Il en alloit autrement en Angleterre: depuis la révolution de 1688, tout y avoit changé de face. Le protestantisme y avoit subi le sort qu'il devoit nécessairement éprouver partout où il parvenoit à s'établir: après y avoir été, tour à tour, un instrument de révolte et de despotisme, il avoit fini par n'avoir plus, dans l'État, aucun caractère, ni politique ni religieux. Plus heureux cependant que le clergé protestant du nord de l'Europe, le clergé anglican avoit pu conserver une grande partie des biens enlevés aux églises, lors de la réforme de Henri VIII, et se fondre dans le parti aristocratique de la nation qui, propriétaire à peu près de tout le territoire, s'étoit emparé du pouvoir après l'expulsion des Stuarts, et n'avoit rétabli une ombre de monarchie que comme un moyen de le conserver plus sûrement, décidé qu'il étoit à ne plus jamais s'en dessaisir[52]. Ainsi se forma tout d'un coup un matérialisme politique, sans nulle opposition religieuse, et qui ne trouva plus de résistance que dans les intérêts également matériels de cette autre partie de la nation qui n'avoit de part ni dans la propriété de la terre, ni dans l'exercice du pouvoir. Cette opposition toute populaire, abandonnée à elle-même, pouvoit devenir terrible: il eût été insensé d'essayer de la détruire; car on ne l'auroit pu qu'en détruisant la race d'hommes dont elle se composoit: les personnages habiles qui se succédèrent dans la direction de ce système nouveau et périlleux (et c'étoit une nécessité qu'ils fussent habiles pour s'y maintenir, ceux qui ne l'étoient pas tombant d'eux-mêmes par la force des choses), n'eurent donc qu'une seule pensée: ce fut d'incorporer, en quelque sorte, au pouvoir, une opposition si formidable, en l'y attachant par le lien indissoluble de tous ses intérêts.
Le commerce maritime pouvoit seul résoudre ce problème difficile d'enrichir à la fois et d'occuper cette population turbulente: ce fut vers le commerce maritime, déjà florissant chez eux, que ces chefs du parti aristocratique dirigèrent tous ses efforts, excitant et développant en elle, à dessein, toutes les passions cupides. Ce fut à s'emparer de l'empire des mers, à y détruire toute rivalité de la part des autres nations, qu'on les vit tendre tous les ressorts de leur politique extérieure; et deux puissances, la France et l'Espagne, qu'ils craignoient par dessus tout, et que le pacte de famille leur rendoit encore plus redoutables, devinrent le principal point de mire de cette politique machiavélique. Leurs ministres dans les cours étrangères, ne furent plus occupés qu'à y semer l'or pour corrompre, les flatteries et les séductions pour décevoir, et quand il étoit nécessaire, les troubles et les dissensions, pour détourner l'attention de l'Europe de leur marche constante, et de leurs progrès toujours croissants dans ce plan d'invasion commerciale. En même temps qu'ils étendoient de toutes parts leurs relations mercantiles, ils fondoient le crédit public, combinaison financière jusqu'alors sans exemple dans le monde civilisé, dont le résultat, qu'ils avoient profondément calculé, étoit de rendre toutes les fortunes particulières dépendantes de la fortune publique, et par conséquent intéressées à la soutenir; de fournir à l'État des ressources anticipées dont s'accroissoit encore l'activité du commerce, tandis que, par cette activité toujours croissante, le commerce consolidoit et augmentoit à son tour le crédit, pour en tirer ensuite d'autres ressources et lui rendre de nouveau ce qu'il en avoit reçu; espèce de progression qui sembloit ne devoir trouver de terme que dans l'envahissement entier du monde commercial, et dans l'appauvrissement de toutes les nations au profit de l'Angleterre. C'étoit un état violent qui, en exagérant les forces vitales de la nation, ne pouvoit manquer de la conduire tôt ou tard à quelque grande catastrophe; mais enfin cette catastrophe inévitable, vers laquelle l'Angleterre se précipite aujourd'hui comme poussée par la main de la Providence, n'est point encore arrivée, depuis plus d'un siècle que cette nation a commencé à présenter à l'Europe ce grand et effrayant spectacle. Elle a vécu d'une vie factice sans doute; mais c'est entière sur les intérêts matériels; cette vie, elle l'a prolongée et la prolonge encore aux dépens des sociétés catholiques, pour qui l'essai de ce système politique est devenu un principe de mort, parce qu'il leur a été impossible d'y confondre ensemble, comme le fait l'Angleterre, tous les intérêts en les matérialisant, et de leur imprimer ainsi le mouvement irrésistible qui résulte, pour cette nation, de cette réunion en quelque sorte forcée de toutes les volontés individuelles[53]: elle seule l'a pu faire, parce qu'elle se trouvoit dans des circonstances dont l'histoire du monde n'offre pas un second exemple; et ce qui n'étoit jamais arrivé avant elle, après elle n'arrivera jamais chez aucune autre nation, et plus particulièrement chez celles qui l'ont follement imitée.
