[39]: «Il jouit si bien de toute l'autorité, disoit Saint-Simon au régent lui-même, qu'il n'y a qui que ce soit, françois ou ministre étranger, qui ose se jouer à aller directement à votre altesse royale, bien convaincu qu'affaires, justice ou grâce, tout dépend tellement de lui, qu'on se regarde comme absolument battu, si on le trouve contraire, et on n'ose aller plus haut; mais si on le trouve favorable, le plus souvent on s'en tient à son consentement, sans que votre altesse royale en entende parler, si ce n'est pour la forme, et seulement quand le cardinal l'ordonne, ce qu'il fait quelquefois dans des cas de refus, et dans l'espérance de faire prendre le change, et de se décharger de l'odieux sur vous.»

[40]: Il le lui avoit persuadé du moins. «Dubois, dit encore Saint-Simon, séduisit son maître avec ces prestiges d'Angleterre qui firent tant de mal à l'État, et dont les suites en causent encore de si fâcheux. Il le força, et tout de suite il le lia à cet intérêt personnel, en cas de mort du roi, de deux usurpateurs intéressés à se soutenir l'un l'autre; et le régent s'y laissa entraîner par le babil de Canillac, les profonds proposito de Noailles, et par les insolences et les grands airs de Stairs qui lui imposoient, et cela sans aucun désir de la couronne..... De là ce lien devenu nécessaire entre Dubois et lui.»

«Quand celui-ci fut parvenu à aller la première fois en Hollande, ce qui ne fut pas sans peine, ceci le conduisit à Hanovre, puis à Londres, et à devenir seul maître de la négociation, partie l'arrachant à la foiblesse de son maître, partie en l'infatuant qu'il ne s'y pouvoit servir de nul autre, parce que nul autre ne pouvoit être comme lui dépositaire du vrai nom qui faisoit le fondement de la négociation, qui étoit, en cas de mort du roi, le soutien réciproque des deux usurpateurs, trop dangereux pour M. le duc d'Orléans à confier à qui que ce soit qu'à lui.» (Mémoires, liv. V.)

[41]: Ses Opuscules, publiés après sa mort, font foi qu'il y reconnut, plus tard, quelques inconvénients.

[42]: Le rappel du parlement fut le signal de l'exil de Law, qui, toujours réfugié dans le palais du régent, exerçoit encore de l'influence dans ses conseils, et avoit concerté avec Dubois le plan de la destruction de cette compagnie. Quoiqu'il eût fait des bénéfices énormes, tant par une émission frauduleuse de ses billets de banque, que par le jeu de l'agiotage dont il tenoit la balance entre ses mains, il n'avoit pas su se ménager une ressource assurée pour la mauvaise fortune; et après avoir parcouru l'Italie et l'Allemagne, il se fixa à Venise, où il mourut dans un état voisin de l'indigence.

[43]: Duclos raconte, dans ses Mémoires secrets, que le pape étant mort, au moment où Dubois intriguoit à Rome pour avoir le chapeau, l'abbé de Tencin, qui étoit, dit-il, son principal agent dans cette intrigue, offrit au cardinal de Conti de lui procurer la tiare par la faction de France et des autres partisans bien payés, si lui Conti vouloit s'engager par écrit à donner, après son exaltation, le chapeau à Dubois; que, le marché fait et signé, Tencin intrigua efficacement, et Conti fut élu pape; qu'alors Tencin l'ayant sommé de sa parole, ce pontife, naturellement vertueux, qui s'étoit laissé arracher cet écrit, dans une vapeur d'ambition, refusa d'accomplir ce marché simoniaque, et de prostituer le cardinalat à un sujet aussi indigne; que la lutte dura long-temps entre le pape et l'abbé; que celui-ci l'ayant enfin menacé de rendre public son billet, le pontife effrayé céda, et nomma Dubois cardinal pour anéantir ce fatal billet; que la nomination faite, Tencin, qui ne l'avoit point encore rendu, demanda le chapeau pour lui-même, et y mit, pour s'en dessaisir, cette dernière condition; que le pape en tomba malade, et finit par en mourir de honte et de douleur.

