Philippe accéda aussitôt à la quadruple alliance, et les liens du pacte de famille semblèrent plus que jamais se resserrer par le double mariage de l'infante d'Espagne avec le roi de France et du prince des Asturies avec une fille du régent[28]; mais la position devint fausse pour l'une et pour l'autre puissances: cette guerre et cette paix ne furent réellement utiles qu'à l'Angleterre qui en obtint des avantages immenses pour son commerce; elles consolidèrent la branche protestante de Hanovre sur le trône des Stuarts, et ainsi prévalut ce système d'une alliance intime avec une nation dont les intérêts étoient visiblement en opposition avec ceux de la France, qui, par conséquent, ne pouvoit user de cette alliance qu'aux dépens de son alliée, système que le simple bon sens repoussoit, et dont les premiers effets, déjà palpables dans tout ce qui venoit de se passer, attestoient l'absurdité[29].
Il étoit temps néanmoins que cette paix, où le duc d'Orléans avoit parlé en maître à un petit-fils de Louis XIV, vînt le tirer lui-même du plus grand embarras où il se fût encore jeté, et le préserver des suites de la plus grande faute qu'il eût encore commise. Nous avons déjà dit comment il avoit été séduit par le système de Law, et comment cette opération financière, renfermée dans les justes bornes qui d'abord lui avoient été tracées, pouvoit avoir les plus heureux résultats. Pour rendre ces résultats complets, il eût fallu les combiner avec une bonne administration des finances, à laquelle la banque eût fourni des ressources de crédit toujours prêtes, mutuellement avantageuses aux parties contractantes, et au moyen desquelles se fût opérée graduellement, facilement, l'extinction totale des dettes de l'État. Ce plan avoit déjà reçu un commencement d'exécution; et le duc de Noailles, qu'un homme habile et d'une probité sévère aidoit à gouverner les finances[30], seroit parvenu sans doute à achever ce qu'il avoit heureusement commencé. Mais il demandoit encore quinze années, et ces lenteurs, cette économie, cette marche régulière, nous l'avons déjà dit, ne pouvoient convenir à un homme tel que le duc d'Orléans[31]. Law, soit qu'il cherchât à flatter l'impatience du prince et son goût pour les idées neuves et hardies, soit qu'il fût réellement enivré de la faveur publique dont il étoit environné, conçut ce fatal système, dont le but étoit d'augmenter sans mesure la monnoie fictive qu'il venoit de créer, en changeant entièrement sa nature et ses garanties. À cette banque qu'il venoit de créer, il imagina donc de joindre, par une autre imitation du nouveau système financier de l'Angleterre, et à l'instar de sa compagnie des Indes, une compagnie d'Occident, dont les actions devoient être payées en ces billets d'État qui composoient la plus grande partie de la dette nationale; quant à la valeur de ces actions, elle étoit garantie par des billets de banque que la banque générale devoit continuer à échanger contre de l'argent. Il falloit une base au crédit d'une semblable association commerciale; et si la cupidité n'étoit pas ce qu'il y a au monde de plus aveugle, on auroit peine à concevoir comment le charlatanisme inepte et perfide de cet étranger ne fut pas mis à découvert à l'instant même où il fonda ce crédit sur la cession de la Louisiane, qui fut faite par le gouvernement à la nouvelle compagnie. Au lieu de vérifier si ce gage étoit en effet suffisant, on crut sur paroles les récits mensongers qu'il fit répandre sur cette terre lointaine, plus riche, disoit-on, en mines d'or, que le Mexique et le Pérou; et tout porte à croire que le duc d'Orléans, loin d'être la dupe du financier écossois, se fit complice de cette odieuse et barbare déception[32]. Ce crédit étant ainsi établi sur un commerce dont les bénéfices étoient inconnus, et sur cette crédulité publique qui se plaisoit à les exagérer au delà même des bornes du possible; il devenoit facile à la banque générale, qui reçut alors la dénomination de banque royale, d'élever au degré qu'elle voudroit ces bénéfices éventuels, d'augmenter ainsi sans mesure la valeur idéale de ses actions, et de porter aux derniers excès l'émission de ses billets.