Cet événement fit une impression profonde sur Louis XV; mais ce fut d'une terreur pusillanime qu'il le pénétra; et loin de nuire au parlement, à qui, sous un roi tel que Louis XIV, les révélations de Damiens eussent porté un dernier coup, l'effet qu'il produisit fut de déterminer ce déplorable prince à user de ménagements encore plus grands à l'égard d'un corps qui avoit des partisans assez affectionnés pour tuer, au besoin, les rois qui pouvoient lui être importuns. Cette terreur ne le quitta plus jusqu'à la fin; et nous verrons jusqu'à quel point la cabale des novateurs sut la faire servir à ses desseins. Il fut donc plus facile que jamais aux amis du parlement d'ouvrir en faveur de cette compagnie des négociations qui eurent tout le succès qu'elle pouvoit désirer. La grand'chambre commença, avant toutes choses, par enregistrer la déclaration du 10 décembre précédent. Satisfait de cet acte de condescendance, le roi rendit les démissions aux magistrats qui les avoient données; on rappela ceux qu'on avoit exilés, et les évêques condamnés revinrent aussi de leur exil. Ceci fait, le parlement recommença tranquillement ses persécutions contre l'archevêque de Paris, dont la fermeté inébranlable l'irritoit par dessus tout; et en raison de cette paix que la déclaration et son enregistrement avoient cimentée, il eut, dès l'année suivante, le crédit de faire exiler son premier pasteur jusqu'au fond du Périgord[175]. Toutefois, jusqu'aux nouveaux orages qui ne tardèrent point à éclater, et qui furent pour l'Église de France une atteinte plus cruelle et plus funeste qu'aucune de celles qu'elle avoit reçues, ce qui se passa alors peut être considéré comme une espèce de trève, les factieux ayant jugé qu'il étoit de leur politique de modérer leurs coups, afin de les porter plus sûrement. Une autre guerre venoit de commencer; et reprenant le récit, un moment interrompu, du gouvernement intérieur de la France et de la politique extérieure de son cabinet, nous allons y voir reparoître, sous de nouveaux aspects, tous les symptômes de destruction dont nous venons d'être épouvantés.
(1756-1763) Il faut bien le dire, cette prospérité matérielle que les profonds penseurs de nos jours ont en si grande estime, et qu'ils considèrent à peu près comme le seul principe vital des États, s'étoit accrue, dans cette belle France, au milieu de cette dissolution sociale qu'y préparoient un despotisme idiot et une démagogie insensée. Le commerce extérieur surtout, et nous ne parlerons ici que de cette branche de ses ressources industrielles, avoit pris de grands accroissements: la France faisoit presque exclusivement celui du Levant; dans les Indes occidentales, aucune colonie ne pouvoit être comparée à la partie françoise de Saint-Domingue pour la richesse et la fertilité; ses autres colonies des Antilles, ses possessions immenses dans le Canada, prenoient chaque jour de nouveaux développements, et les factoreries qu'elle avoit créées en Afrique, et particulièrement sur les côtes du Sénégal, contribuoient à faire fleurir tous ces établissements. Dans l'Inde, les divisions de Dupleix et de La Bourdonnaie avoient un moment compromis l'existence encore mal affermie de ses comptoirs; mais, demeuré vainqueur d'un rival de talent et de gloire dont il avoit été bassement jaloux et que des intrigues de bureaux lui avoient sacrifié, Dupleix, tandis que La Bourdonnaie expioit à la Bastille les services inappréciables qu'il avoit rendus à son pays, se montroit du moins digne de le remplacer par son activité, son courage, les grandes vues qu'il déployoit dans son administration. Habile à profiter des divisions des nababs dont la colonie françoise étoit entourée, il faisoit payer chèrement ses secours à ceux de ces petits princes qu'il étoit de son intérêt de favoriser, et le territoire de Pondichéry s'agrandissoit considérablement des concessions qu'il les obligeoit de lui faire. Il n'est pas besoin de dire que les Anglois voyoient d'un œil cupide et jaloux, et cette prospérité de nos établissements dans l'Inde plus grande que la leur, et cet état florissant de nos colonies occidentales, et surtout ces milliers de vaisseaux qui, sortant sans cesse de nos ports et parcourant toutes les mers du levant et du couchant, nous formoient ainsi une race nombreuse de marins bientôt capable de leur disputer l'empire de ces mers, et menaçant ainsi l'existence d'un système de gouvernement dont cette suprématie maritime étoit l'unique base, et qui crouloit sur lui-même, si elle leur étoit enlevée. Attentifs à tout ce qui se passoit, et suivant en ceci la politique profondément perverse des Romains, qui décidoient qu'un peuple et qu'un royaume ne devoient plus subsister, dès que son existence étoit de nature à inquiéter la république, les chefs de l'aristocratie angloise reconnurent qu'il étoit temps encore de détruire cette rivalité renaissante de la France dont ils étoient alarmés; d'assurer, en frappant quelque grand coup, cette supériorité navale, qui, quelques années plus tard, pouvoit leur être enlevée; et la guerre fut résolue dans leur cabinet.
