Des mesures si peu décisives n'étoient pas faites pour arrêter des factieux qui avoient résolu de faire, en cette occasion, une épreuve de ce qu'ils pouvoient tenter avec un tel prince entouré de tels conseillers: le parlement refuse d'enregistrer les lettres-patentes du roi, et déclare qu'il demeurera assemblé jusqu'à ce que ses remontrances aient été reçues. Lettres de jussion envoyées le même jour, qui lui ordonnent d'enregistrer, «sous peine de désobéissance et d'encourir l'indignation du roi.» Déclaration de la part du parlement «qu'il ne peut obtempérer;» et bravant jusqu'à l'insulte le monarque qui, dans cette dernière démarche, avoit osé prendre le ton de maître, il s'occupe sur-le-champ de nouvelles procédures relatives à des refus de sacrements. Louis XV n'étoit pas encore descendu à supporter de semblables outrages, et le ministère lui-même ne vouloit pas d'une semblable résistance du parlement. Le 9 mai, tous les membres composant les chambres des enquêtes et des requêtes furent exilés, et l'on renferma quatre des plus mutins dans des prisons d'État.

La grand'chambre avoit été épargnée: elle ne s'en montra que plus arrogante, persista dans tous les arrêtés déjà pris, et continua d'informer contre les billets de confession. Le surlendemain 11 mai, un ordre du roi la transféra à Pontoise: elle partit, consolée et raffermie par les acclamations de ses partisans, et, arrivée au lieu de son exil, n'en demeura pas moins opiniâtre dans ses arrêtés, ni moins active dans ses poursuites contre «la rébellion» des prêtres et des évêques. Absorbée dans ces grands intérêts, elle ne voulut écouter aucune autre affaire, et cessa de rendre la justice aux citoyens. On crut pouvoir se passer d'elle en instituant à cet effet des chambres particulières: mais le parti entier se ligua contre ces nouveaux juges; ils furent décriés, baffoués, chansonnés; et tandis qu'on déversoit sur eux le mépris et le ridicule, les magistrats exilés étoient présentés à la vénération de la multitude comme ses véritables défenseurs, comme les appuis les plus solides de l'État; on exagéroit les droits politiques du parlement, ceux du souverain étoient discutés, et l'on en établissoit les limites. Les parlements de province se montroient encore timides et irrésolus; plusieurs même étoient animés d'un autre esprit et avoient conservé les anciennes traditions monarchiques: la cabale, dont les projets s'agrandissoient en même temps que ses triomphes, et dont les pensées séditieuses embrassoient déjà la France entière, les entoura de ses séductions, mit en mouvement tous ses agents, fit jouer tous les ressorts de ses intrigues, et quelques uns de ces parlements donnèrent dès lors des signes de connivence avec le parlement de Paris. Celui de Rouen lutta, pendant six mois, contre les ordres du roi, celui d'Aix fit aussi des réglements de discipline pour l'Église, et le parlement de Toulouse commença à fermenter[158].

(1754) Cependant des négociations s'étoient ouvertes pour le rappel des magistrats exilés au moment même où l'on avoit prononcé leur exil, et les amis puissants qu'ils avoient à la cour et partout, y travailloient avec ardeur. C'est ici que se montrent plus visiblement encore les misères de ce déplorable gouvernement. Certes la première condition d'un pardon accordé à des rebelles devoit être une entière soumission à l'autorité qu'ils avoient offensée: Louis XV ne demanda pas ce qu'il n'espéroit point obtenir; les murmures qu'avoit fait naître ce coup d'autorité alloient toujours croissant et commençoient à l'effrayer; et se trouvant heureux qu'on lui fournît une occasion de faire cesser ses frayeurs en le suppliant de mettre fin à cet exil, ce fut, et l'on aura peine à le croire, au moyen d'un «nouvel arrêt de silence» qu'il imagina d'arranger leur rappel et de cimenter la paix. Sa déclaration à ce sujet, devenue fameuse en ce que le parlement s'en fit par la suite une autorité contre le roi lui-même, est un monument curieux de foiblesse et d'ineptie. C'étoit ce même parlement qu'il disoit avoir justement puni à cause de sa résistance à ses volontés, mais dont il attendoit désormais une soumission et une fidélité entières, qu'il chargeoit «de tenir la main à ce qu'il ne fût rien fait ou tenté de contraire à ce silence et à cette paix.» Il annuloit en même temps toutes poursuites et procédures antérieures. Telle qu'elle étoit, cette déclaration ne fut cependant pas enregistrée sans difficultés: ces magistrats, qui avoient daigné reprendre leurs fonctions, furent choqués du préambule; et, n'en étant