Nous avons vu qu'au moment où le duc d'Orléans s'étoit saisi d'un pouvoir qu'on s'étoit préparé dès long-temps à lui disputer, et qu'il pouvoit craindre de lui voir échapper, il avoit jugé nécessaire, pour se créer des partisans, de faire quelques concessions à la noblesse de cour, qui rêvoit deux choses, d'abord qu'elle représentoit à elle seule toute la noblesse de France, ensuite qu'elle étoit encore un ordre politique; puis au parlement, que plus d'un demi-siècle de servitude n'avoit pas changé, et qui se retrouvoit, à la mort de Louis XIV, tel qu'il avoit été sous la Fronde, et prêt à recommencer, à l'égard du pouvoir temporel, l'opposition que l'autorité spirituelle n'avoit cessé de trouver en lui. Les fautes du régent en finances, en administration, en politique extérieure, développèrent ces deux oppositions que lui-même avoit formées, et qui n'étoient pas elles-mêmes plus réglées que le pouvoir qu'elles combattoient. Il vit, dans les grands, la prétention absurde de rétablir l'ancienne aristocratie; dans le parlement, celle de se faire de nouveau le défenseur des peuples opprimés et le tuteur des rois. Ces tracasseries l'impatientèrent d'abord, l'irritèrent ensuite. Le despotisme de Louis XIV, auquel on se persuadoit d'ailleurs, et si follement, que la nation étoit désormais et sans retour entièrement façonnée et accoutumée, lui sembloit, avec juste raison, une manière beaucoup plus facile de gouverner; et Dubois, qui y voyoit le seul moyen de faire triompher cette politique angloise sur laquelle se fondoient toutes ses espérances, l'y poussoit de toute l'activité de son esprit intrigant et cauteleux. Le régent s'y jeta donc de fatigue et d'impatience; et ce parti une fois pris, comme il ne vit dans tout ce qui l'entouroit qu'un seul homme qui, sur ce point, fût parfaitement d'accord avec lui, il devint inévitable qu'il se débarrassât sur lui seul de la plénitude d'un pouvoir qu'il étoit résolu de ne pas exercer. La corruption profonde de cet homme n'étoit pas pour arrêter un esprit aussi profondément corrompu que le sien; et il trouvoit même dans la bassesse et le néant d'un tel ministre, des garanties que ne lui eût point offertes un personnage considérable par ses alliances et par son extraction. En cela il suivoit encore le système de Louis XIV, qu'il poussoit ainsi jusqu'à ses dernières et plus abjectes conséquences; et en effet, si ce monarque, maître absolu d'un pouvoir incontesté et incontestable, résolu qu'il étoit de l'exercer sans souffrir la moindre opposition, n'avoit pas cru prudent d'en confier la moindre part à des hommes dont l'existence sociale eût une grande consistance, à plus forte raison devoit agir ainsi le duc d'Orléans, dont le pouvoir temporaire avoit déjà rencontré des partis disposés à le renverser, et qui s'étoit rendu, par ses fautes et ses scandales, odieux et méprisable à la nation. Il livra donc ce pouvoir à Dubois, parce qu'il le considéroit, parmi tous ceux qui entroient dans ses conseils, comme le seul qui fût dans l'impossibilité d'en jamais abuser contre lui; il le lui livra sans bornes, parce qu'il ne pouvoit y en avoir dans le système despotique qu'il avoit définitivement adopté. Dubois comprit parfaitement sa position, et en abusa jusqu'à violenter quelquefois le maître qui la lui avoit faite[39], sûr qu'il le pouvoit impunément, et que, dans la position difficile où ce maître s'étoit lui-même placé, il passeroit tout et accorderoit tout à l'homme qui lui en sauvoit les difficultés, cet homme étant tel d'ailleurs, qu'il lui eût été impossible de le remplacer[40]. Telle étoit la dégradation profonde où étoit déjà tombé le pouvoir despotique exercé par Richelieu et Louis XIV, avec une apparence de grandeur qui en masquoit le vice radical, et que la Providence avoit voulu laisser tomber, immédiatement après le grand roi, entre les mains d'un prince sans mœurs et sans religion.