Nous avons déjà vu les premiers effets de cette politique angloise à l'égard de la France: la pension payée à Dubois avoit valu deux choses au cabinet de Saint James, la destruction presque totale de la marine espagnole, et qu'il ne fut pas construit un seul vaisseau dans nos ports, tant que dura la régence. Nous allons le voir obtenir, en ce genre, bien d'autres succès; et quand la corruption ne l'aidera pas, un aveuglement non moins fatal se fera son auxiliaire.
La mort du régent réjouit tous les partis: les gens de cour, pour n'avoir pas obtenu de lui tout ce qu'il leur avoit fait d'abord espérer; le parlement, pour ces coups d'autorité dont il l'avoit accablé, après lui avoir promis un meilleur avenir; les jansénistes, pour en avoir été repoussés et persécutés après qu'il les avoit accueillis et même protégés; le clergé, pour n'en avoir été satisfait qu'à demi, parce qu'en faisant enregistrer la bulle Unigenitus, il s'étoit obstiné à maintenir les appels comme d'abus, et l'avoit ainsi laissé sous le joug de ce même parlement, qu'à son égard il avoit jugé à propos de réduire au dernier degré de servitude; les honnêtes gens, pour la corruption de ses mœurs, son impiété déclarée et le scandale de sa vie; la France entière, pour les funestes opérations financières qui avoient fait sa ruine et dont il la menaçoit encore, lorsqu'il eut repris la direction des affaires. On se réjouit donc généralement de cette mort, et avec juste raison, comme de la délivrance d'un fléau; mais au milieu de cette joie, personne, en regardant autour de soi, n'eût pu dire ce qu'il espéroit d'un changement. Louis XV, alors à peine âgé de quinze ans, étoit d'un caractère doux, timide, inappliqué, et avoit toute l'inexpérience de son âge. Toutes les pensées et toutes les affections de ce roi enfant, concentrées dans sa domesticité, se portoient plus particulièrement sur son précepteur, l'abbé de Fleuri, évêque de Fréjus. Lors de l'enlèvement du maréchal de Villeroi, celui-ci, ayant feint de vouloir partager sa fortune et s'étant éclipsé de la cour, la douleur de l'élève s'étoit manifestée avec une telle violence qu'on en avoit été effrayé, et qu'on s'étoit hâté de chercher son précepteur pour le lui rendre, ne trouvant aucun autre moyen de l'apaiser. L'évêque de Fréjus étoit donc revenu à la cour, plus sûr que jamais de son ascendant sur le jeune monarque, le fortifiant de jour en jour davantage de ce qu'il avoit dans l'esprit d'insinuation et d'aménité, cachant avec le plus grand soin le désir qu'il avoit du pouvoir, et, quoique déjà septuagénaire, attendant tout de sa patience et du temps. Tel étoit sa position à la cour depuis l'événement qui avoit révélé cet attachement excessif que Louis XV avoit pour lui, que le duc d'Orléans lui-même n'avoit pas cru pouvoir succéder à Dubois dans la place de premier ministre, sans solliciter son appui; et l'adroit vieillard, jugeant que le temps n'étoit pas encore venu pour lui, l'avoit accordé avec toutes les apparences d'un entier désintéressement. Il n'en fut pas de même lorsqu'à la mort de ce prince, le duc de Bourbon prétendit à le remplacer. Cette fois-ci, la complaisance de l'évêque de Fréjus, sans lequel il ne pouvoit rien, ne fut pas aussi désintéressée; il voulut qu'une part du pouvoir en fût le prix, et se réserva la direction des affaires ecclésiastiques. Cette part lui fut cédée avec répugnance par le plus altier des princes du sang; mais enfin il l'obtint, et ce fut ainsi que le précepteur du roi commença à entrer dans le gouvernement de l'État.
