On s'étoit ridiculement persuadé que le roi d'Angleterre, maître en apparence de faire la paix ou la guerre, l'étoit en réalité; et que dès qu'il verroit son électorat de Hanovre envahi, il souscriroit cette paix à peu près aux conditions qu'il plairoit de lui imposer. Une seule campagne suffisoit, disoit-on, pour amener cet immanquable résultat. On ouvrit donc cette campagne en faisant marcher une armée, à travers la Hesse et la Westphalie, vers cet électorat de Hanovre, que défendoit le prince de Cumberland, dont l'armée, toute hanovrienne, étoit fortifiée des troupes hessoises et brunswickoises. L'armée françoise, dont une division étoit sous les ordres du prince de Soubise, l'un des favoris de Mme de Pompadour, avoit pour général en chef le maréchal d'Estrées. Tandis qu'elle marchoit en avant, l'ennemi reculant toujours devant elle, et lui abandonnant successivement ses places fortes et ses positions, les intrigues de Versailles se montroient déjà plus actives que le général françois, qui, en effet, laissoit voir de la lenteur, de l'indécision, et ne savoit pas profiter des avantages que lui offroit cette singulière manœuvre du général anglois. Il hésitoit encore à attaquer celui-ci qui, fortement retranché près de Hastenbeck, paroissoit enfin décidé à l'attendre, lorsqu'il apprit que son successeur étoit déjà nommé: ce fut cette nouvelle qui lui donna la résolution de livrer enfin bataille. Il attaqua donc le prince de Cumberland, remporta une victoire qu'il dut aux fautes de celui-ci et à l'habileté de Chevert et de quelques autres officiers distingués; puis, quelques jours après, fut destitué comme s'il avoit été battu, et remit le commandement au maréchal de Richelieu. Celui-ci profita de la terreur panique de l'ennemi, terreur qui, lui ayant fait d'abord abandonner un champ de bataille qu'il pouvoit encore disputer, ne lui avoit pas permis de s'arrêter un seul instant dans une retraite qu'il continua jusqu'à ce que l'armée françoise l'eût acculé à l'embouchure de l'Elbe. Ce fut là que, réfugié dans Stades avec des troupes qui partageoient son effroi et son découragement, le duc de Cumberland, que Fontenoi et Culloden avoient autrefois illustré, signa cette convention fameuse de Closter-Severn, par laquelle les François demeurant maîtres de l'électorat de Hanovre, du landgraviat de Bremen et de la principauté de Verden, les troupes alliées de cet électorat étoient tenues de se retirer dans leurs pays respectifs, pour y rester neutres jusqu'à la fin de la guerre, les Hanovriens devant passer l'Elbe et ne point sortir des quartiers qui leur seroient assignés. En signant, de son côté, cette convention, le duc de Richelieu, qui pouvoit faire toute cette armée prisonnière de guerre par capitulation, et qui avoit commis la première faute d'en manquer l'occasion, en commit une seconde plus grave encore: ce fut d'oublier que le duc de Cumberland n'étant pas autorisé par sa cour à proposer un semblable arrangement, il étoit nul par le fait; et qu'en refusant de le ratifier, les Anglois pouvoient faire perdre à la France tout le fruit de cette suite de succès inespérés. Cette dernière faute fut la plus capitale d'une guerre où l'on ne commit que des fautes; et le vainqueur hasardeux de Mahon n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses talents militaires, ce qu'il falloit pour la réparer. Tandis que le prince de Soubise, qu'il avoit détaché de l'armée avec un corps de vingt-cinq mille hommes, se joignoit aux troupes des cercles de l'Empire pour pénétrer en Saxe et y rétablir l'électeur, le général en chef, plus habile à piller qu'à combattre, parcouroit le Hanovre en le désolant, et, uniquement occupé de satisfaire sa cupidité insatiable, laissoit au prince Ferdinand de Brunswick le temps de mettre Magdebourg en état de défense, et ne faisoit aucune manœuvre pour soutenir son lieutenant.