complétement satisfaits ni sur la forme ni sur le fond, ils ne la portèrent sur leurs registres qu'avec cette clause: «qu'elle seroit exécutée conformément aux arrêts et aux règlements de la cour,» c'est-à-dire conformément à ces arrêts et à ces règlements que l'autorité royale venoit de casser. On les laissa faire; c'étoit dès lors à ce degré que cette autorité s'étoit abaissée. Les Jansénistes donnèrent de grands applaudissements à cette loi du silence; ils inondèrent de nouveau Paris et les provinces de leurs libelles pour en exalter l'excellence et les bienfaits, et parlèrent plus qu'ils n'avoient jamais fait pour prouver qu'il falloit se taire. Leur gazette n'en continua pas moins de paroître, toutes les semaines, toute gonflée d'invectives et de calomnies contre leurs adversaires; et le parlement, fermant les yeux sur leurs excès, interprétant l'arrêt de silence par une obéissance entière à ses propres arrêts, continua de livrer aux flammes les mandements des évêques qui soutenoient les droits et les décisions de l'Église, de citer à son tribunal tout ecclésiastique qui lui étoit dénoncé pour refus de sacrements, et redoubla de rigueur dans ses condamnations. On n'entendoit plus parler que de sommations, de sentences, de saisies, d'exils, d'emprisonnements; et c'étoit sur des prêtres que s'exerçoient ces coupables violences. Accoutumés à jouer des comédies sacriléges, des Jansénistes en pleine santé feignoient d'être malades pour provoquer des refus de sacrements, qu'ils alloient à l'instant même dénoncer, et que suivoient des arrêts foudroyants contre les curés ou les vicaires qui avoient «prévariqué;» et s'il s'en rencontroit quelques uns qui donnassent alors quelques signes de foiblesse, c'étoit au milieu d'un cortége d'huissiers et de recors qu'il leur falloit porter le saint viatique; et après avoir été préparée par une sommation, la communion d'un janséniste se consommoit par un procès-verbal.

Il devint clair alors que «l'arrêt de silence» étoit plus pitoyable encore qu'on n'avoit pensé, que ce n'étoit pas autre chose qu'un voile honteux dont on avoit essayé de couvrir une pleine et entière concession aux prétentions du parlement; car s'en étant pris de nouveau à l'archevêque de Paris, et de la fuite des prêtres qui se cachoient pour éviter la persécution, et des ordres qu'il leur donnoit en contravention à leurs arrêts, et n'en ayant point obtenu d'autre réponse que celle que ce vigoureux prélat étoit accoutumé de leur faire, les magistrats eurent assez de crédit pour obtenir du roi l'exil de leur premier pasteur, d'abord à Conflans et ensuite à Lagny. C'en fut assez: après avoir consenti à exiler un évêque sur la demande d'un parlement janséniste, ce fut vainement que le monarque se déconsidéra jusqu'à avouer qu'il ne l'avoit fait qu'à contre-cœur; qu'il se plaignit de ce que, malgré tant de marques de condescendance qu'il lui avoit données, son parlement «s'écartoit de l'esprit de modération, de paix et de prudence qu'il lui avoit recommandé.» À ces remontrances, «tout-à-fait paternelles,» les gens de robe ne répondirent qu'en dénonçant l'évêque d'Orléans, qu'il fallut bien exiler à son tour. L'évêque de Troyes parut ensuite sur les bancs des accusés, fut condamné à une amende, vit ses meubles confisqués, son temporel saisi; et il fallut l'intervention du roi pour l'arracher aux poursuites et aux insultes des tribunaux subalternes. Ceux des parlements de province qui faisoient partie de la cabale, à ce signal donné, se ruèrent en quelque sorte sur leurs premiers pasteurs. L'archevêque d'Aix fut exilé par le parlement de Provence; ce même parlement osa citer devant lui l'évêque de Marseille, l'héroïque Belzunce, et le flétrir d'une condamnation[159]. Les évêques de Saint-Pons et de Montpellier furent poursuivis par le parlement de Toulouse; le parlement de Rennes traita plus rigoureusement encore ceux de Vannes et de Nantes[160]. Par ces outrages et ces violences exercées à l'égard des chefs, on peut juger de ce qu'avoient à souffrir les ministres inférieurs. Ils continuoient d'être accablés de dénonciations et de décrets; on les traînoit devant les tribunaux, où ils étoient interrogés avec la dernière insolence; et les condamnations rendues contre eux alloient souvent jusqu'à la confiscation des biens et au bannissement perpétuel. Il ne manquoit plus que de les envoyer à l'échafaud parce qu'ils ne vouloient pas sacrifier aux doctrines de Jansénius, comme les magistrats romains condamnoient aux bêtes les premiers chrétiens qui refusoient de sacrifier aux idoles.

