Le saint évêque de Paris mourut, et bientôt la dévotion des peuples excitée par les miracles qui s'opéroient, dit-on, sur son tombeau, s'empressa de joindre son nom à celui du patron de cette abbaye. Dans une infinité d'actes des 7e et 8e siècles, elle est indistinctement appelée la basilique de Saint-Germain, de Saint-Vincent; de Saint-Vincent et de Saint-Germain. Cependant les fidèles accouroient de toutes parts dans la chapelle Saint-Symphorien, où reposoit le corps du bienheureux, et le concours en devint si prodigieux, que le roi Chilpéric forma le projet de faire bâtir une basilique nouvelle, uniquement pour recevoir les restes de ce saint évêque. Nous avons parlé, à l'article de Saint-Germain-l'Auxerrois, de ce projet qui resta sans exécution; et ce fut seulement en 754, que ces restes précieux furent transférés de la chapelle Saint-Symphorien dans la grande église, cérémonie qui se fit en présence de Pépin et de ses deux fils, Charles et Carloman. On plaça la tombe qui les contenoit dans le rond-point du sanctuaire.

Cette abbaye éprouva, à diverses reprises, toute la rage des Normands. Ils la pillèrent en 845 et 858, et y mirent le feu en 861. Elle fut réparée, huit ans après, par les soins de l'abbé Gozlin; mais, au rapport de Dubreul, ces barbares, revenus en 885 dans les environs de Paris, la détruisirent presque de fond en comble, et tellement, que, soit qu'on craignît de nouvelles incursions, soit que d'aussi grands malheurs eussent réduit ses religieux à l'indigence, l'église et le monastère ne furent entièrement rebâtis qu'en 990. Piganiol place cette construction en 1014; mais il ne fait pas attention que l'abbé Morard, qui en fut l'auteur ainsi qu'il le reconnoît lui-même[288], mourut le 1er avril de cette année, et qu'alors l'église étoit entièrement finie. Elle fut dédiée en 1163 par le pape Alexandre III; et ce souverain pontife déclara lui-même publiquement que cette église n'étoit soumise à aucun archevêque ou évêque, mais au Saint-Siége seulement[289]; ce qu'il confirma quelques jours après, dans le concile qu'il tint à Tours.

Le relâchement s'étant introduit parmi les religieux de l'abbaye Saint-Germain, Guillaume Briconnet, évêque de Lodève, qui en étoit abbé au commencement du 16e siècle, résolut de rétablir l'ancienne discipline, et pour y parvenir, appela dans ce monastère environ trente religieux de celui de Chézal-Benoît. Cette réforme se soutint un siècle entier; mais commençant à décliner vers 1618, on fit venir, pour une réforme nouvelle, des religieux de la congrégation de Saint-Maur. Avec eux entrèrent, dans cette maison, la régularité, la piété, la pénitence, l'étude des saintes lettres; et alors commença cette suite d'esprits distingués et de savants illustres, qui ont donné un si grand éclat à cette célèbre abbaye.

Si l'on en croit les anciennes traditions, la première basilique, bâtie par Childebert, étonnoit par sa magnificence. Les colonnes qui en soutenoient la voûte étoient de marbre, l'or éclatoit de toutes parts sur les murs et sur les lambris, l'extérieur même étoit tout couvert de cuivre doré[290]. Alors l'abbaye Saint-Germain, isolée dans la campagne, avoit toutes les apparences d'une citadelle; ses murailles étoient flanquées de tours et environnées de fossés; un canal large de treize à quatorze toises, qui commençoit à la rivière, et que l'on nommoit la petite Seine, couloit le long du terrain où est présentement la rue des Petits-Augustins, tomboit dans ces fossés, et séparoit le grand pré aux Clercs du petit. Celui-ci étoit le plus proche de la ville. Lorsque l'abbé Morard entreprit de rétablir cette église déjà plusieurs fois dévastée, il n'en conserva qu'une grosse tour sous laquelle il fit construire le portail que l'on voit encore aujourd'hui. Tous les piliers de la nef et de ses collatéraux sont de son temps, ainsi que les quatre piliers qui supportent les petites tours placées des deux côtés du chœur. La tour principale est donc le seul débris des constructions faites par Childebert, et encore faut-il en excepter son couronnement, dont les piliers, entièrement semblables à ceux de la nef, doivent être également attribués à l'abbé Morard. Cependant l'abbé Lebeuf pense que certaines arcades par lesquelles on alloit de la tour septentrionale à la chapelle de la vierge, pourroient être aussi du temps de la fondation de l'abbaye. Les parties extérieures des petites tours lui sembloient être seulement de la fin du onzième siècle.

Après l'abbé Morard, il se fit encore beaucoup de travaux dans l'église; et l'on a remarqué que, dans ces constructions nouvelles, on ne suivit pas exactement l'alignement de l'ancien édifice. L'abbé Eudes éleva un nouveau cloître en 1227. Simon, son successeur, fit construire, en 1239, le réfectoire et les murs de l'abbaye; Hugues d'Issi, qui le remplaça, fit bâtir la chapelle de la vierge dont nous venons de parler; et l'abbé Gérard ordonna, en 1273, la construction du chapitre et du dortoir qui étoit au-dessus.

Cette chapelle de la vierge, située au nord de l'église, en étoit séparée par le petit cloître et par la sacristie, bâtie sous le règne de saint Louis, par le célèbre architecte Pierre de Montereau. Elle étoit admirée comme un des chefs-d'œuvre gothiques les plus élégants qu'il y eût à Paris. Il en étoit ainsi du réfectoire, séparé seulement de ce monument par le dortoir, construit sur le même plan et sans doute par le même artiste. Les anciennes cryptes de l'abbaye étoient, suivant dom Bouillart, à la place où fut depuis élevée la chapelle bâtie par Montereau.

Les dernières réparations faites à l'église, avant la révolution, remontent à l'année 1653. On éleva alors une voûte à la place d'un vieux lambris qui en couvroit les murs, et les deux côtés furent ouverts pour y pratiquer des ailes. Tel qu'il est cependant, ce bâtiment n'offre rien de très remarquable. Construit en forme de croix, il présente une dimension de deux cent soixante-cinq pieds de longueur, sur soixante-cinq de large et cinquante-neuf de hauteur[291]. La croisée est éclairée à ses deux extrémités par deux grands vitraux qui en occupent toute la largeur; le chœur, placé dans le rond-point, est entouré de huit chapelles, et le grand autel est isolé entre le chœur et la nef.

Cette basilique n'en méritoit pas moins d'être visitée pour quelques précieux restes d'antiquités qu'elle conservoit. Il est assez probable que nos premiers rois chrétiens l'avoient choisie pour le lieu de leur sépulture. Nous apprenons, par Grégoire de Tours que Childebert et Chilpéric y furent inhumés; les historiens, qui écrivoient après lui, témoignent que plusieurs autres y furent ensevelis; et c'est une ancienne tradition qu'on y déposoit les corps de toutes les personnes royales qui, étant mortes de mort violente, n'avoient rien ordonné touchant leurs sépultures. Toutefois, on ne comptoit dans cette église que six tombeaux de ces princes de la seconde race, et encore l'authenticité de plusieurs étoit-elle contestée.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
TABLEAUX.

Sur les deux piliers du chœur, près du maître-autel, la translation de saint Germain et le martyre de saint Vincent; par Hallé.