L'ambition de Dubois étoit sans bornes comme son audace: ce n'étoit pas assez pour lui d'avoir été fait archevêque de Cambrai, il voulut être cardinal. Après lui avoir donné la mître, le duc d'Orléans ne pouvoit reculer à lui faire obtenir le chapeau; et tous les deux travaillèrent de concert à faire réussir ce nouveau projet, quoique le régent affectât avec ses autres familiers, d'être indigné que son favori osât prétendre à cette haute dignité. Pour y parvenir, il étoit convenable et même nécessaire de faire quelque chose qui fût agréable au pape et utile à la religion: or, depuis la mort de Louis XIV, les querelles élevées par le parti janséniste, à l'occasion de la bulle Unigenitus, n'avoient pas, un seul instant, cessé de troubler l'Église de France, d'occuper le gouvernement, et d'entretenir la correspondance la plus active entre le pape, le régent et les évêques acceptants ou opposants. Cette bulle que, peu de temps avant sa mort, le feu roi avoit résolu d'aller lui-même faire enregistrer au parlement, non seulement n'étoit point encore revêtue de cette formalité, mais cette compagnie se montroit, plus que jamais, décidée à en refuser l'enregistrement. Or, il est vrai de dire que c'étoit le duc d'Orléans lui-même qui avoit provoqué une résistance si obstinée, lorsque, dans les premiers moments de son administration, voulant se rendre agréable à ces gens de robe qui lui avoient, jusqu'à un certain point, donné la régence, il avoit affecté de protéger les Jansénistes, et même de leur sacrifier leurs adversaires. Quelques-uns de ces sectaires, emprisonnés sur la fin du dernier règne, avoient été mis en liberté. Nommé chef du tribunal de conscience, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, obtint, en même temps, la direction des affaires ecclésiastiques; le régent fit plus encore pour la secte, en éloignant du nouveau roi et même en faisant exiler le père Le Tellier. Ce fut l'abbé Fleury qui le remplaça; et ce grand partisan des libertés gallicanes[41], n'étoit pas fait pour effrayer les enfants de Jansénius.

Les choses restèrent en cet état, tant que Dubois et son maître n'eurent aucun intérêt à les changer. Dès qu'ils furent intéressés à ménager le pape, tous les deux se firent constitutionnaires, et il fut résolu que la bulle seroit acceptée. Ils espéroient pouvoir, dans cette circonstance, se passer du parlement, en la faisant enregistrer au grand conseil, où, bien qu'il y eût une opposition très forte contre cet enregistrement, le parti dévoué au régent étoit en majorité. Dubois avoit même formé le projet hardi de faire casser cette compagnie, dont la résistance, surtout dans l'affaire du système, avoit exaspéré le duc d'Orléans, et qui l'irritoit encore, même dans son exil, où la faveur publique l'avoit suivie. Son dessein transpira: comme on savoit que c'étoit un furieux que rien ne pouvoit arrêter, les parlementaires en furent effrayés, et, pour détourner le coup dont ils étoient menacés, manœuvrèrent avec le cardinal de Noailles qui leur étoit dévoué. Nous nous proposons de raconter, avec quelques détails, non seulement ce qui se passa en cette circonstance, mais encore tout ce qui a rapport à cette grande affaire de la bulle Unigenitus, et à cette lutte à jamais mémorable du parlement contre le clergé, qui se prolongea jusqu'à la fin du règne de Louis XV; et le tableau que nous en présenterons, sera, sans contredit, la partie la plus intéressante de nos récits; mais, voulant, pour le faire mieux comprendre, en réunir ensemble tous les traits, il nous suffira de dire ici que ce prélat, que, ni les remontrances du pape, ni ses menaces, ni les prières et les exhortations du corps presque entier des évêques, n'avoient pu amener à accepter la bulle Unigenitus, se montra disposé à céder, lorsqu'il vit la magistrature en danger; et, d'accord avec les parlementaires, promit de donner son mandement d'acceptation, dès que le parlement auroit enregistré, soutenant que l'enregistrement au grand conseil ne suffisoit pas. Il finit par le persuader: alors Dubois changea lui-même de marche, et fit aussi tourner à son gré le régent, qui d'abord s'étoit jetté, avec la plus grande ardeur, dans ce projet de le débarrasser du parlement. On alloit l'exiler à Blois: son rappel de Pontoise lui fut présenté comme le prix de cet enregistrement. Il y consentit enfin, mais avec des modifications qui mettoient à couvert les opposants et leur doctrine; immédiatement après, l'archevêque donna son mandement et avec la même bonne foi: ceci fait, le parlement rentra dans Paris le 20 décembre 1721[42].