C'est que, présomptueux et léger, il considéroit la guerre comme terminée, et le roi de Prusse comme perdu sans ressource. Or, voici ce qui arriva: sorti des quartiers d'hiver qu'il avoit pris dans la Saxe, Frédéric, après avoir vainement essayé de rompre la ligue formidable qui avoit juré sa ruine, s'étoit livré de nouveau à ces tentatives hardies qui seules, dans de semblables extrémités, pouvoient lui offrir quelques chances de salut. Alors l'armée des cercles n'étoit pas encore rassemblée; la Suède et la Russie attendoient pour agir les subsides de la France, embarrassée de payer même ses propres soldats; et au commencement de cette campagne, l'Autriche se trouvoit encore abandonnée contre lui à ses propres forces. Il saisit le moment et rentre dans la Bohême, se proposant non pas seulement de vaincre les armées de son ennemi, mais de les anéantir; pénètre jusqu'aux environs de Prague; y remporte sur le prince de Lorraine une victoire sanglante et long-temps disputée; le force de se renfermer dans cette capitale, avec quarante mille hommes qu'il est sûr de bientôt affamer; sans en abandonner le blocus, vole à la rencontre d'une seconde armée qui s'avance pour délivrer la première, et qui, si elle est détruite, lui ouvre le chemin de Vienne, où il ira dicter les conditions de la paix dans le palais même des empereurs; trouve enfin, dans le vieux tacticien Daun, un général dont la prudence et les combinaisons savantes lui arrachent la victoire, et le replongent dans tous les périls dont il se croyoit au moment de sortir. Forcé de lever le siége de Prague et toutefois sans que ses ennemis victorieux pussent l'empêcher de se maintenir encore dans la Bohême, ayant déjà épuisé toutes ses épargnes, et quelques fautes du prince Henri son frère le mettant en péril de perdre la Silésie, il apprend à la fois l'entrée de quatre-vingt mille Russes dans la Prusse orientale, l'irruption des Suédois dans la Poméranie, les succès extraordinaires de l'armée françoise, la convention de Closter-Severn, la marche du prince de Soubise vers la Saxe, et sa réunion avec l'armée de l'Empire. Pressé ainsi de toutes parts, envahi sur toutes ses frontières, Frédéric sent un moment s'abattre son courage, et cependant, au milieu des pensées de désespoir dont il est agité[186], conserve encore cette présence d'esprit et ce coup d'œil ferme qui savent lui créer des ressources de salut, alors que tout semble perdu pour lui. Un de ses généraux, Bevern, est laissé à la garde de la Silésie avec une armée de cinquante-six mille hommes; puis se confiant à sa fortune et à son génie, il n'emmène avec lui que douze mille soldats, en rassemble à peu près dix mille autres sur sa route, et, avec cette petite troupe, va chercher les armées combinées de France et des cercles, qui, sous les ordres du prince de Soubise et du plus incapable des généraux autrichiens, le prince de Saxe-Hildbourghaussen, étaient alors réunies auprès d'Erfurt; par une suite de manœuvres ingénieuses, sait tromper l'ennemi et lui faire quitter une position où il étoit fortement retranché, pour venir se livrer à lui dans la plaine de Rosback; et là, avec un petit nombre de bataillons et d'escadrons de cavalerie, remporte la victoire la plus complète sur une armée de soixante mille hommes, indisciplinée, mal commandée, qui, à peine attaquée, se met en déroute, à la honte de ses deux chefs, incapables même de la rallier après la défaite. Vainqueur à Rosback, Frédéric n'a pas même le temps de respirer: il faut qu'il retourne en toute hâte dans la Silésie, où Bevern a été battu par les Autrichiens, déjà maîtres de Breslaw et bientôt de toute la province. Sa seule présence y change la face des choses: des débris de ses armées il en compose une nouvelle qu'il sait remplir de confiance et d'ardeur, et marche à la rencontre de Daun et du prince de Lorraine, quelques jours auparavant vainqueurs de ses lieutenants, tous les deux généraux expérimentés et qui commandent une armée deux fois plus nombreuse que la sienne; les atteint dans la plaine de Lissa, et, par une de ces manœuvres qu'il n'appartient qu'au génie militaire de concevoir sur-le-champ et de savoir exécuter[187], remporte sur eux une victoire plus complète encore et surtout plus décisive que celle de Rosback. Peu de jours après, Breslaw lui rouvrit ses portes, et il se rétablit bientôt dans la Silésie. L'armée autrichienne étoit, par sa dernière défaite, affoiblie, dispersée, et hors d'état d'agir avant d'avoir été réorganisée: le vainqueur concentra ses forces pour les porter tour à tour sur les divers points menacés par ses nombreux ennemis, Russes, Suédois, François, Allemands; et jusqu'à la fin de cette mémorable campagne de 1757, sut les contenir et les repousser.