(1724-1725) Ce ministère du duc de Bourbon fut court, et deux mots suffisent pour le peindre: il fit regretter celui du duc d'Orléans. Abandonné avec autant d'indolence à sa maîtresse la marquise de Prie, que le régent l'avoit été à Dubois, et surtout avec plus d'aveuglement et d'ineptie, il fut le premier qui offrit à la France le scandale plus grand encore d'une femme perdue placée à la tête des affaires publiques, et s'en emparant comme d'une proie à partager avec les agents de ses intrigues et les compagnons de ses débauches. Les diplomates anglois n'eurent autre chose à faire que de transmettre à cette femme la pension qu'ils avoient payée au favori du régent pour continuer de régner en paix dans le cabinet des Tuileries, et d'y voir suivre le système de politique et d'administration le plus favorable à leurs vues et à leurs intérêts.
Ainsi rien ne changea dans la politique extérieure; dans l'administration intérieure, ce fut pis qu'auparavant. Les hommes les plus décriés, parmi ceux que le système de Law avoit enrichis sans avoir pu assouvir leur avidité insatiable, formèrent la clientelle d'un prince qui s'étoit enrichi avec eux et par des moyens tout semblables; et tout se vendit à la cour, places, honneurs, grâces, dignités, avec un tarif pour chaque chose, et plus effrontément qu'on ne l'avoit fait jusqu'à ce jour. Il y eut des ministres et un conseil d'État, mais seulement pour la forme: tout se décidoit d'avance dans un comité secret auquel présidoit la marquise de Prie[54], et où siégeoient uniquement des financiers; car des affaires de finance, c'est-à-dire des édits bursaux, sous toutes les formes, étoient, pour cette coterie prodigue et cupide, les affaires les plus importantes, ou pour mieux dire, les seules affaires de l'État.
Cependant, à peine maître de ce pouvoir qu'il avoit, à l'instant même, si stupidement prostitué, le duc de Bourbon se vit menacé de le perdre: une maladie du roi, que l'on crut sérieuse, le jeta, ainsi que sa maîtresse et ses affidés, dans les plus vives alarmes. L'héritier présomptif du trône étoit le nouveau duc d'Orléans qui le haïssoit; et la mort de Louis XV seroit devenue, pour le premier ministre, le signal de la plus cruelle disgrace. Il fut donc arrêté, dans le comité secret, que, dès que le roi auroit recouvré la santé, on prendroit des précautions pour n'être plus exposé à des chances aussi périlleuses; et la principale occupation de ce ministère, qui ne devoit durer qu'un jour, fut d'assurer à jamais son existence en cherchant au jeune monarque une femme qui pût, sur-le-champ, lui donner un héritier. Cette résolution prise, l'infante à laquelle il avoit été fiancé et que l'on élevoit à Paris, étant encore en bas âge, fut renvoyée en Espagne, et le fut avec une insolence dont Philippe V et la reine surtout conçurent un profond ressentiment. On vouloit pour Louis XV une femme dont la position et le caractère fussent tels, qu'elle pût être facilement conduite et même dominée par ceux à qui elle auroit dû son élévation; et la sœur du duc de Bourbon, à laquelle on avoit d'abord pensé[55], fut elle-même rejetée, parce qu'elle ne sembla pas présenter des garanties suffisantes à cette folle prétention qu'avoit la coterie de se perpétuer dans le pouvoir. La marquise de Prie crut les trouver, et sur ce point elle avoit rencontré juste, dans la fille d'un roi de Pologne détrôné[56], à qui la France avoit accordé un asile obscur au fond d'une de ses provinces, et qui y vivoit en quelque sorte de ses aumônes; et il fut décidé que Marie Leczinska seroit reine de France. Telle fut l'origine de la fortune subite et prodigieuse de cette jeune princesse, dont une duchesse de Bade n'avoit pas voulu pour sa bru, et qui se fût estimée heureuse, quelques mois auparavant, d'épouser un des officiers de cette cour dont elle alloit devenir la souveraine.