Comme il ne s'agissoit point, dans une semblable résolution, du juste ou de l'injuste, mais tout simplement d'un intérêt que ce cabinet machiavélique considéroit comme le premier intérêt de sa nation, tous les moyens semblèrent bons pour en assurer le succès. Si l'on en croit les récits les plus dignes de foi, les Anglois commencèrent les hostilités par un assassinat sur les limites du Canada[176], se plaignirent hautement des justes représailles qui, dans cette occasion, furent exercées contre eux, comme d'une disposition menaçante à l'égard de leurs possessions dans le nord de l'Amérique; et, afin de rendre incontestable le droit qu'il avoit de faire la guerre à la France, prirent des mesures à peu près immanquables pour l'empêcher de pouvoir la soutenir, en faisant sortir traîtreusement de leurs ports toutes leurs flottes, lui enlevant en pleine paix trois cents navires marchands, et ce qui étoit pour eux une capture bien autrement précieuse, dix mille matelots qui en formoient les équipages; écrasant ainsi à la fois son commerce et sa marine, avant qu'elle eût même songé à se mettre en défense. C'étoit encore là un de ces traits de politique romaine dont il y avoit peu d'exemples parmi les peuples de la chrétienté, même dans leurs siècles les plus barbares. Tandis que ce projet se préparoit et s'exécutoit, le cabinet de Versailles, constant dans ces traditions de complaisance et de déférence[177] pour les Anglois, qui avoient été créées sous la régence, laissoit dans l'Inde Dupleix sans secours, de crainte de leur causer de l'ombrage, et lui faisoit perdre ainsi, à leur profit, tout le fruit de ses victoires et de ses négociations; puis, sur l'affaire du Canada, il se berçoit niaisement des vaines paroles dont ces astucieux diplomates, en attendant que leur brigandage eût eu son plein et entier effet, amusoient la crédulité de l'ambassadeur le plus malhabile que ce cabinet malavisé leur eût jamais envoyé[178].
Cependant les ministres de Prusse et d'Autriche, qui n'avoient pas la vue si courte que les nôtres, avoient déjà reconnu que la guerre entre la France et l'Angleterre étoit inévitable, et manœuvroient en conséquence avec notre ministère. Le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de Marie-Thérèse auprès de Louis XV, appréciant la portée de nos diplomates, conçut le projet hardi de changer la politique de la France, de rompre l'équilibre établi par la paix d'Aix-la-Chapelle[179], d'alliée qu'elle étoit du roi de Prusse d'en faire son ennemie, et de trouver, dans cette espèce de perturbation des rapports et des intérêts, quelques chances pour reconquérir la Silésie, continuel objet des regrets de Marie-Thérèse, et source de ses ressentiments contre un prince qui, sans doute, l'en avoit très injustement dépouillée. De son côté, Frédéric demandoit à rester dans notre alliance, et offroit le secours efficace de ses excellentes armées et de ses incomparables talents militaires pour contenir l'Autriche, en cas qu'elle voulût faire cause commune avec l'Angleterre, et agir hostilement sur le continent. Ce qu'il demandoit étoit l'ancien système de politique extérieure de la France, depuis que, dans les rapports des puissances chrétiennes entre elles, tout avoit été réduit aux intérêts purement matériels; et c'étoit indubitablement le meilleur à suivre dans cette circonstance, car il ne sembloit pas probable que, la France se montrant disposée à conserver la paix sur le continent, l'Autriche eût hasardé de commencer la guerre en présence des armées du roi de Prusse, soutenues d'une alliance si redoutable; et alors tous les efforts du gouvernement se portoient vers la guerre