(1758) La France n'avait pas, depuis long-temps, éprouvé un affront comparable à celui de la journée de Rosback; les autres puissances étoient également humiliées; et ce fut parce que l'on avoit fait honteusement la guerre qu'on refusa la paix au vainqueur, qui ne cessoit de la demander, mais qui la vouloit honorable, quoiqu'il en eût plus besoin encore que les vaincus. La haine et le mépris pour Louis XV et sa favorite alloient toujours croissant; les armées françoises étoient devenues la risée de la France elle-même, ce qui ne s'étoit point encore vu; et les défaites de leurs tristes généraux étoient accueillies par des chansons et par des épigrammes. Mais tandis qu'on se moquoit d'eux à Paris, ils étoient ordinairement bien reçus à Versailles, où ils trouvoient leurs complices en intrigues et en ineptie; et ceux que leur incapacité ou leurs prévarications forçoient de destituer, n'en étoient ni moins impudents ni moins favorisés. Il en alloit autrement en Angleterre: l'amiral Bing, pour s'être laissé vaincre, avoit été condamné à mort et fusillé aux acclamations du peuple anglois, qui vouloit que ses amiraux fussent vainqueurs, sous peine de la vie. Cumberland, à son retour de sa campagne ignominieuse, avoit été disgracié, entraînant dans sa chute le secrétaire d'état Fox; et le célèbre Pitt, depuis lord Chatam, venoit d'être placé au timon des affaires. Dès ce moment, les résolutions les plus énergiques sortirent du cabinet de Saint-James: le nouveau ministère rompit ouvertement la convention de Closter-Severn, se souciant fort peu de la foi jurée là où il s'agissoit des intérêts du pays, et cette nouvelle perfidie avoit été prévue; un subside considérable fut accordé au roi de Prusse, et l'armée des alliés, qu'ils avoient dégagée de son serment par l'omnipotence de leur diplomatie, renforcée d'un corps de troupes angloises, commença à se mettre en mouvement, sous les ordres du prince Ferdinand de Brunswick. Ce fut alors seulement que l'on s'aperçut, dans le cabinet de Versailles, que le duc de Richelieu étoit un général mal habile et mal avisé; on le rappela, et ce fut un prince du sang, le comte de Clermont, encore plus mal habile que lui, qui eut la fantaisie de le remplacer: il arriva sur le théâtre des opérations militaires pour y rassembler, avec toute son inexpérience, quatre-vingt mille hommes épars sur une grande étendue de terrain. Le prince Ferdinand n'avoit garde de lui en laisser le temps: il pénétra promptement et hardiment à travers tous ces corps isolés, les battit en détail, les força d'évacuer successivement et les postes et les villes qu'ils occupoient; et le nouveau général, forcé de repasser honteusement le Rhin en abandonnant à l'ennemi onze mille prisonniers, sembla n'être entré en Allemagne que pour donner le signal à son armée d'en sortir. Ainsi s'ouvrit, sur les frontières de France, la campagne de 1758.

En Allemagne, le roi de Prusse étoit moins heureux que l'année précédente: Daun, après lui avoir enlevé tous ses convois, l'avoit forcé de sortir de la Moravie, où il venoit de se jeter, et d'abandonner le siége d'Olmutz, qu'il avoit peut-être imprudemment commencé. Laissant son armée dans la Bohême, où il vouloit se maintenir, il étoit allé, suivi seulement de quatorze bataillons, à la défense de ses propres États, que cent mille Russes venoient d'envahir; et ralliant à ce corps d'élite les troupes qu'il avoit dans la Poméranie, il avoit marché à leur rencontre et les avoit vaincus près du village de Zorndorf, dans une des batailles les plus sanglantes et les plus disputées de toute cette guerre. Mais c'étoit peu pour lui d'avoir forcé à la retraite quelques uns de ses puissants ennemis par des prodiges de bravoure et d'habileté; d'autres reparoissoient à l'instant même, non moins menaçants et redoutables; et vainqueur des Russes, le héros prussien n'eut que le temps de se rendre en Saxe, à marches forcées, pour délivrer le prince Henri son frère, que Daun avoit poursuivi jusque sous le canon de Dresde, où il s'étoit réfugié, attendant son libérateur. Dès que le roi parut, le siége fut levé, et les deux armées se réunirent; mais cette fois-ci le général autrichien se montrant, contre sa coutume, plus actif que son illustre antagoniste, eut la gloire de tromper sa vigilance, de le vaincre une seconde fois, à Hochkirch: et de le voir se retirer devant lui. Cette défaite et sa victoire sur les Russes, si chèrement achetée, avoient épuisé les armées de Frédéric: cette fois on le crut et on dut le croire perdu sans ressource, et ce ne fut pas sans étonnement que l'Europe le vit reprendre bientôt, à force d'activité, de sang froid et de science militaire, tout son ascendant sur Daun; et par une suite non interrompue de ses manœuvres accoutumées, le forcer à aller chercher ses quartiers d'hiver hors de la Saxe et de la Silésie, où, à la fin de cette campagne, les Prussiens ne rencontrèrent plus un seul ennemi.