Tel fut aussi le grand œuvre du ministère du duc de Bourbon: il en triomphoit sottement et sa maîtresse avec lui, et cependant leur chute suivit de près l'événement par lequel ils s'étoient crus raffermis. Ils n'avoient en effet aucun obstacle à craindre du côté de la jeune reine; mais aussi ils n'y pouvoient trouver un appui. La haine publique croissoit sans cesse contre eux par l'effet de ces tracasseries financières, et cependant insuffisantes, dont ils ne cessoient de tourmenter la nation. Ils essayèrent de sortir d'embarras par la création d'un impôt plus fort et qui pesoit également sur tous les ordres de l'État: le clergé, la noblesse, le parlement, élevèrent à la fois leurs réclamations; l'animadversion de toute la France fut à son comble; et Fleuri, qui épioit le moment favorable, crut qu'il étoit temps enfin de renverser un ministère aussi mal habile que violent et scandaleux. Il ne lui fut pas difficile d'y amener son royal élève qui n'aimoit pas le duc de Bourbon, et jamais on ne tomba de si haut avec moins de bruit. Une lettre de cachet exila le duc à sa terre de Chantilli, une autre relégua sa maîtresse en Normandie, et tout finit là. Fleuri, qui avoit su conserver, malgré eux, la part de pouvoir qu'ils avoient été forcés de lui laisser, se trouva ainsi doucement et presque naturellement porté à la tête des affaires.
L'évêque de Fréjus étoit un homme médiocre en tout. Son caractère, sans être foible jusqu'à l'extrême timidité, n'avoit pas cependant l'énergie nécessaire pour lutter contre de grands obstacles et pour les surmonter. Il avoit dans l'esprit ce qu'il falloit de sens et de sagacité pour bien comprendre un certain ordre à mettre dans certaines parties de l'administration, et pour exécuter ce qu'il avoit compris; mais là s'arrêtoit la portée de sa vue; et ces vives lumières qui embrassent l'ensemble des affaires, qui pénètrent jusqu'aux entrailles du corps social pour y découvrir le mal interne dont il est tourmenté, qui saisissent les rapport extérieurs d'un grand empire, leurs avantages ou leurs inconvénients, et s'étendent jusque sur son avenir, lui avoient été refusées. C'étoit de même un homme réglé et modeste dans ses mœurs, à qui l'on ne connoissoit aucun vice; qui, si l'on en excepte un extrême amour du pouvoir qu'il avoit su très adroitement dissimuler, n'étoit troublé par aucune passion dominante; mais aussi il n'y avoit en lui aucune de ces vertus fortes qui produisent les grandes actions et édifient par de grands exemples. C'étoit par cette médiocrité même et par la douceur de son commerce, lequel, à l'égard de son royal élève, ressembloit à une sorte de paternité, qu'il avoit su s'emparer des affections de ce jeune prince, médiocre lui-même, et qu'une éducation molle et absurde avoit entretenu dans l'indolence de toutes ses facultés intellectuelles; car c'est là un des plus grands reproches que l'on puisse faire à Fleury, d'avoir élevé un roi de France comme s'il fût né pour obéir et non pour commander. Tel étoit ce vieillard qui, à soixante-treize ans, ne fut point effrayé de la charge de gouverner un grand royaume. Devenu maître du pouvoir, il n'est pas besoin de dire qu'il le fut aux mêmes conditions que tous ceux qui l'avoient précédé, aussi absolument que Louis XIV et Dubois avoient pu l'être: il en fit seulement un usage différent. Il ne voulut point du titre de premier ministre que Dubois avoit avili, auquel le duc de Bourbon étoit loin d'avoir rendu son ancien éclat, qui d'ailleurs n'auroit rien ajouté à ce qu'il y avoit de réel et de solide dans sa nouvelle position. Mais les hautes dignités de l'Église étoient de nature à lui donner un véritable relief; et cette même année, sur la demande du roi de France, et du consentement de l'empereur et du roi d'Espagne, l'évêque de Fréjus fut nommé cardinal, hors de rang et par anticipation.
Le nouveau ministre s'entoura d'hommes encore plus médiocres que lui, mais qu'il choisit propres à entrer dans ses vues d'ordre et d'économie; il rappela de l'exil et fit sortir de prison ceux que la haine et les vengeances des ministères précédents avoient exilés ou emprisonnés; les princes légitimés recouvrèrent toutes leurs prérogatives, le seul droit de succession au trône excepté; la cour prit, au même instant et avec la souplesse qui lui est propre, toutes les allures douces, décentes et paisibles du vieillard qui gouvernoit l'État, et si la corruption invétérée des mœurs n'y fut pas moins profonde, elle s'y dépouilla du moins de ces manières cyniques et grossières qu'elle avoit adoptées sous la régence, et les remplaça par ces raffinements de la galanterie que l'on peut appeler l'hypocrisie de la débauche. Le seul prince dont Fleuri eût pu craindre l'influence, le jeune duc d'Orléans, étoit sans ambition et le plus éloigné de tous de lui disputer le pouvoir: il le posséda donc sans rivaux et à peu près sans ennemis.