maritime, avec l'espoir fondé d'y rétablir cette parité de forces que venoit de rompre la perfide agression de l'Angleterre. Mais la maîtresse du roi avoit à se plaindre du héros prussien, dont l'esprit caustique lui avoit lancé, de Berlin à Versailles, quelques sanglantes épigrammes. Ce n'étoit pas tout: une correspondance à laquelle Kaunitz avoit eu l'adresse de faire descendre la fille des Césars avec cette impudente courtisane, et dans laquelle la raison d'État, beau nom dont on a coutume de couvrir les fautes et les turpitudes des princes, l'avoit fait se dégrader jusqu'à prodiguer à cette femme ces expressions affectueuses qu'on n'accorde qu'à l'intimité et aux affections les plus familières, avoit produit un effet plus sûr que les intrigues et les négociations des cabinets. La tête tourna à Mme de Pompadour de se voir en un commerce réglé de lettres amicales avec une grande souveraine; et Marie-Thérèse put tout obtenir de cette vanité bourgeoise, qu'elle avoit su satisfaire aux dépens de sa franchise et de sa dignité. Dès ce moment, la favorite n'eut plus qu'une pensée, qui fut d'allier la France à l'Autriche dans une guerre continentale; c'étoit la moindre chose qu'elle pût faire pour une impératrice-reine qui lui écrivoit de petits billets et qui l'appeloit son amie.
Cependant ce projet d'alliance étoit discuté dans le conseil où sa domination n'étoit pas encore aussi souverainement établie qu'elle le fut depuis, et où le ministérialisme, très concentré sous la régence et sous le cardinal de Fleuri, avoit fini, grâce à l'incurable foiblesse du prince, par dégénérer en une sorte d'anarchie oligarchique; chaque secrétaire d'État s'étant fait maître absolu dans son département, n'étendant pas ses vues au delà des intérêts et des affaires qui en dépendoient, y rapportant tout, et pour les soutenir, se mettant en état d'hostilité contre ses collègues, au risque de compromettre la fortune et le salut même de l'État. D'Argenson, ministre de la guerre, de qui Duclos lui-même rend ce témoignage «qu'il étoit dégagé de tout principe moral, et que le bien et le mal lui étoient indifférents,» auroit voulu armer sur terre la France entière, et réduire ainsi le ministère de la marine à la nullité la plus absolue. Machault, qui ne valoit pas mieux que lui, dirigeoit alors ce département, auquel il avoit tout refusé lorsque Maurepas en étoit le chef, et qu'il étoit, lui, contrôleur général; et ministre de la marine, il prétendoit, au contraire, que la guerre maritime étoit la seule qu'il fût à propos de faire, conseilloit d'abandonner tout projet hostile sur le continent, de chercher plutôt, dans une alliance offensive avec l'Espagne, des moyens de réprimer la nation ambitieuse qui menaçoit également l'une et l'autre puissance; et l'intérêt qui le faisoit parler étoit ici d'accord avec le bon sens. Toutefois il ne soutenoit pas cet avis, qui étoit incontestablement le meilleur, aussi fortement qu'il l'auroit fallu, parce qu'il craignoit de mécontenter Mme de Pompadour, dont il étoit la créature; étant déjà alarmé de voir l'abbé de Bernis, homme de cour très agréable et homme d'église fort scandaleux, s'insinuer dans les bonnes grâces de la favorite, travailler par ses soins et ses flatteries à la dégoûter de l'inepte Rouillé, qu'elle-même avoit placé aux affaires étrangères, et à peu près sûr de le supplanter, tendre à s'emparer exclusivement de sa confiance et de celle du roi. Quant au contrôleur des finances, qui étoit alors Hérault de Séchelles, uniquement occupé du soin de s'enrichir lui et ses créatures, et servilement aux ordres de la marquise, il vaut à peine l'honneur d'être nommé.