Que faisoit, pendant ce temps, l'armée françoise sous les ordres du comte de Clermont? Après lui avoir fait passer le Rhin, toujours poursuivie par le prince Ferdinand, qui le passa après elle, son général vouloit encore lui faire éviter le combat, et continuer indéfiniment la retraite commencée. Quelques uns de ses officiers l'en firent rougir, et le forcèrent en quelque sorte à s'arrêter à Crevelt et à y attendre l'ennemi. Les deux armées ne tardèrent point à en venir aux mains; et le comte de Saint-Germain, l'un de ceux qui avoient conseillé la bataille, étoit sur le point d'assurer la victoire, lorsqu'il se vit abandonné par le général en chef, habile seulement à ordonner la fuite, et qui, cette fois-ci, donna l'exemple en fuyant le premier. Le vainqueur s'empara de Nuys, de Ruremonde, de Dusseldorf, et poussa des partis jusqu'aux environs de Bruxelles. Il n'étoit plus possible d'employer encore le comte de Clermont: Contades le remplaça, et ce nouveau général, ayant pour second le prince de Soubise, qui cherchoit une occasion d'effacer la honte de Rosback, sembla relever un peu le courage du soldat? L'un et l'autre remportèrent quelques succès peu décisifs, et montrèrent quelque disposition à reprendre l'offensive; mais les manœuvres du prince Ferdinand les forcèrent bientôt à revenir au point d'où ils étoient partis.

Voilà où l'on étoit après trois campagnes qui avoient fait verser des flots de sang, et réduit la France aux plus cruelles extrémités. Nos généraux battus répondoient aux reproches de lâcheté ou d'ineptie qu'on leur adressoit en récriminant contre leurs subordonnés, qu'ils accusoient de trahison; et ceux-ci se défendoient en mettant dans un plus grand jour les fautes qui avoient tout perdu. Les soldats, indisciplinés et découragés, du mépris de leurs chefs étoient passés à l'admiration et à l'enthousiasme pour le héros qui les avoit si souvent battus; et la France étoit entraînée à partager cet enthousiasme et cette admiration. Enfin, la guerre qui pesoit sur elle avoit été tellement conduite, et l'esprit public y étoit tellement exaspéré contre le roi et ses ministres, qu'on voyoit, ce qui étoit encore sans exemple, les vaincus faire hautement des vœux pour le vainqueur, s'affliger de ses revers, se réjouir follement de ses succès.

