesse, et dans tous les rangs de la société, de ceux qu'avoient rendus impatients de tout frein, et les calomnies répandues à grands flots contre le clergé, et tant de condamnations infamantes dont avoient été flétris des hommes jusque-là les objets de la vénération publique, et la licence de tant de doctrines nouvelles qui remettoient en question et la religion et la nature du pouvoir, et la société tout entière. Il est facile de concevoir que les chefs cachés de ces nouveaux opposants avoient en effet d'autres desseins que celui de faire triompher les doctrines de Jansénius et d'établir la domination de ses hideux et haïssables disciples; mais l'enfer leur avoit offert cette secte comme le moyen le plus sûr et le plus actif de détruire la religion en affectant un zèle religieux, de jeter peu à peu hors du christianisme une nation dont, depuis un si grand nombre de siècles, les croyances et en quelque sorte les habitudes étoient chrétiennes. Ils continuoient donc de marcher à la suite du parti janséniste: c'étoit une sorte d'appât qu'ils jetoient à la multitude, et bien que leurs dupes formassent encore la majorité du parlement, ils y comptoient déjà plusieurs complices. Ils en comptoient aussi dans un ministère dont la présidence venoit de passer des mains du cardinal de Fleuri dans celles de la dame Le Normand d'Étioles, et commençoient à laisser entrevoir le but qu'ils vouloient atteindre.

En manœuvrant de la sorte, le parti philosophique, de simple auxiliaire qu'il étoit dans cette lutte anarchique contre un despotisme sans force et sans habileté, parvint, plus rapidement qu'on ne le pourroit même imaginer, à y jouer un rôle prépondérant. Il s'étoit long-temps glissé dans l'ombre, ne lançant que par de longs intervalles ses fausses lueurs et ses traits empoisonnés; et depuis l'apparition des Lettres persannes de Montesquieu jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus, ce parti, si l'on en excepte les Lettres philosophiques de Voltaire, n'avoit produit aucun ouvrage qui fût de nature à exciter une grande sensation. Ces lettres, dans lesquelles ce funeste écrivain effleuroit, avec le naturel et la grâce piquante de son style, à peu près tout ce qui compose le domaine de l'intelligence, théologie, métaphysique, histoire, littérature, sciences, mœurs, beaux-arts, n'étoient sur ces divers points qu'une sorte d'analyse rapide des opinions des libres penseurs d'Angleterre, avec lesquels il avoit vécu ou dont il avoit étudié les ouvrages pendant les années de son premier exil, opinions qui représentoient presque toutes les nuances des idées anti-religieuses produites par le protestantisme, et qu'il offroit à son pays comme un fruit précieux de son séjour chez le plus sage, le plus libre et le plus heureux des peuples de la terre. Ces lettres furent condamnées, en 1734, par un arrêt du parlement: cette condamnation n'ayant point empêché l'indiscret auteur de publier quelques autres pièces non moins licencieuses[146], l'animadversion de l'autorité éclata plus vivement encore contre lui; il lui fallut se cacher et ensuite désavouer ce qu'il avoit écrit pour éviter une nouvelle proscription. Sentant alors que le moment n'étoit pas encore arrivé, il prit le parti d'aller mûrir, dans la retraite, ses détestables projets. Ce fut à Cirey, auprès d'une femme qui ne valoit pas mieux que lui[147], qu'il établit l'atelier de ses machinations, en apparence uniquement occupé de littérature, mais travaillant bien plus sérieusement à jeter les fondements de cette correspondance si étendue, si prodigieusement active, qui, plus que tout le reste, servit à rallier, autour d'un centre commun, les fauteurs de l'incrédulité, et à donner à leur parti une véritable consistance.