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, lorsqu'on vit qu'à cette compagnie d'Occident, dite aussi du Mississipi, elle ne tarda pas à joindre le commerce du Canada, celui du Sénégal pour la traite des nègres, celui de la navigation et du négoce dans toutes les mers de l'Orient depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à la Chine, la fabrication des monnoies pour neuf ans dans toute la France; les fermes-générales du royaume; en un mot, tous les revenus de l'État et tous les produits du commerce. Le peuple de Paris, ivre d'espérances, se jeta inconsidérément dans le piége qu'on venoit de lui tendre; les actions, qu'on s'arrachoit et qui se multiplièrent bientôt de la manière la plus extravagante, s'élevèrent, en peu de temps, vingt fois au dessus de leur valeur primitive. En raison de cet accroissement chimérique de valeur, le nombre des billets de banque représentatifs des actions, s'accrut dans une proportion non moins prodigieuse. Ils étoient supposés représenter des sommes invariables, tandis que l'on faisoit à dessein subir à la monnoie de continuelles variations. Tout l'argent de la France vint donc s'engouffrer à la banque; le gouvernement remboursa en papier tous les rentiers, tous les créanciers de l'État; et le Parisien transporté recevoit, en échange de ses richesses réelles, ces actions magiques qui, d'un jour à l'autre, triploient, quadruploient, en apparence, la fortune de leurs heureux possesseurs.
Cependant, dans ce mouvement continuel et presque inconcevable de ces papiers divers, il étoit impossible qu'ils n'éprouvassent pas, tour à tour, des alternatives de hausse et de baisse, dans leur valeur respective. Quelquefois les billets d'État reprenoient quelque faveur, et les papiers de la banque languissoient; ceux-ci se relevoient ensuite tout à coup, au détriment des billets d'État: ces variations dans leur cours firent naître un nouveau genre de spéculation, auquel on donna le nom d'agio, et qui consistoit à profiter habilement, de cette fluctuation d'effets publics pour vendre cher et acheter à bon marché. On ne peut se faire une idée de la fureur avec laquelle toutes les classes de la société se jetèrent dans ce trafic honteux et insensé. La hausse ou la baisse du même papier, amenée successivement cinq ou six fois, dans un jour, par les manœuvres des joueurs les plus expérimentés, produisoit, comme par enchantement, des fortunes subites et exhorbitantes, des ruines affreuses et imprévues. La rue Quincampoix fut d'abord, on ne sait pourquoi, le théâtre de cette manie frénétique; elle devint bientôt trop étroite pour l'affluence des joueurs, et leur rendez-vous fut successivement transporté à la place Vendôme et à l'hôtel de Soissons. Si, de nos jours, un papier plus désastreux encore, parce que la France entière, et non pas seulement Paris, en a été la victime, ne nous avoit rendus témoins des effets prodigieux de l'agiotage, on auroit peine à croire ce qui arriva dans ces rassemblements tumultueux. On y voyoit pêle-mêle grands seigneurs, bourgeois, artisans, magistrats; les vols y étoient fréquents, la cupidité y fit même commettre des assassinats. «On n'entendoit parler, dit Duclos, que d'honnêtes familles ruinées, de misères secrètes, de fortunes odieuses, de nouveaux riches étonnés et indignes de l'être, de grands méprisables, de plaisirs insensés, de luxe scandaleux[33].»
Cependant il étoit évident que, dans ce mouvement extraordinaire imprimé aux actions uniquement par l'opinion publique, il n'y avoit point d'équilibre à espérer de la force des choses, puisqu'il n'y avoit ni garanties ni produits réels qui pussent représenter la valeur de ces actions; et qu'au moment même où cette opinion recevroit la moindre atteinte, une chute subite et effroyable suivroit immédiatement une fortune aussi prodigieuse. Law, à moins d'être tout à fait fou, pouvoit lui-même en fixer l'époque au moment où il seroit dans l'obligation de payer le premier dividende des actions, dividende qui, d'après le taux exhorbitant qu'il n'avoit pas craint de fixer aux intérêts, auroit seul surpassé trois fois les revenus affermés à la compagnie; mais les financiers, qui avoient vu avec dépit tous les revenus de l'État enlevés de leurs mains pour passer dans les siennes, hâtèrent encore ce moment en tirant sur la Banque des sommes énormes qui l'épuisèrent. La difficulté de payer s'étant fait sentir, l'alarme se répandit partout aussi promptement que la pensée, et les porteurs de billets se précipitèrent en foule à la Banque pour convertir leur papier en argent.