D'Argenson, Machault et Bernis dirigeoient donc les affaires sous l'influence de Mme de Pompadour, qui elle-même dirigeoit Louis XV à son gré. Les Mémoires du temps leur accordent des talents et de la capacité, ce qui ne peut être considéré comme vrai que par rapport à ceux qui les remplacèrent. C'étoit entre ces divers personnages que la question de la guerre continentale étoit principalement débattue: le roi, que l'imprudent Frédéric n'avoit point épargné dans ses épigrammes, y étoit porté par le ressentiment qu'il en avoit gardé, par une sorte d'antipathie qu'au sein de ses désordres il éprouvoit pour un prince irréligieux jusqu'à l'impiété déclarée; et à ces motifs purement personnels se joignoit la pensée de former une alliance catholique qui pût balancer le parti protestant déjà prépondérant en Europe[180], pensée qui eût été sublime dans un autre temps, qui alors étoit presque ridicule. La marquise étoit entraînée par engouement et surtout par sa vanité à la fois satisfaite et blessée. Sur deux ministres influents, il y en avoit un qui vouloit la guerre de toutes ses forces, l'autre osoit à peine s'y opposer; le contrôleur général étoit de l'avis de la favorite. Autour du ministère se pressoient ceux qui espéroient jouer un rôle sur ce nouveau théâtre, le comte d'Estrées, le prince de Soubise, le duc de Richelieu et plusieurs autres. L'abbé de Bernis, que le roi aimoit, que la marquise protégeoit, qui se voyoit sur le point d'entrer au conseil, n'eut donc pas le généreux courage de combattre un projet de guerre qu'intérieurement il désapprouvoit, et donna la mesure de son caractère et de sa probité politique, en se chargeant de négocier avec l'ambassadeur d'Autriche le traité qui devoit la faire éclater.
Or toutes ces choses se passoient, tandis que ce même ministère, composé de semblables hommes, luttoit si misérablement contre le parlement, et ne se soutenoit dans cette lutte qu'en lui sacrifiant journellement quelques dépouilles de l'Église de France, comme une proie à dévorer. Le traité entre la France et l'Autriche fut signé, à Versailles, le 1er mai 1756. Cependant, cette même année, la guerre s'étoit ouverte avec les Anglois, sous les auspices les plus favorables: l'escadre françoise, commandée par La Galissonnière, avoit battu et dispersé l'escadre angloise que commandoit l'amiral Bing; et la prise de l'île de Minorque, et de la forteresse de Mahon qui suivit cette victoire navale, étoit un fait d'armes brillant qui donnoit au maréchal de Richelieu les apparences d'un général heureux, brave et expérimenté[181]. Ces premiers succès enivrèrent les fauteurs de la guerre; et cet enivrement fut d'autant plus fatal, qu'ils ne s'arrêtèrent plus dans leurs espérances.
Le roi de Prusse, au contraire, ne s'aveugloit point sur sa situation; et bien instruit des dispositions et de la prépondérance de la coterie qui manœuvroit contre lui à la cour de France, il avoit prudemment jugé que ce seroit agraver cette position périlleuse que de rester seul à la merci de hautes parties contractantes. Il connoissoit trop bien l'Autriche pour ne pas avoir deviné où elle en vouloit venir en négociant avec la France un traité d'alliance et de neutralité dans la guerre de cette puissance avec l'Angleterre, traité par lequel elle s'engageoit à garantir et à défendre en Europe tous les États du monarque françois, que personne n'attaquoit ni ne pouvoit attaquer; tandis qu'elle s'y faisoit garantir les siens, non sur les bases du traité d'Aix-la-Chapelle, mais selon l'ordre établi par la Pragmatique-sanction[182], clause qui le menaçoit directement dans la possession usurpée de la Silésie. Aussi cette convention n'étoit pas encore signée, qu'il avoit pris le seul parti qu'il lui fût possible de prendre, en signant le premier un traité d'alliance avec le roi d'Angleterre. Cependant des négociations actives, entamées avec tous les cabinets de l'Europe et conduites avec adresse pas l'abbé de Bernis, fortifioient le traité de Versailles de l'alliance de la Russie et de la Suède; la Bavière, le Palatinat et le Wirtemberg y avoient accédé; la diète de l'Empire refusa son assistance au roi de Prusse, et la Hollande confirma sa neutralité. Ainsi l'Europe presque entière s'ébranloit sur ses fondements pour faire rendre un petit coin de terre à l'Autriche, à cette Autriche contre laquelle, quelques années auparavant, cette même Europe s'étoit également armée dans le dessein de la dépouiller de tous ses États; et c'étoit la France qui provoquoit de nouveau cet ébranlement général, n'ayant rien à réclamer pour elle, ne prétendant à aucune conquête, n'ayant nulle appréhension d'être entamée dans la moindre partie de son territoire. Certes, c'étoit là de la démence; et cette démence semble encore plus caractérisée, lorsque l'on considère que cette confédération si formidable n'étoit formée que pour avoir raison d'un des plus petits royaumes de l'Europe. Les plus simples notions des intérêts grossiers dont se composoit alors la politique moderne y étoient renversées; et tout ceci semble à peine croyable. Ce qui va suivre est plus incroyable encore.
