[98]: Ce qui se passe à ce sujet suffira pour faire apprécier quelles étoient, sous les apparences du respect hypocrite et de l'esprit de conciliation, les véritables dispositions de la cour de France à l'égard du Saint-Siége. En 1716, plusieurs ecclésiastiques, dont la doctrine et les liaisons étoient suspectes, avoient été nommés à des évêchés: le pape refusa des bulles; le régent demanda la stricte exécution du concordat, et il s'ensuivit entre les deux cours une altercation qui dura jusqu'en 1718. Alors perdant patience, le duc d'Orléans assembla un conseil de régence où des commissaires furent nommés, à l'effet d'examiner les motifs de ce refus que faisoit le pape, d'aviser aux moyens de le faire cesser, et s'il y persistoit, à ceux que l'on pourroit mettre en usage pour gouverner l'Église de France et pourvoir au sacre des évêques. Le duc de Saint-Simon, l'un des plus chauds opposants, étoit au nombre de ces commissaires, parmi lesquels on ne voyoit ni un évêque ni un magistrat. Les théologiens qu'il consulta étoient tous, comme lui, des opposants furieux; on y comptoit entre autres un chanoine excommunié par son évêque, et un docteur de Sorbonne qui revint exprès de Hollande où il s'étoit retiré auprès de Quesnel, pour lui donner son avis. Il sortit de ce conciliabule un Mémoire où l'on présentoit les moyens de se passer du pape et de secouer entièrement le joug de la cour de Rome. Il ne s'agissoit pas moins, suivant l'avis de Saint-Simon, que de faire appeler tous les parlements et toutes les universités. Enfin les avis qui s'ouvrirent sur cette question furent si violents, que le duc d'Orléans en fut effrayé; il en vit le danger, et trouva assez de force pour résister aux sollicitations de ceux qui vouloient l'entraîner dans le schisme. Toutefois on y touchoit pour ainsi dire à chaque instant; et l'on ne peut savoir ce qui seroit arrivé en cette circonstance, si l'on n'eût appris, quelques jours après, que le pape, satisfait des explications qui lui avoient été données, avoit accordé les bulles. (Voyez les Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du 18e siècle, année 1718.)
[99]: Lafiteau, tom. I, pag. 390. Ce passage remarquable suffit pour démontrer que cette affaire, si légèrement traitée par tant d'esprits superficiels, touchoit le fond même de la religion, et que la question de l'acceptation de la bulle Unigenitus étoit en même temps celle de savoir si la France continueroit ou cesseroit d'être catholique; la suite le fera bien voir.
[100]: L'un d'eux se nommoit l'abbé Chevalier; l'autre étoit ce même P. La Borde, auteur du livre du Témoignage. Ils finirent par se faire chasser de Rome.
[101]: C'est qu'au fond la doctrine de Jansénius étoit absolument la même que celle de ces hérésiarques. Au moyen d'une interprétation absurde de Saint-Augustin, l'évêque d'Ypres enseignoit, dans son livre, que le plaisir est le seul mobile de nos actions; que lorsque le plaisir vient de la grâce, il nous porte à la vertu; que quand c'est la cupidité qui le fait naître, il nous entraîne vers le vice; et que, depuis la chute du premier homme, notre volonté est nécessairement déterminée à suivre celui de ces deux mouvements qui se trouve actuellement le plus fort dans notre cœur. Ainsi le fond de son système est que l'homme, comme fils d'Adam et entaché du péché originel, est soumis à la nécessité invincible de faire le bien ou le mal: le bien, quand c'est la grâce qui prédomine; le mal, lorsque c'est la cupidité. Calvin n'enseigne rien de plus monstrueux dans ce qu'il établit sur la prédestination, sur la grâce, sur le libre arbitre. «Un ecclésiastique anglois, dit l'illustre comte de Maistre, a donné une superbe définition du calvinisme: c'est, dit-il, un système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de la nécessité, une doctrine inintelligible, une foi absurde, un Dieu impitoyable.» On ne pouvoit peindre le jansénisme en termes plus énergique et plus vrais. Le même écrivain remarque que le système de l'athée Hobbes, qui soutenoit également que tout est nécessaire, offre, en tous points, une identité parfaite avec ceux de Calvin et de Jansénius.
«Comment donc, ajoute-t-il avec sa merveilleuse sagacité, une telle secte a-t-elle pu se créer tant de partisans et même de partisans fanatiques? Comment a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde? fatiguer l'État autant que l'Église? Plusieurs causes réunies ont produit ce phénomène; la principale est celle que j'ai touchée. Le cœur humain est naturellement RÉVOLTÉ. Levez l'étendard contre l'autorité, jamais vous ne manquerez de recrues. Non serviam (Jérémie, II, 20); c'est le crime éternel de notre malheureuse nature. «Le système de Jansénius, a dit Voltaire, n'est ni philosophique, ni consolant; mais le plaisir d'être d'un parti, etc.» (Siècle de Louis XIV.) Il ne faut pas en douter, tout le mystère est là. Le plaisir de l'orgueil est de braver l'autorité, son bonheur est de s'en emparer, ses délices sont de l'humilier. Le jansénisme présentoit cette triple tentation à ses adeptes. (De l'Église gallicane, liv. I, ch. IV, p. 32.)
[102]: L'abbé Dorsanne, secrétaire du cardinal de Noailles, l'avoue lui-même naïvement: «Les opposants, dit-il, ne cherchoient qu'à allonger pour donner au second ordre le temps de se déclarer.» (Journal de Dorsanne, année 1717.)
[103]: Lafiteau, t. I, p. 445.
[104]: Lafiteau, t. I, p. 446.
[105]: Ce fait est avoué par un de leurs principaux historiens. (Anecdotes, t. 3, p. 248 et suiv.) Ils empruntèrent à cet effet au delà de quatre cent mille livres; on donnoit cinq cents livres à chaque candidat qui, dans des thèses publiques, soutenoit quelques-unes des erreurs condamnées par la bulle; les curés recevoient davantage; et l'on payoit encore de plus fortes sommes aux chanoines qui avoient assez de crédit pour gagner leurs chapitres, aux religieuses assez puissantes pour entraîner leurs communautés. Cette manœuvre dura deux ans, et ne fut découverte que par les plaintes des créanciers qui demandoient à être payés, et qui n'obtinrent jamais le remboursement de leurs avances. Cependant, malgré l'emploi de moyens si honteux, soutenus des plus odieuses calomnies et de tous les genres de séduction, le parti des appelants ne compta jamais, dans sa plus grande prospérité, que seize évêques, trois universités, deux à trois mille ecclésiastiques, et un petit nombre de laïques sans autorité.
[106]: Contre ce petit nombre d'opposants que nous venons de signaler, se présentoient en France plus de cent évêques, toutes les universités, trois seulement exceptées, et plus de cent mille ecclésiastiques qui demeuroient attachés au corps épiscopal; hors de France, tous les évêques de la chrétienté.