Ce fut en 1746, et peu de temps après l'avénement de la favorite, que ce parti commença à donner des signes plus sensibles de son existence, à jeter dans le public des écrits plus hardis, à attirer davantage l'attention d'un parlement qui, sans savoir où il alloit, faisoit brûler à la fois, par la main du bourreau, les livres impies et les mandements des évêques. Depuis cette époque jusqu'en 1760, parurent successivement, et lui furent successivement dénoncés, l'Analyse de Bayle, le Traité de l'Âme de Lamétrie, la Thèse de l'abbé de Prades, Candide, Zadig, le Poëme de la Religion naturelle et quelques autres productions de Voltaire, le livre de l'Esprit d'Helvétius, plusieurs ouvrages de Diderot, un grand nombre d'autres productions, la plupart anonymes, et plus ou moins dégoûtantes de cynisme et d'impiété; l'Encyclopédie enfin, ce vaste répertoire, si astucieusement conçu, de tous les systèmes du parti, et des innombrables paradoxes qu'enfantoit sa raison en délire. On condamna ces ouvrages; on punit de l'exil quelques auteurs choisis parmi les plus obscurs; ceux qui jouissoient d'une existence sociale plus élevée, et qui par cela même étoient plus dangereux, furent épargnés. En attendant qu'on les protégeât, il leur suffisoit, pour obtenir l'impunité, d'une rétractation hypocrite ou d'un impudent désaveu. L'Encyclopédie fut tolérée, même après qu'un arrêt du conseil en eut révoqué le privilége, et n'en devint que plus cynique et plus audacieuse. De crainte d'un scandale plus grand, et d'être publiquement bravée par Buffon et par Montesquieu, la faculté de théologie, qui avoit cru devoir censurer l'Esprit des Lois[148] de celui-ci, et les paradoxes de celui-là sur la formation de la terre, se vit forcée de négocier avec le magistrat et de se contenter des explications dérisoires du naturaliste. Aussi, par un retour d'égards et de bienveillance, le parti philosophique continuoit-il d'applaudir aux excès toujours croissants de la magistrature contre le clergé, et de hurler contre lui avec les enfants de Jansénius. Nous suivrons rapidement ce désordre inconcevable de la société, que nous verrons en peu d'années parvenir à son comble, c'est-à-dire au delà de ce qu'on auroit pu même imaginer.

Le parlement n'attendoit que l'occasion de recommencer ses attaques contre l'Église de France, et avec d'autant plus d'impatience que, pendant cette paix factice et malgré cette loi humiliante du silence qui lui avoit été imposée, son clergé avoit su rallier la plupart de ses membres égarés, et ne comptoit plus dans son sein qu'un petit nombre de jansénistes, et chaque jour décroissant[149]. Cette occasion ne se présentant point encore, il trouva du moins à la cour un auxiliaire sorti de ses rangs, qui, devenu ministre, conservoit, dans ses nouvelles fonctions, toute la pureté des traditions parlementaires, c'est-à-dire, la même haine pour le clergé que lorsqu'il étoit simple magistrat: c'étoit le contrôleur-général Machault, créature de madame de Pompadour, et qui payoit du dévouement le plus servile la fortune brillante à laquelle son caprice l'avoit élevé. Les dépenses de la guerre qui venoit de finir, et les profusions effrénées de la cour, avoient rouvert l'abîme des finances[150]: afin de le combler, il fut le premier qui eût encore osé porter un regard cupide sur les biens du clergé, et penser à faire de ses dépouilles une ressource pour ce qu'il appeloit les besoins de l'État. Le parti philosophique qui savoit qu'attaquer ce corps vénérable comme propriétaire, c'étoit l'attaquer dans son existence même, et porter à la religion un coup plus funeste qu'aucun de ceux dont on essayoit de la frapper, faisoit, depuis long-temps, de cette spoliation l'un des textes favoris de ses déclamations furibondes, se plaisoit à exagérer l'immensité des richesses des gens d'Église, et après avoir établi que chaque citoyen doit à l'État, qui le protége, de concourir à l'aider dans ses besoins, rappeloit la pauvreté des apôtres, la présentoit comme le seul patrimoine qui convînt aux ministres de l'Évangile, et prouvoit à sa manière que le gouvernement avoit le droit de s'emparer de leurs biens pour parvenir au double résultat de subvenir à ses embarras pressants, et de