Tous les genres d'invraisemblances et d'absurdités sont accumulés dans ce conte ramassé, on ne sait où, par Duclos, qui, sous le rapport des doctrines religieuses, étoit au niveau de Dubois, et dont les mœurs ne valoient guère mieux. Mais fût-il vraisemblable que l'abbé de Tencin, dont les philosophes et les Jansénistes ont dit beaucoup de mal, ce qui est un grand préjugé en sa faveur, pût, à son gré, faire un pape avec de l'argent; et qu'un cardinal, vertueux ou non, fût assez stupide pour signer, en entrant au conclave, un pareil billet entre les mains d'un agent subalterne, on n'en sera pas moins fondé à demander à celui qui raconte un tel fait: quelle preuve en donnez-vous? sur quels témoignages l'appuyez-vous? avez-vous vu, de vos propres yeux, ce billet que Tencin n'a pas rendu? avez-vous du moins des moyens suffisants pour en constater l'existence? Rien de tout cela. Le fait est raconté sans preuves, sans autorités, sans témoignages; et comme si le narrateur eût pris à tâche d'en démontrer lui-même l'absurdité et l'invraisemblance, il ajoute naïvement, relativement à l'élection d'Innocent XIII, que probablement il eût été nommé pape, sans aucune manœuvre, pour sa naissance et par la considération dont il jouissoit; et sur la promotion de Dubois, qu'elle étoit fondée «sur la sollicitation de la France, sur la recommandation de l'empereur, redouté à Rome et que le roi d'Angleterre avoit fait agir vivement, enfin sur le crédit et le ministère de Dubois, qui pouvoient être utiles à la cour de Rome.»

Qu'un écrivain qui écrit des Mémoires, et surtout des Mémoires secrets, y jette malignement et sans réflexion de semblables sottises, c'est ce qui se peut, jusqu'à un certain point, concevoir; mais qu'un autre écrivain, qui a la prétention d'écrire l'histoire, s'en empare comme d'une vérité historique, c'est ce que l'on conçoit plus difficilement; et c'est cependant ce qui est arrivé, dans ces derniers temps, de ce conte ridicule, digne pendant de la conversation de M. Amelot avec le pape Clément XI[43-A].

[43-A]: Voyez la 1re partie de ce volume, p. 181.

[44]: C'étoit la prétention du chancelier et des ducs de ne pas céder, dans le conseil, le rang aux cardinaux; et par suite de cette prétention, Dubois, depuis qu'il étoit cardinal, s'étoit abstenu d'y paroître: il vouloit y rentrer, mais d'une manière convenable à sa nouvelle dignité; et prévoyant ce qui en alloit arriver, craignant encore que son manque de considération personnelle ne le fît échouer dans une telle entreprise, il eut l'adresse de persuader au cardinal de Rohan de demander d'y être d'abord admis, lui montrant en perspective, pour lui-même, la place de premier ministre. Celui-ci donna dans le piége, obtint facilement du régent d'entrer au conseil, et Dubois s'y glissa à sa suite. Dès que le chancelier et les ducs virent paroître les cardinaux, ils se retirèrent, et les maréchaux suivirent leur exemple. Dubois partit de là pour faire croire au régent que c'étoit une cabale formée contre lui, puisque les maréchaux, qui n'avoient jusque-là rien disputé aux cardinaux, prenoient parti dans cette affaire. Les maréchaux d'Uxelles, de Tallard et de Bezons se retirèrent dans leurs terres, et il y eut défense de leur payer leurs pensions. D'Aguesseau quitta une seconde fois les sceaux qui furent donnés à d'Armenonville. Enfin le duc de Noailles, plus redouté de Dubois parce que le régent l'aimoit plus que les autres, fut exilé à cent cinquante lieues, et se vit, en raison de cette amitié même, le plus maltraité de tous.