La conclusion de cette grande affaire valut donc à Dubois le chapeau de cardinal, auquel il aspiroit; et quoique ce scandale fût moins grand que celui qu'avoit causé sa nomination à l'archevêché de Cambrai, l'impression qu'il produisit fut plus vive; et la lettre par laquelle le pape déclaroit au roi de France «qu'il l'avoit honoré de la pourpre à cause des grands services qu'il avoit rendus à l'Église, à la paix de laquelle il étoit un de ceux qui avoient le plus contribué,» enveloppa Rome elle-même dans cette indignation générale que causoit une telle profanation d'une si haute dignité. Cependant quoi de plus injuste et de plus irréfléchi? Parce que les vices et les turpitudes de Dubois étoient publiquement connus en France, étoit-ce une raison pour qu'on en dût être exactement instruit à Rome? Lorsqu'on disputoit au pape tout acte et à peu près tout droit de juridiction sur le clergé gallican, étoit-il en mesure d'exercer une surveillance active et sévère sur les vie et mœurs d'un ministre du roi; et n'eût-on pas trouvé mauvais qu'il se permît même d'en avoir la pensée? En supposant que quelques rumeurs de la conduite déréglée de Dubois fussent parvenues jusqu'à lui, pouvoit-il, sur de vagues insinuations, même sur des rapports officieux, se persuader qu'un grand monarque, ou le prince de son sang qui tenoit alors sa place, s'oublieroit au point de lui présenter un homme infâme pour en faire un prince de l'Église? Il ne le pouvoit ni ne le devoit. Dubois ne lui étoit connu qu'en raison des hautes fonctions publiques auxquelles la confiance du régent l'avoit appelé; le service qui venoit d'être rendu en France à la religion étoit réel, quels que fussent les motifs honteux et secrets qui l'avoient fait rendre: les raisons qui avoient déterminé le pape étoient donc justes, raisonnables; et l'indignité du sujet ne pouvoit être imputée qu'à celui qui, ne sachant ce qu'il étoit, n'en avoit pas moins voulu qu'il devînt membre du sacré collége. C'est ainsi qu'en se mêlant plus qu'il ne leur appartenoit du gouvernement de l'Église, en imposant, en quelque sorte, à son chef des hommes de leur choix pour les grandes dignités ecclésiastiques, les princes temporels, qui ont cru accroître les attributions de leur pouvoir, n'ont fait qu'ajouter des charges à leur conscience[43].

(1721-1722) Parvenu à cette prodigieuse fortune, l'effronté favori n'étoit point encore satisfait. Élevé si haut par les caprices et les foiblesses de son maître, il vouloit se mettre à l'abri de ses foiblesses et de ses caprices, et tellement qu'il devînt difficile au prince de détruire cette œuvre que ses mains avoient trop facilement formée. La place de premier ministre pouvoit seule offrir à Dubois de semblables garanties: il se mit dans la tête d'être nommé premier ministre; et jamais, sans doute, cet ascendant qu'il avoit pris sur le régent ne se manifesta d'une manière plus frappante et plus faite pour achever de désespérer les gens de bien. Une dispute de préséance dans le conseil lui fournit un prétexte pour en faire exclure tous ceux qu'il savoit lui être contraires, et pour plusieurs l'exclusion fut accompagnée de l'exil[44]. Le maréchal de Villeroi, gouverneur du jeune roi, l'inquiétoit encore: n'ayant pu le gagner, il sut l'attirer dans un piége où l'excès de sa présomption le fit donner tête baissée; puis il le fit aussitôt arrêter et exiler par ordre du régent, qui joua son rôle dans cette comédie, à qui il persuada qu'en cette circonstance ils avoient un commun intérêt[45]. Enfin le foible prince, si l'on en croit le duc de Saint-Simon, le nomma premier ministre, après mille hésitations et au milieu d'anxiétés qui prouvoient à quel point il sentoit l'énormité de la faute qu'il alloit commettre, et plus encore à quel point il étoit subjugué.