(1755) Ce n'étoit point encore assez: la bulle Unigenitus embarrassoit toujours; elle étoit la sentence de mort du jansénisme, la sanction de l'autorité pontificale, le retranchement à l'abri duquel le clergé soutenoit encore le combat. C'étoit constamment contre ce décret du saint siége que la faction avoit dirigé ses attaques, même les plus détournées. Elle se crut assez forte pour l'attaquer de nouveau en face: saisissant donc l'occasion d'un de ses jugements les plus scandaleux, rendus pour refus de sacrements[161], le parlement se concerta avec le procureur général pour le recevoir incidemment appelant comme d'abus de la bulle Unigenitus, «considérée comme règle de foi et loi de l'État» (on en revenoit toujours là); et il fut enjoint à tout ecclésiastique, quelle que fût sa dignité, de se renfermer à cet égard «dans le silence général, respectif et absolu, prescrit par la déclaration du 2 septembre 1754.» Cet arrêt fut rendu le 18 mars de cette année, au milieu d'une affluence extraordinaire du peuple janséniste et philosophe, qui le couvrit de ses applaudissements. Louis XV, bien qu'entraîné déjà vers ces idées nouvelles par cette tourbe perverse de courtisans et de ministres dont il étoit entouré, sentit se réveiller au fond de son cœur ce sentiment religieux qui y étoit comme enraciné, et que rien ne put jamais détruire, et fit un nouvel effort sur sa foiblesse pour désapprouver la conduite du parlement. Ce n'étoit plus assez pour l'arrêter: il se plaignit hautement du roi qui avoit osé se plaindre de lui; et continuant de marcher avec une nouvelle audace dans la route qu'ils venoient de s'ouvrir, ces magistrats qui dénonçoient à la France la tyrannie intolérable des enregistrements forcés, exigèrent impérieusement de la Sorbonne qu'elle enregistrât leur arrêt, sur son refus mandèrent le recteur et les principaux membres de cette faculté, inscrivirent eux-mêmes l'arrêt sur leurs registres, et jusqu'à nouvel ordre leur défendirent de s'assembler.

L'assemblée générale du clergé s'ouvrit le 25 mai de cette année: elle apportoit avec elle les plaintes et les gémissements de toutes les églises de France; et résolue de remplir le grand devoir qui lui étoit imposé, elle demande à s'aller jeter en corps aux pieds du roi. On craignit pour Louis XV l'impression d'un semblable spectacle: elle essuya un refus, ne put faire admettre que ses députés, et reconnut, dès lors, que les dispositions de la cour lui étoient peu favorables. Elle n'en dressa pas moins ses remontrances, dans lesquelles étoient énergiquement retracées toutes ces usurpations si criantes du parlement contre la juridiction ecclésiastique, usurpations qui sembloient ne devoir avoir d'autre terme que l'entière destruction de l'Église de France: on y demandoit le rétablissement de cette autorité spirituelle qui est la première condition de son existence, justice de tant d'arrêts iniques rendus contre ses membres par les tribunaux séculiers, une interprétation claire et nette des déclarations rendues relativement à la bulle et à la juridiction des évêques; et qu'enfin les cours de justice fussent renfermées dans les justes bornes de leurs attributions. En finissant, les prélats assemblés jetoient un cri d'effroi sur les progrès toujours croissant de l'irréligion, qui maintenant marchoit le front levé, nioit hautement, non pas seulement la religion et ses dogmes, mais les futures destinées de l'homme, l'existence même de Dieu, ébranloit ainsi l'ordre social jusque dans ses fondements, et répandant de toutes parts le torrent de ses livres abominables, dont quelques uns même circuloient sous le sceau protecteur de l'autorité publique, infectoit déjà de ses poisons jusqu'aux classes populaires. Cependant tous ne se soutinrent pas à la hauteur courageuse de ce début: il y eut des signes de foiblesse ou de séduction dans cette même assemblée, et des indices frappants de cette décadence vers laquelle étoit entraînée l'Église de France par les maximes anti-catholiques que l'on avoit jetées dans son sein, et par cette situation précaire et sans dignité où, depuis si long-temps, l'avoit réduite la folle arrogance du pouvoir temporel. Lorsqu'il