Dès ce moment tout fut perdu: dans l'impossibilité où l'on étoit de payer, il parut, le 20 mai 1720, un édit qui réduisoit à moitié la valeur des actions. Ce coup imprévu acheva d'ouvrir les yeux, et tous les moyens furent désormais inutiles pour ranimer une confiance à laquelle succédoient les plus affreuses terreurs, et le désespoir profond que peut faire naître le passage subit et violent de la richesse extrême à la plus extrême misère. Vainement le régent et ce funeste étranger employèrent-ils, l'un toutes les ressources de son esprit, l'autre toutes les combinaisons de sa prétendue science financière, pour soutenir leur monstrueux et fragile édifice: il crouloit de toutes parts. On fit frapper de nouvelles espèces plus légères auxquelles seules on donna cours; il y eut ordre de porter les anciennes à la monnoie, et le public s'obstina à ne point s'en défaire. On défendit à tout particulier d'avoir chez soi plus de cinq cents livres en argent; et malgré les délations odieuses que fit naître cette mesure tyrannique, le trouble, les méfiances, l'espionnage qu'elle introduisit dans le sein des familles, elle ne produisit d'autre effet que de faire resserrer plus soigneusement les sommes que chacun avoit pu soustraire au naufrage général. On essaya de redonner aux billets leur première valeur, mais personne ne s'y laissa prendre. Law fut nommé contrôleur général, et, peu de temps après, forcé de se démettre d'une charge qui le rendoit encore plus odieux. D'Argenson, qui avoit soutenu le système tant qu'il l'avoit cru utile, dès qu'il vit l'abus qu'on en faisoit ne voulut pas se rendre complice de tant de perfidies et d'iniquités; il se démit des sceaux, qui furent rendus à d'Aguesseau disgracié d'abord pour avoir désapprouvé le système, sans qu'il résultât d'un tel changement d'autre effet que d'altérer beaucoup la haute réputation dont jouissoit celui-ci[34]. Le parlement, qui déjà plusieurs fois s'étoit élevé, et toujours inutilement, contre les refontes d'espèces et contre les progrès dangereux de la banque, ayant voulu faire des remontrances nouvelles, fut exilé à Pontoise, et cet exil ne fit qu'aigrir les esprits. En moins de huit mois il parut trente-trois édits, déclarations, arrêts du conseil des finances, pour fixer le taux de l'or et de l'argent, augmenter le numéraire, indiquer les moyens de partager les actions, prescrire la manière de les couper, de les transmettre, de tenir les registres, d'ouvrir et de fermer les comptes de banque, et autres manœuvres qui déceloient l'embarras et le manque absolu de ressources.
Cependant les débiteurs continuoient d'acquitter en papiers qui n'avoient plus aucune valeur, les dettes les plus légitimes, parce que la loi forçoit encore à les recevoir; et le peuple de Paris, les mains pleines de billets de banque, ne pouvoit plus avoir de pain. Il fut ouvert une caisse où étoient payés en argent les billets de peu de valeur: on s'y porta avec tant d'affluence que trois hommes y furent étouffés, et le spectacle de ces trois cadavres fut sur le point d'exciter une sédition. La populace assiégea le Palais-Royal; Law, qu'elle vouloit déchirer en pièces, ne dut son salut qu'à la vitesse de ses chevaux, et revint ensuite chercher un asile dans la demeure du prince, qui le retint encore six mois auprès de lui, tout chargé qu'il étoit de l'exécration publique. Enfin ce trop célèbre aventurier quitta la France et alla mourir à Venise dans un état voisin de la misère, tandis que les débris immenses du système, soumis à l'opération frauduleuse et tyrannique du visa, furent réduits à peu près à rien[35].