Quelques-uns cependant, et avec plus de vraisemblance, lui ont prêté d'autres motifs qui supposeroient que, sous cette insouciance et cette légèreté apparente, il savoit dissimuler, quand il le jugeoit convenable, des desseins assez profondément combinés; et que le dégoût des affaires, qu'avoit fait naître en lui l'abus des plaisirs, n'avoit pas banni de son âme la passion qui a peut-être le plus d'empire sur ceux qui en sont possédés, et qui presque toujours survit à toutes les autres, l'amour du pouvoir. Le roi touchoit à sa majorité; et ce pouvoir, dont le régent s'étoit fait une habitude, alloit lui échapper. Si, après cette époque fatale, il continuoit encore à l'exercer, il pouvoit craindre qu'on ne l'accusât de vouloir s'y perpétuer; tandis que le faisant passer, lorsqu'il lui appartenoit encore, entre les mains de sa créature, de l'homme de France le plus déconsidéré, le plus dépourvu de consistance, et par conséquent le moins redoutable pour lui, il écartoit ainsi, en ce qui le touchoit, et quoi que l'on pût dire sur le choix qu'il auroit fait, tout soupçon de vues ambitieuses, et tellement qu'après avoir été régent de France, consentant à succéder à Dubois dans cette place de premier ministre, il sembleroit faire un acte de dévouement. Or, cette succession ne devoit pas se faire long-temps attendre: Dubois étoit atteint d'une maladie mortelle, digne fruit de ses débauches crapuleuses, et son arrêt avoit été prononcé par les médecins[46]. Dans moins d'une année, la place ne pouvoit manquer d'être vacante; et c'étoit ainsi que le duc d'Orléans spéculoit sur la mort de celui à qui il s'étoit abandonné pendant sa vie. Il s'en expliqua ainsi, dit-on, dans des conversations intimes avec quelques familiers; et du reste, de telles combinaisons n'étonneroient point de la part de ce prince dont l'esprit affectionnoit tout ce qui sembloit subtil en intrigues et en affaires, et mettoit même de l'amour-propre à surpasser les plus habiles et les plus corrompus, en immoralité, en mépris pour les hommes, et en habileté dans la science des intérêts.

(1723) Quoiqu'il en puisse être, la prédiction se vérifia: Dubois jouit à peine une année de ce faîte des grandeurs auquel il n'avoit cessé de tendre, sans se donner aucun repos qu'il n'y fût parvenu; et le malheureux mourut comme il avoit vécu[47]. Sa mort acheva de révéler les turpitudes de sa vie: car alors il fut découvert que l'argent qu'il recevoit des Anglois, pour leur vendre les intérêts de la France, composoit à peu près la moitié de ses immenses revenus[48]. Quelques-uns ont vanté les actes de son court ministère; d'autres les ont décriés, et nous le représentent, dans ces derniers moments, comme plus emporté, plus cynique, plus désordonné dans les affaires, plus dégagé de tout frein, par cela même qu'il étoit dégagé de toutes craintes[49]. Lorsqu'il s'agit d'un homme tel que Dubois, ce qui est le plus infâme semble le plus vraisemblable, et nous croyons plutôt à ce dernier récit. Au reste, les actes de ce court ministère furent de peu d'importance; et en ce qui concerne l'histoire, ils sont tout-à-fait insignifiants.

Le duc d'Orléans partagea ouvertement, et, l'on peut le dire, effrontément, la joie que ressentoit la France d'être débarrassée de ce vil et odieux personnage[50], sans s'inquiéter si le mépris dont il affectoit d'accabler sa mémoire, ne retomboit pas sur lui-même qui l'avoit fait ce qu'il étoit devenu; et cependant, comme s'il n'eût pu trouver désormais personne à qui se confier, il se ressaisit du pouvoir, parut sortir du long sommeil dans lequel il avoit été plongé, et jetant un coup d'œil sûr et pénétrant sur les affaires auxquelles on le supposoit désormais inhabile pour les avoir trop long-temps négligées, étonna la ville et la cour par la supériorité, la facilité avec laquelle il sut les traiter, et l'étendue d'esprit qu'il montra à en embrasser l'ensemble sans lenteur, et sans confusion. Il joignoit à ces dons si rares de l'intelligence, des manières charmantes auxquelles on ne pouvoit résister, se rendoit accessible à tous, et même lorsqu'il refusoit, avoit l'art de ne point mécontenter. Ces efforts que l'ambition et non le sentiment du devoir lui firent faire sur lui-même, n'étoient qu'une fatigue nouvelle qu'il ajoutoit à celle des honteux plaisirs, qui étoient devenus pour lui une incurable habitude, et qui n'en furent point interrompus. L'excès du travail acheva bientôt d'éteindre une vie que les excès de l'intempérance continuoient d'épuiser: il mourut d'apoplexie entre les bras d'une de ses maîtresses[51], près de laquelle il attendoit l'heure de son travail avec le roi. Cette mort du régent arriva le 2 décembre de cette même année et peu de mois après celle du cardinal; il étoit âgé de quarante-neuf ans.