fut question d'établir les droits de la puissance ecclésiastique, et spécialement dans les deux questions de la bulle Unigenitus, considérée comme jugement dogmatique et irréformable de l'Église universelle, et de l'administration ou du refus des sacrements, les membres de l'assemblée se divisèrent: plusieurs, et ce fut malheureusement le plus grand nombre, rejetèrent les explications claires et positives que présentoient leurs confrères sur ces points si importants, et dont la circonstance périlleuse où l'on se trouvoit accroissoit encore l'importance; s'exprimèrent d'une manière foible, équivoque, qui remettoit en question tout ce que l'on vouloit décider, et furent accusés d'avoir trahi les devoirs de leur ministère pour se rendre agréables à la cour, avec laquelle on les soupçonnoit de s'être auparavant concertés[162]. Cependant la fermeté des autres évêques en imposa à cette majorité pusillanime; et ils obtinrent d'elle que sur ce qui avoit été statué de part et d'autre on s'en rapporteroit à la décision du pape. Le parlement, avec lequel il faut toujours marcher de surprise en surprise, même après tout ce que l'on a vu de son audace et de son insolence, se montra mécontent de cette témérité qu'avoient eue les évêques d'écrire au souverain pontife, prétendit que de pareilles communications entre l'Église de France et le chef de l'Église universelle «étoient de nature à troubler la tranquillité de l'État,» et adressa à ce sujet des remontrances. Louis XV, qui n'avoit fait que des réponses évasives aux représentations de l'assemblée du clergé, trouva néanmoins que cette compagnie alloit trop loin de vouloir empêcher des évêques d'écrire au pape; et, sans avoir égard à ses remontrances, fit partir lui-même la lettre. Ainsi cette grande question se trouva définitivement soumise au jugement doctrinal du Saint-Siége.

(1756) Voici de nouvelles violences du parlement; et même, en sévissant contre lui, le prince va donner de nouveaux signes de son incurable foiblesse. Le 16 octobre de cette année, Benoît XIV donna son bref Ex omnibus, adressé aux membres de la dernière assemblée. Cette pièce, écrite avec toute la modération qu'exigeoient des circonstances aussi périlleuses, n'en établissoit pas moins, avec précision et fermeté, les vrais principes de la foi: la bulle Unigenitus y étoit présentée de nouveau «comme une loi de l'Église, à laquelle nul fidèle ne pouvoit se soustraire;» et il en sortoit cette conséquence «que tout réfractaire se déclarant par cela même pécheur public et notoire, ne pouvoit être admis à la communion de l'Église.» Ainsi se trouvoient non seulement justifiés, mais encore ordonnés ces refus de sacrements, prétexte de toutes les violences exercées contre le clergé par les magistrats. Peu de temps avant que ce bref fût parvenu en France, ils venoient de se livrer à de nouvelles persécutions contre l'archevêque de Paris, en présidant eux-mêmes, sur le refus qu'il en avoit fait et contre les droits de l'Ordinaire, à l'élection d'une supérieure dans un couvent de religieuses réfractaires; et une instruction de ce prélat vénérable, dans laquelle, s'adressant à son troupeau, il lui parloit, avec sa force accoutumée, de l'autorité de l'Église, de l'enseignement de la foi, de la soumission à la bulle, de ces droits des premiers pasteurs de tout temps reconnus et pour la première fois si témérairement contestés, avoit été supprimée par la chambre des vacations, et, sur un arrêt des juges du Châtelet, brûlée par la main du bourreau[163]. Un rescrit du pape leur en imposoit peut-être moins encore: ils supprimèrent celui de Benoît XIV, dès qu'ils en eurent connoissance; jetèrent de nouveaux cris sur les entreprises du Saint-Siége, et, dans l'espace de peu de jours, fatiguèrent le roi de sept ou huit députations, accompagnées de dénonciations virulentes contre les évêques, et particulièrement contre l'archevêque de Paris, les signalant comme des factieux «dont les excès étoient portés à un degré si effrayant, qu'il n'y avoit que l'exercice le plus absolu de l'autorité royale qui pût prévenir les maux funestes, les dissensions civiles et les orages dont la France étoit menacée.»