Cependant, absorbé par les embarras toujours croissants de cette guerre insensée, troublé par mille cabales, agité de mille intrigues subalternes, le ministère, comme si le génie des Dubois et des Fleuri eût encore présidé à notre marine, ne s'en occupoit guère plus que si l'Angleterre eût été notre alliée; et celle-ci, profitant savamment, ou de cette incurie, ou, ce qui est plus probable, des intelligences secrètes qu'elle s'étoit créées dans le centre même de notre administration maritime (car ce qui s'y passa alors et ce qui s'y est passé depuis et pendant long-temps, ne peut guère s'expliquer que par une trahison continuelle et en quelque sorte héréditaire), préludoit aux grands coups qu'elle alloit frapper, par des descentes sur nos côtes, des attaques contre nos ports, qui n'avoient pas en apparence de grands résultats, où souvent même elle sembloit éprouver des échecs, mais dont elle obtenoit ce résultat bien autrement important, d'arrêter les secours en hommes, en munitions et en vaisseaux que demandoient nos colonies, et d'où dépendoit leur conservation. Ceux qui les commandoient poussoient des cris d'alarme qui parvenoient jusqu'en France, et qui ne laissoient pas que d'accroître le trouble que causoient tant d'embarras où l'on s'étoit si inutilement jeté. Cependant on n'avoit qu'à dire un seul mot, qu'à laisser entrevoir la moindre disposition pacifique, et l'on finissoit à l'instant même cette guerre déplorable du continent, dont l'Autriche elle-même étoit fatiguée. Ce fut alors que l'abbé de Bernis, revenant à ses premières idées, commença à faire des instances pour la paix; et quelque servilité qu'il y eût alors dans le ministère, si l'on en excepte le maréchal de Belle-Isle, qui s'y montroit opposé uniquement sans doute parce qu'il avoit le département de la guerre, et que cependant il n'eût pas été difficile de ramener au meilleur avis, il n'y eut qu'une seule voix pour cette paix devenue si nécessaire. Le roi lui-même commençoit à être persuadé et avoit permis que des négociations fussent entamées à ce sujet. Mme de Pompadour, dont l'amour-propre se sentoit froissé de toutes parts, que la clameur publique, dont elle étoit le principal objet, irritoit, parce qu'elle n'avoit pas assez de sens pour en être effrayée, s'entêta seule à la guerre, parla de la honte qu'il y auroit à céder, de l'honneur de la France compromis, joua la femme forte et le grand caractère, ce qui offrit le mélange de l'odieux et du ridicule; et telle étoit cette dégradation à laquelle tout étoit parvenu, qu'il fallut continuer à verser du sang et à ravager des provinces, pour venger Mme de Pompadour des chansons des Parisiens, après avoir commencé ces ravages et cette effusion de sang, pour punir le roi de Prusse de ses épigrammes et payer Marie-Thérèse de ses cajoleries. L'abbé de Bernis, pour prix de la seule bonne action qu'il eût faite depuis qu'il étoit entré dans les affaires, fut destitué[188]; et c'est alors que l'on vit paroître dans ce ministère, où bientôt il alloit jouer le premier rôle, le plus grand fléau de la France, dans ce siècle où tout ce qui prenoit part au gouvernement étoit fléau pour elle, le duc de Choiseul.

On le savoit ambitieux, actif, entreprenant; on croyoit qu'il haïssoit la favorite, parce qu'il en avoit souvent parlé sans ménagement: on applaudit donc à sa faveur et l'on en conçut quelques espérances. Mais pour espérer ainsi d'un homme qui montoit au pouvoir, il eût fallu lui supposer de la conscience; et le nouveau ministre des affaires étrangères donna sur-le-champ la mesure de la sienne en se livrant tout entier à l'idole que, la veille, il insultoit encore. Pour complaire à Mme de Pompadour, il alla même plus loin qu'elle n'eût osé, et signala son entrée au conseil par le second traité de Versailles, plus désastreux encore que le premier, dans lequel la France entière, avec ses armées et ses finances, étoit mise à la disposition de l'Autriche. Ce traité fut signé le 30 décembre 1758.

À partir de ce moment, la guerre de sept ans n'offre plus pour la France qu'une suite de revers et d'humiliations.

(1759-1761) Sur le continent, les vicissitudes du roi de Prusse se multiplient, et son courage ainsi que son activité semblent s'en raffermir. Les armées françoises, mieux conduites par Contades et surtout par Broglie, qui partage avec lui le commandement, continuent de faire une guerre infructueuse et meurtrière dans des provinces dévastées, mais se soutiennent du moins sans honte jusqu'à la bataille de Minden, que, de l'aveu même du roi de Prusse, Contades devoit gagner, et qu'il perd en criant à la trahison contre son compagnon d'armes, selon l'usage adopté alors par tous nos généraux. Celui-ci reste seul à la tête de l'armée, et déjà vainqueur du prince Ferdinand à Berghen, sait se maintenir dans la Hesse et dans le Hanovre; continue, pendant la campagne suivante, à tenir en échec son habile ennemi. Battu par lui à Warbourg, il prend sa revanche à Clostercamp, et semble destiné à relever la réputation des armes françoises, lorsque, dans une troisième et dernière campagne, Mme de Pompadour envoie le malencontreux prince de Soubise, toujours possédé de la manie d'être un grand capitaine, entraver les opérations de Broglie, et, sous deux généraux désunis, fait battre les armées françoises à Fillingshaussen; nouveau désastre qui produisit de part et d'autre de nouvelles accusations, et dont le résultat fut de faire exiler dans ses terres le seul général qui, jusqu'alors, eût montré quelque talent.