[32]: Aux mensonges payés de plusieurs voyageurs qui attestoient l'existence de ces mines trouvées près du fleuve du Mississipi, on joignit la manœuvre frauduleuse de faire conduire publiquement à la Monnoie des lingots que l'on assuroit avoir été tirés de ces mines merveilleuses.
[33]: «Il seroit difficile de dépeindre l'espèce de frénésie qui s'empara des esprits à la vue des fortunes aussi énormes que rapides qui se firent alors. Tel qui avoit commencé avec un billet d'État, à force de trocs contre de l'argent, des actions, et d'autres billets, se trouvoit des millions au bout de quelques semaines. Il n'y avoit plus, dans Paris, ni commerce, ni société. L'artisan dans sa boutique, le marchand dans son comptoir, le magistrat et l'homme de lettres dans leurs cabinets, ne s'occupoient que du prix des actions. La nouvelle du jour étoit leur gain ou leur perte. On s'interrogeoit là dessus avant de se saluer; il n'y avoit point d'autre conversation dans les cercles, et le jeu des actions remplaçoit tous les autres.» (Anquetil.)
«Il suffisoit d'approcher de cette heureuse rue (la rue Quincampoix) pour faire fortune. Un bossu, dont la bosse alloit en pente douce comme un pupitre, en la louant à ceux qui avoient quelques signatures à faire, gagna en peu de temps plus de cinquante mille livres.» (Mém. de la Régence.)
[34]: Élevé, en 1717, à cette haute dignité, d'Aguesseau y porta un mélange singulier d'affections parlementaires et de principes monarchiques qui rendirent sa marche lente, indécise dans toutes les opérations de son ministère, et d'excellent magistrat qu'il étoit, en firent, selon Saint-Simon, un chancelier à faire regretter les d'Aligre et les Boucherat. Le fameux président Molé nous a déjà offert un exemple de cette fausse position d'un membre du parlement devenu ministre, mais non pas à ce degré de foiblesse presque ridicule où tomba d'Aguesseau. Placé par ses préventions et ses tendresses presque inconcevables pour la magistrature, et par les devoirs de sa place entre le pouvoir et l'opposition, sans cesse occupé d'interpréter, de concilier, de composer, de subtiliser, dans presque toutes les affaires, «cet homme, ajoute le même écrivain, de tant de droiture, de talents et de réputation, est parvenu à rendre sa droiture équivoque, ses talents pires qu'inutiles, à perdre sa réputation, et à devenir le jouet de la fortune.»
[35]: «Il fut enjoint à tous les actionnaires de venir à des bureaux établis à cet effet, prouver qu'ils avoient eu telle terre, telle rente, telle maison ou tel autre bien-fond, dont les billets ou actions qu'ils présentoient étoient le fruit. Alors on timbroit ces papiers, ce qui s'appeloit viser, et tous ceux qui ne purent subir cette épreuve tombèrent.... D'abord, il étoit extrêmement désagréable de se trouver forcé de déclarer qu'on avoit vendu le bien de ses pères; ensuite ceux qui s'étoient vus contraints de recevoir des billets, les uns pour des marchandises, d'autres pour des meubles, ne pouvant prouver qu'ils venoient de propriétés foncières, restoient avec des papiers sans valeur. À l'égard même des agioteurs de profession, c'étoit une injustice de les priver, par une formalité, du prix de leur industrie, etc. (Anquetil.)
»Jamais gouvernement plus capricieux, dit Duclos, jamais despotisme plus frénétique ne se virent sous un régent moins ferme. Le plus inconcevable des prodiges pour ceux qui ont été témoins de ce temps là et qui le regardent aujourd'hui comme un rêve, c'est qu'il n'en soit pas résulté une révolution subite, que le régent et Law n'aient pas péri tragiquement. Ils étoient en horreur; mais on se bornoit à des murmures. Un désespoir sombre et timide, une consternation stupide avoient saisi tous les esprits; les cœurs étoient trop avilis pour être capables de crimes courageux. (Mémoires secrets.)
[36]: Les hommes les plus puissants de la cour se montrèrent, en ce genre, les plus méfiants et les plus habiles; et personne ne sut mieux qu'eux faire des bénéfices énormes et les mettre en sûreté. Le duc de Bourbon, arrière petit-fils du grand Condé, est cité comme l'un des plus heureux parmi ces nobles spéculateurs. On les appeloit seigneurs mississipiens, et loin de rougir de ce sobriquet, ils étoient les premiers à en plaisanter.
[37]: L'acte de son mariage existoit dans un village du Limousin. L'intendant de cette province, gagné par Dubois, s'introduisit, chez le curé de ce village par une véritable ruse de comédie, l'enivra, et enleva furtivement de ses registres cette pièce si importante pour l'abbé prétendu. Cet intendant se nommoit Breteuil, et ce bel exploit fut le commencement de sa fortune et de celle de sa famille.
[38]: «Muni d'un bref du pape pour recevoir tous les ordres à la fois, il se rendit de grand matin, avec l'évêque de Nantes, dans une paroisse de village du vicariat de Pontoise, et y reçut tous les ordres jusqu'à la prêtrise inclusivement, à une basse messe; puis il en repartit aussitôt, et fit assez de diligence pour être de retour à Paris à l'heure du conseil.
«On se récria en le voyant entrer. Le prince de Conti lui fit un compliment ironique sur la célérité de son expédition en fait d'ordres sacrés. Dubois l'écouta sans se démonter, et répondit froidement que, si le prince étoit mieux instruit de l'histoire de l'Église, il ne seroit pas si surpris des ordinations précipitées, et cita là dessus celle de saint Ambroise. Chacun applaudit à l'érudition et au parallèle. L'abbé ne s'en émut pas, laissa continuer la plaisanterie tant qu'on voulut; et quand on en fut las, il parla d'affaires.» (Duclos, Mémoires secrets.)