Telle fut la régence du duc d'Orléans: toutes les conséquences du système de gouvernement établi par Louis XIV y sont en quelque sorte accumulées; et la seule différence qu'offrent l'une et l'autre manière de gouverner, se trouve uniquement dans le caractère des deux hommes qui gouvernoient. Louis XIV n'avoit voulu de bornes au pouvoir monarchique, ni dans les anciennes institutions politiques de la France, ni dans la suprématie de l'autorité religieuse; mais il étoit sincèrement attaché à la religion. Ces bornes que son orgueil ne vouloit pas reconnoître, il les trouvoit dans sa conscience, qui, au milieu de ses plus grands écarts, devenoit son modérateur et l'y faisoit rentrer: ainsi, le despote étoit sans cesse adouci ou réprimé par le chrétien. Un prince sans foi, sans mœurs, sans conscience, reçoit, immédiatement après lui, ce même pouvoir et dans toute son étendue: il en peut faire impunément, et il en fait à l'instant même un instrument de désordre, de scandale, de corruption, de violences et de spoliations envers les citoyens, d'insultes et d'outrages envers la nation; car tout cela se trouve dans l'administration de ce sybarite, presque toujours plongé dans la paresse ou dans la débauche. Si l'on vit un moment, sous cette administration oppressive, et uniquement par le bon plaisir du maître, reparoître quelque ombre de cette opposition politique que Louis XIV avoit abattue, cette opposition, qui depuis long-temps s'étoit faite elle-même indépendante de l'autorité religieuse, qui de même n'avoit ni frein ni modérateur, reprit sa tendance anarchique, plus incompatible que jamais avec un tel despotisme, et dut être bientôt brisée par lui, pour recommencer, dans l'ombre, à conspirer contre lui.

Cependant il est remarquable que, dans cette tendance continuelle du pouvoir à établir, en France, le matérialisme politique le plus abject et le plus absolu, le catholicisme, dont la nation étoit comme imprégnée dans presque toutes ses parties, l'embarrassoit dans sa marche, et malgré tout ce qu'il avoit fait pour en atténuer l'influence, lui suscitoit des obstacles plus réels et bien plus difficiles à vaincre que l'opposition parlementaire. Ne pouvant le détruire, il voulut du moins l'exploiter à son profit; et la religion, que les usurpations continuelles et successives des princes temporels avoient, par degrés, soustraite en France à la protection sainte et efficace de son chef naturel, se vit, lorsque Louis XIV eut comblé la mesure de ces usurpations que l'on eut grand soin de maintenir après lui, réduite à l'opprobre d'être protégée par des hommes qui, en même temps, la profanoient par leurs scandales, et l'outrageoient par leurs mépris. Nous ne verrons que trop tôt ce qui en arriva; il nous suffira maintenant de faire remarquer encore que, malgré cette position fausse où se trouvoit placé, dans ce royaume, tout ce qui avoit action politique sur le corps social, et particulièrement la puissance religieuse, cette action n'en étoit pas moins réelle, et qu'elle empêchoit le pouvoir de marcher aussi fermement qu'il auroit voulu dans les voies qu'il s'étoit ouvertes; que, tour à tour, foible ou violent, selon qu'il étoit plus ou moins pressé par les résistances environnantes, il avoit tous les inconvénients du despotisme, sans y joindre les avantages qui résultent ordinairement pour le despote, de l'unité de la volonté et de l'énergie de l'action.