ramener le clergé aux vertus de l'Église primitive. Machault tenta donc de réaliser cette idée spéculative des philosophes: pour en espérer quelque succès, il étoit prudent d'y procéder graduellement. Un arrêt du conseil, rendu en 1749, «l'un des premiers triomphes accordés à l'esprit philosophique,» dit un écrivain qui s'y connoît[151], défendit d'abord tout nouvel établissement de chapitre, collége, séminaire, maison religieuse ou hôpital, sans une permission expresse du roi et lettres-patentes enregistrées dans les cours du royaume; révoquoit tous les établissements de ce genre, faits sans cette autorisation; interdisoit à tous les gens de main-morte d'acquérir, recevoir ou posséder aucuns fonds, maison ou rente, sans une autorisation légale[152].» Il n'est pas besoin de dire que cet édit jeta l'alarme dans le clergé; et ses craintes s'accrurent encore lorsque, dans son assemblée générale qui se tint, comme à l'ordinaire, l'année d'après, les commissaires du roi vinrent réclamer, comme une contribution, le don gratuit que l'on avoit coutume d'y voter[153], démarche qui fut suivie d'une déclaration du monarque, par laquelle, de sa propre et pleine autorité, il levoit plusieurs millions sur le clergé, et obligeoit tous les bénéficiers à donner un état de leurs revenus. L'assemblée crut devoir résister: elle adressa au roi des remontrances, dans lesquelles elle défendoit avec force les immunités de l'Église, et montroit non moins fortement le danger qu'il y auroit pour l'État lui-même d'y porter la moindre atteinte. Il est probable que ses arguments ne parurent pas très décisifs à celui qui avoit conçu le projet de la dépouiller et à ceux qui y avoient applaudi; mais on jugea que, pour le moment, il étoit à propos de ne pas aller plus loin: il suffisoit, pour une première fois, d'avoir établi en principe que les biens du clergé étoient dans la dépendance du fisc plus qu'aucune autre espèce de propriété.

Nous voici arrivés à des événements qui semblent appartenir aux époques les plus orageuses des hérésies du Bas-Empire, événements néanmoins si rapprochés de nous, qu'ils peuvent avoir eu pour témoins des hommes qui sont encore nos contemporains, et en même temps tellement incroyables, que ceux qui les ignorent seront tentés de les assimiler à quelques unes de ces traditions incertaines qui ne nous parviennent qu'altérées ou exagérées par une longue suite de siècles. On a vu, dans le cours de cette histoire et depuis plusieurs règnes, que le parlement n'avoit, à l'égard du clergé, qu'une seule pensée, qui étoit de détruire sa juridiction pour établir, sur la France entière, la domination exclusive de ses tribunaux: c'étoit une entreprise difficile, car tout étant lié indissolublement dans l'œuvre plus qu'humaine de la religion, tant que le dogme demeuroit intact, la discipline se maintenoit nécessairement; et dans la discipline sont renfermées la juridiction et la hiérarchie. Cette difficulté avoit été tellement sentie par la magistrature, que c'étoit au moment même où des sectaires avoient attaqué le dogme, qu'elle avoit redoublé d'efforts contre la juridiction; et ces sectaires, dont elle s'aidoit, se trouvant, par le caractère unique de leur hérésie, placés dans le sein même de la puissance qu'il s'agissoit d'attaquer, on l'avoit vue, soutenue de ces membres hypocrites du clergé, étendre rapidement ses usurpations jusqu'à s'arroger le droit de décider sur la doctrine et d'interpréter les canons. Le gouvernement de l'Église en avoit été ébranlé jusque dans ses fondements; mais il lui avoit fallu peu de temps pour se rasseoir. Ainsi que nous venons de le dire, si l'on en excepte quelques membres isolés et épars, le jansénisme étoit presque entièrement expulsé de son clergé; et la religion étant le principe de tout ordre et de toute subordination, la subordination et l'ordre s'y étoient rétablis d'eux-mêmes. Voyant donc l'Église de France désormais inattaquable dans les rapports des premiers pasteurs avec les membres inférieurs de sa hiérarchie, ses ennemis imaginèrent une autre manœuvre pour la commettre avec les sectaires, et la replacer ainsi sous la main du parlement: de là l'odieuse affaire des billets de confession et des refus de sacrements.