Jamais souverain ne s'étoit vu dans de plus grandes extrémités que le roi de Prusse: ses ennemis se présentoient à lui sur tous les points; mais aussi il ne se rencontra jamais sur le trône un génie plus propre que le sien à lutter contre une pareille situation, à montrer ce que peuvent opérer de prodiges un pouvoir absolu sur des peuples façonnés à l'obéissance, une force de volonté que rien ne peut ébranler, et une capacité militaire en état de tout entreprendre et même de tout hasarder, parce qu'elle n'est comptable qu'à elle-même de ses revers et de ses succès[183]. Son coup d'œil perçant lui fit voir avec la rapidité de l'éclair ce qu'il avoit à faire: c'étoit d'attaquer avant qu'on eût pu se réunir pour l'accabler, et il le fait à l'instant même. À la tête de ses armées si long-temps victorieuses, et entouré de ce cortége de généraux habiles qu'il avoit formés lui-même sur les champs de bataille, il entre brusquement en Saxe, ordonne au prince Ferdinand de Brunswick, l'un de ses plus dignes compagnons d'armes, d'aller s'emparer de Leipsick, marche lui-même sur Dresde, force pour la seconde fois le roi de Pologne à sortir de la capitale de ses États héréditaires; et tandis que celui-ci va s'enfermer avec ses meilleures troupes dans le camp de Pyrna, vole, dans la Bohême, à la rencontre des Autrichiens qui commençoient à s'ébranler; déclaré par la diète ennemi de l'Empire, répond à cette déclaration en les battant à Lokowitz, revient au blocus du camp de Pyrna, d'où le roi-électeur s'échappe encore, abandonnant son armée qui tout entière se rend prisonnière, et, dans sa fuite, suppliant le vainqueur de dicter les conditions d'une paix qui lui est refusée. Frédéric ne lui accorda que des passe-ports pour se retirer en Pologne, et combla lui-même, dit-on, la mesure de ses mépris en lui offrant des chevaux de poste[184].
Ces succès extraordinaires et inattendus du roi de Prusse n'eurent d'autre effet que de conduire plus promptement l'Autriche au but qu'elle vouloit atteindre. Mme de Pompadour accueillit sur-le-champ la demande que fit son amie, l'impératrice-reine, de rendre offensive cette alliance, stipulée seulement comme défensive dans le traité de Versailles; et le roi, ainsi que tous ses ministres, bon gré mal gré, se rangèrent encore à cet avis, car elle étoit alors maîtresse souveraine des délibérations du cabinet. Ceci fait, et la question se réduisant désormais à tracer des plans de campagne et à administrer les armées de terre et de mer, la favorite fit renvoyer du ministère les deux hommes qui seuls se fussent montrés capables dans l'administration de la marine et de la guerre, Machault et d'Argenson[185], et les remplaça par deux autres qu'elle choisit, comme à plaisir, parmi les plus ineptes, Paulmy et Moras. Ce fut sous ces heureux auspices que s'ouvrit la campagne de 1757.