(1720-1721) Ainsi se termina la plus grande révolution qui jusqu'alors eût jamais été opérée dans les finances, révolution qui acquitta presque toutes les dettes de l'État, si c'est les acquitter que de ruiner une quantité presque innombrable de citoyens, en leur enlevant, par artifice ou par séduction, les gages ou cautionnements des avances qu'ils ont pu faire au souverain. Elle fit sortir de leur état une foule d'hommes obscurs, en même temps qu'elle plongea dans l'obscurité qui suit ordinairement la misère beaucoup de familles honnêtes; elle gorgea de richesses quelques spéculateurs habiles, qui, se méfiant de bonne heure d'une monnoie périssable, avoient su l'échanger à propos contre des valeurs plus solides[36]. De tels bouleversements dans les fortunes, en amenant le mélange de toutes les classes de la société, achevèrent de corrompre les mœurs, et ce fut là leur effet le plus funeste. Ce fut surtout dans les classes moyennes, jusque là préservées de la contagion, que le système porta le désordre, en y répandant un goût de luxe effréné, une soif ardente de richesses, qui détruisirent peu à peu tout sentiment d'honneur et de vertu. Les richesses tinrent lieu de tout et rapprochèrent toutes les distances; chacun aspira à sortir de son état, et l'on vit naître dans l'intérieur des familles, encore si régulièrement ordonnées dans le siècle précédent, des désordres jusqu'alors inconnus.
Dans cette suite rapide d'événements où dominoient toujours les conseils de Dubois, la faveur de ce vil personnage sembloit s'accroître de toutes les fautes qu'il faisoit commettre à son maître, et en même temps s'accroissoit son audace, et achevoit de se développer une ambition que rien ne pouvoit rassasier. Les dignités de l'Église étoient la seule voie par laquelle pût s'élever à une sorte de considération personnelle un aventurier, né dans une classe obscure, et qui n'étoit sorti de cette obscurité que par des intrigues qui l'avoient publiquement déshonoré. Dubois, l'homme de France le plus décrié pour l'infamie de ses mœurs et le cynisme de son impiété, secrètement marié[37], n'ayant de l'état ecclésiastique que l'habit, que d'abord il en avoit pris pour se procurer, à l'aide de ce déguisement, des moyens d'existence, conçut le projet criminel et extravagant de se faire nommer archevêque de Cambrai. Le régent, tout perdu qu'il étoit lui-même d'impiété et de débauche, fut d'abord épouvanté de cet excès d'impudence et de scélératesse: mais Dubois le vouloit de la volonté la plus ferme; il avoit pris un ascendant que rien ne pouvoit plus détruire, et le maître subjugué fut obligé de céder. Dubois fut donc archevêque de Cambrai[38], et ceux qui craignoient le pouvoir des papes et les entreprises de la cour de Rome purent reconnoître, en cette circonstance, que le droit usurpé par les rois ou par ceux qui les représentent, de donner des évêchés, pouvoit avoir quelquefois ses inconvénients.
L'épiscopat françois n'avoit point encore subi une semblable honte. Cet ascendant d'un misérable dont les vices n'étoient compensés par aucuns talents supérieurs, qui n'avoit pas même pour lui cet agrément des formes extérieures qui explique du moins la séduction, en qui tout étoit odieux, ignoble et repoussant, affligeoit et confondoit en même temps tous les honnêtes gens. Le duc d'Orléans sembloit encore plus fou que son favori n'étoit effronté; et l'on peut concevoir combien une telle faveur dut alors sembler inexplicable, puisque depuis, et jusqu'à ce jour, personne n'a même tenté de l'expliquer. Cependant le duc d'Orléans avoit un esprit étendu et pénétrant; il avoit montré dans plusieurs circonstances qu'il ne manquoit pas de résolution, et que, quand ses intérêts le commandoient, il savoit surmonter cette répugnance qu'il avoit pour l'application et le sérieux des affaires. Il ne faut point croire qu'un pareil homme se soit livré comme un enfant, ou pour mieux dire comme un stupide, au dernier des hommes, lorsqu'il est facile de trouver, dans un dessein très astucieusement combiné, l'explication d'une conduite qui semble, au premier coup d'œil, contraire à tout bon sens et à toute réflexion.