(1750-1751) Dès 1749, un membre du parlement avoit dénoncé aux chambres quelques refus de sacrements faits à des appelants; et cette dénonciation, bien qu'on n'y eût pas donné de suite, avoit fait quelque bruit. L'année suivante, un semblable refus est encore dénoncé, et le parlement mande le curé de Saint-Étienne-du-Mont, que l'on accusoit de ce délit d'une nouvelle espèce, pour qu'il ait à s'expliquer sur les motifs de ce refus: il répond ce qu'il devoit répondre, qu'il en avoit rendu compte à l'archevêque, et que, dans l'exercice de son ministère, il n'avoit d'ordre à recevoir que de lui. Le curé est envoyé en prison, et les gens du roi se transportent chez l'archevêque (c'étoit alors M. de Beaumont, nouvel Athanase, dont cette époque d'impiété et de persécutions a rendu le nom à jamais célèbre et vénérable), pour l'inviter charitablement à faire administrer le malade, à qui l'un des membres de son clergé refusoit si indignement les derniers secours de la religion. Certes, l'étonnement du prélat dut être grand, lorsqu'il vit des magistrats se montrer si ignorants des pratiques les plus communes de l'Église, dans son gouvernement intérieur et dans ses rapports avec les simples fidèles. Les billets de confession étoient une coutume établie dans toute la chrétienté et de temps immémorial: on la trouve expressément recommandée dans les avis de saint Charles-Borromée à l'un des conciles de Milan[154]; l'assemblée du clergé de 1655 l'avoit adoptée, et avoit recommandé aux curés de s'y conformer; elle étoit surtout nécessaire, ou plutôt indispensable, au milieu de la population immense d'une ville telle que Paris, dans laquelle abondoient tant d'individus justement suspects, ou totalement inconnus de leurs pasteurs; le cardinal de Noailles en avoit lui-même ordonné l'observation. L'intrépide et vertueux prélat étoit d'autant moins disposé à s'en départir, que les jansénistes professoient, sur le droit d'absoudre et de confesser, des doctrines entièrement opposées à la discipline de l'Église; et l'invitation étrange que venoit lui faire, à cet égard, une autorité séculière, n'étoit pas propre à le faire changer de résolution. Les esprits n'étant pas encore préparés à ce nouveau genre de persécution, l'emprisonnement du curé choqua généralement; il déplut au roi, qui désapprouva la conduite violente du parlement, et rejeta des remontrances dans lesquelles il qualifioit «de scandale» les refus de sacrements, présentoit les billets de confession «comme une pratique odieuse,» et se répandoit en outrages contre le clergé, dont il essayoit malicieusement de rendre la fidélité suspecte au souverain. La réponse du roi fut «qu'ils n'eussent plus à se mêler d'une affaire à laquelle il auroit soin de pourvoir.» Plusieurs magistrats blâmèrent eux-mêmes ces violences, et firent observer à leur compagnie qu'elle se plaçoit sur les limites des deux puissances, et qu'elle se mettoit en danger de les dépasser. Le parlement n'insista pas; et, satisfait d'avoir jeté un premier brandon de discorde, il attendit des temps «meilleurs» pour le rallumer[155].

(1752) Le mouvement des esprits devenoit de jour en jour plus rapide; les philosophes accouroient en foule et de toutes parts grossir le parti parlementaire, et ces temps meilleurs ne tardèrent point à arriver. Dès 1752, il se sentit assez fort pour pouvoir lutter contre l'autorité royale qui s'affoiblissoit chaque jour davantage, au sein des intrigues et des corruptions de tout genre dont elle étoit environnée. Sur la dénonciation que l'on fit aux chambres d'un nouveau refus de sacrements, ordre fut donné à l'archevêque de Paris de faire administrer le malade dans vingt-quatre heures, et le curé, qui avoit refusé son ministère, fut décrété de prise de corps. Le roi cassa le décret; des remontrances lui furent aussitôt adressées, et il y fit cette inconcevable réponse: «qu'il ne vouloit pas ôter au parlement toute connoissance des refus de sacrements,» mais qu'il exigeoit «qu'on lui en rendît compte; et qu'il «s'attendoit» que, connoissant ses intentions, cette compagnie cesseroit toutes procédures sur cette matière.» Cette réponse de la cour, si foible à l'égard de la magistrature, et, de même que la première, si astucieuse à l'égard du clergé, dont elle ne parloit pas de rétablir les droits méconnus et violés, mais qu'elle ne cherchoit à soustraire à l'action du parlement, que pour le soumettre à sa propre influence, ne fit qu'enhardir les magistrats. Le parlement y répliqua, le surlendemain, par un arrêt de règlement «qui défendoit à tout ecclésiastique de faire aucun acte tendant au schisme,» et notamment «de se permettre aucun refus de sacrements, sous prétexte de défaut de billet de confession, ou de déclaration du nom du confesseur, ou d'acceptation de la bulle Unigenitus;» arrêt que ses suites ont rendu si malheureusement célèbre, et sur lequel se fondèrent depuis toutes les entreprises inouïes des tribunaux séculiers. Ainsi, d'usurpation en usurpation, des gens de robe en étoient venus à apprendre aux ministres de l'Église ce que c'étoit que le schisme, et à désigner, par des ordonnances, quels étoient les schismatiques[156].