Cependant la cour commençoit à s'alarmer: le savant équilibre qu'elle s'étoit flattée de maintenir entre le clergé et le parlement, et à la faveur duquel elle comptoit les dominer tous les deux, commençoit trop visiblement à se rompre. Ce n'étoit plus seulement l'Église que la magistrature attaquoit: endoctrinée par les Jansénistes, et déjà exercée à leur tactique, elle attaquoit aussi le pouvoir royal, chaque fois qu'elle y rencontroit quelque obstacle à ses desseins. Cette ligue que les séductions du parlement de Paris avoient commencé à former avec les parlements de province, qu'il prétendoit ne faire avec lui qu'un parlement unique réparti en diverses classes[164], les maximes anarchiques de la souveraineté du peuple, d'un contrat primitif entre le prince et les sujets, que professoient hautement les publicistes philosophes, et qui, des écrits de ces sophistes, avoient plusieurs fois passé dans ses arrêts et dans ses ordonnances, déplaisoient plus encore au ministre que l'exil des évêques et l'emprisonnement ou le bannissement des curés. Une insulte faite au pape blessoit personnellement un prince qui, nous le répétons, au sein de ces honteux désordres auxquels il n'avoit pas la force de s'arracher, conservoit au fond de son âme une foi profondément enracinée, et sut la conserver jusqu'au dernier moment; les plaintes du clergé retentissoient douloureusement à ses oreilles, et il trouvoit, dans sa propre famille, des anges de piété qui le sollicitoient de sortir des voies dans lesquelles on l'avoit engagé. Ses ministres se trouvant donc d'accord avec lui sur la nécessité d'arrêter les prétentions et les entreprises du parlement, il fut décidé qu'on y emploieroit des moyens plus efficaces.

Mais le temps étoit passé où une seule parole de Louis XIV faisoit rentrer dans la poussière ces gens de robe, tour à tour et suivant les circonstances, si humbles et si hautains; on n'avoit même personne, dans le conseil du roi, que l'on pût, pour la position ou pour le caractère, comparer à un Dubois, capable, dans ses brutalités, de prendre une résolution vigoureuse, et de monter son maître au degré d'énergie qu'il falloit pour l'exécuter; et les choses étoient bien autrement avancées que sous le cardinal de Fleuri. Dans cette dégradation profonde où la cour étoit tombée, elle avisa donc, autant qu'il étoit en elle et que le lui permettoit la peur que lui faisoient les parlementaires, aux moyens de rétablir entre le clergé et le parlement cet équilibre que tant d'essais malheureux ne pouvoient la déterminer à abandonner, parce qu'elle y voyoit toujours la garantie du despotisme mesquin qu'elle s'obstinoit à exercer sur l'un et sur l'autre, et prit en conséquence une de ces demi-mesures conciliatrices dont l'effet immanquable est de mécontenter tous les partis. Il parut, le 10 décembre de cette année, une déclaration du roi, qui «ordonnoit le respect et la soumission pour la bulle Unigenitus, sans qu'on pût toutefois lui attribuer le nom, les effets et le caractère de règle de foi[165].»Elle autorisoit, à la vérité, les évêques à continuer leurs enseignements aux fidèles, mais leur recommandoit en même temps de ne point «troubler la paix.» Les juges séculiers ne devoient plus se mêler des sacrements: les prêtres auroient désormais le droit de les refuser sans être exposés aux poursuites des tribunaux, mais seulement «à l'égard des personnes contre lesquelles des jugements auroient été rendus, des censures exercées, ou qui se seroient elles-mêmes déclarées réfractaires;» on défendoit prudemment les interrogations indiscrètes. (Ainsi le parlement avoit statué sur la validité des confessions, et le roi statuoit sur la manière de confesser.) Enfin tout ce qui s'étoit passé à l'occasion des derniers troubles étoit considéré comme non avenu; toutes sentences et procédures étoient annulées; chacun rentroit dans sa situation première: on n'offroit pas d'autre dédommagement à ceux qui avoient été bannis, dépouillés, emprisonnés; et l'on espéroit de toutes ces foiblesses une paix durable et