Cependant quels étoient les moyens employés par la cour pour réprimer de tels excès? Au fond, complice de ces continuels attentats contre l'indépendance du clergé, elle donnoit, de son côté, un arrêt de réglement, dans lequel, «établissant que la bulle Unigenitus «étoit une loi de l'Église et de l'État[157],» elle ordonnoit, par une concession nouvelle, qu'avant «de rien statuer» sur les refus de sacrements, le parlement eût à en rendre compte à l'autorité royale.» Cette conduite misérable produisit l'effet qu'elle devoit produire: le parti entier, ivre de joie, s'ameuta en quelque sorte autour du Palais; les dénonciations contre les prêtres et les évêques se multiplièrent; les magistrats n'eurent plus d'autre occupation que de les recevoir, confirmant par des arrêts nouveaux leurs arrêts cassés par le souverain. Vingt-un évêques, alors à Paris, s'élevèrent, dans une lettre qu'ils adressèrent au roi, contre ces prétentions nouvelles de la magistrature, plus téméraires qu'aucune de celles qu'elle avoit manifestées jusqu'à ce jour; plus de quatre-vingts autres évêques y adhérèrent; plusieurs firent des réclamations particulières; enfin l'épiscopat entier se souleva. Des arrêts supprimèrent et flétrirent la lettre et les réclamations; le parlement ne s'assembla plus qu'au milieu d'une foule exaltée qui remplissoit le lieu de ses séances, poursuivant de ses huées ou saluant de ses acclamations les avis divers qui s'y ouvroient, et faisant du sanctuaire de la justice une arène de démagogie. Les libelles, les pamphlets, les caricatures, ces moyens accoutumés du parti, se reproduisirent avec une abondance et une fureur nouvelle, confondant avec plus d'insolence que jamais le trône et l'autel dans leurs insultes et leurs calomnies.

(1753) Ainsi s'enhardissoient les meneurs du parlement, s'intimidoient les foibles, et la compagnie entière étoit entraînée. Le curé de Saint-Médard et ses vicaires sont dénoncés pour refus de sacrements faits à deux religieuses: ils sont mandés. Les vicaires seuls se présentent, et déclarent qu'ils ont fait ce refus sur les ordres de l'archevêque. Le prélat reçoit de nouveau l'invitation de faire administrer; il y répond comme il avoit déjà fait et avec la même fermeté. On le met en cause, son temporel est saisi; les pairs dont il est justiciable sont convoqués pour le juger, et le curé de Saint-Médard est décrété de prise de corps. Le roi casse ces arrêts et défend la convocation des pairs: l'ordonnance royale, est portée au parlement; le président veut la lire, on refuse de l'entendre. Une lutte scandaleuse s'établit entre le prince et ses officiers de justice: les députations, les arrêts, les remontrances se succèdent sans interruption; le pape, les évêques, le clergé, l'autorité de l'Église, les lois même du souverain y sont insultés ou menacés; et le conseil du roi ne sait faire autre chose que refuser les remontrances, casser les arrêts, et ordonner «de surseoir à toutes procédures sur des affaires de ce genre.»