un accord parfait. À la vérité, pour consolider l'édifice de cette paix, la cour essaya de se montrer un peu plus hardie: on joignit à cette déclaration deux lois, l'une qui supprimoit deux chambres des enquêtes, l'autre qui régloit la discipline des chambres, et dont l'objet étoit de rendre les réunions des magistrats plus difficiles, de leur ôter ainsi le moyen d'interrompre à tout moment le cours de la justice, et d'abandonner leur rôle de juges pour jouer celui de factieux; puis, armé de ces trois pièces, le roi alla, le 15 décembre, tenir un lit de justice, où il en ordonna l'enregistrement. Or la difficulté n'étoit pas d'avoir fabriqué de semblables lois, mais maintenant de les faire accepter et exécuter. À peine la séance royale étoit-elle levée, qu'un soulèvement général des magistrats éclata et contre les lois et contre la déclaration. «De telles mesures ne tendoient pas moins, s'écrioit-on de toutes parts, qu'à bouleverser l'État.» Il falloit de leur côté frapper un grand coup et faire peur à qui avoit voulu les effrayer: tous se concertèrent pour donner à la fois leur démission, se rappelant que ce moyen leur avoit déjà réussi. La majorité de la grand'chambre demeura seule en place, soit qu'elle ne voulût point suivre ce parti, soit que les meneurs du parlement jugeassent qu'il n'eût pas été prudent d'effacer ainsi jusqu'aux dernières traces de son existence.

(1757) Peu de jours après, le 5 janvier de cette année, Louis XV fut assassiné: l'assassin étoit un homme de la dernière classe du peuple, nommé Damiens; il prouva qu'il auroit pu tuer le roi s'il l'avoit voulu, et que son intention avoit été seulement de le blesser «pour lui donner,» disoit-il, un utile avertissement qui le portât à écouter les représentations de son parlement, et à prendre le parti de son peuple qui périssoit[166]. «Si l'on avoit coupé la tête à trois ou quatre évêques, ajoutoit-il, cela ne seroit point arrivé[167].» Il écrivit une lettre au roi, dans laquelle il l'invitoit «à ne pas avoir tant de bonté pour les ecclésiastiques, à ordonner qu'on donnât les sacrements à l'article de la mort, sans quoi sa vie n'étoit pas en sûreté[168].» Il lui enjoignoit de rétablir son parlement et de ne plus l'inquiéter, affirmant «qu'il n'a eu d'autre objet, dans le malheureux coup qu'il a fait, que de contribuer aux peines et soins du parlement qui soutient la religion de l'État[169].» Cet homme avoit servi, vingt ans auparavant, chez les jésuites, et en avoit été deux fois chassé: on espéra tirer parti de cet incident contre la compagnie; mais il déclara formellement «qu'il haïssoit la façon de penser des jésuites, et que s'il avoit vécu chez eux, c'étoit par politique et pour avoir du pain[170]. Il déclara encore «qu'il avoit conçu son projet dans les temps où il passoit des nuits dans les salles du Palais à attendre la fin des délibérations qui s'y faisoient, et lorsqu'il a vu le peu d'égards que le roi avoit pour les représentations de son parlement[171]. «L'instruction prouva qu'il avoit successivement servi chez quatre conseillers au parlement, et dans le temps de la plus grande effervescence de cette compagnie; qu'il étoit très assidu dans la grande salle, point de réunion des factieux à la suite du parlement; que, dans ces rassemblements tumultueux, sa tête s'étoit échauffée aux vociférations qui retentissoient de toutes parts contre le clergé, contre l'archevêque de Paris, et dans lesquelles «le roi lui-même n'étoit point épargné[172];» il avoit entendu dire, dans le palais, «que c'était une œuvre méritoire de le tuer[173].» Enfin toute la procédure, depuis le commencement jusqu'à la fin, ne montra dans cet homme qu'un malheureux que les doctrines parlementaires et ses rapports continuels avec les partisans de ces doctrines avoient fanatisé; et les juges qui l'interrogèrent et le condamnèrent furent convaincus, par ses aveux et ses déclarations, de lui avoir mis eux-mêmes le poignard à la main[174]. Il fut exécuté le 28 mars: nous épargnons à nos lecteurs le détail des horreurs de son supplice.