Philippe-le-Bel se fit donner deux cent mille livres, et Louis Hutin, son fils, prit encore soixante mille livres sur les biens des Templiers. Ce qui prouve assez quel était le principal motif de la condamnation de cet ordre célèbre.
«Le Parlement, dit Voltaire, n'eut aucune part à ce procès extraordinaire, témoignage éternel de la férocité où les nations chrétiennes furent plongées jusqu'à nos jours.»
[ENGUERRAND DE MARIGNY.]
Enguerrand de Marigny, ministre sous le règne de Philippe-le-Bel, était issu d'une famille ancienne et illustre. Il avait reçu de la nature tous les dons qui relèvent encore l'éclat de la naissance. Figure remarquable, esprit aimable, manières élégantes et gracieuses, connaissances vastes et profondes; il réunissait tout ce qui peut faire réussir dans les cours. Aussi sa fortune fut-elle rapide; Philippe-le-Bel le combla de bienfaits, le fit chambellan, comte de Longueville, châtelain du Louvre, surintendant des finances; enfin Enguerrand de Marigny, devint son principal ministre et son intime confident. Tant de faveurs ne manquèrent pas d'exciter l'envie des courtisans; et de l'envie à la haine, la transition est si facile!
A la tête de ces envieux était le comte de Valois, frère du monarque, prince orgueilleux, dissimulé, vindicatif. Valois s'indigna de l'ascendant que Marigny exerçait sur le monarque. Il conçut dès lors pour le ministre une aversion insurmontable. Plus tard, la contestation qui eut lieu entre les sires d'Harcourt et de Tancarville, vint augmenter encore son ressentiment. Marigny, n'écoutant que sa conscience, ne craignit pas de se déclarer contre le protégé de Valois; et une explication extrêmement violente éclata entre le frère du roi et le premier ministre.
Néanmoins l'animosité de Valois fut tempérée long-temps par l'immense crédit de Marigny. Mais Philippe-le-Bel étant mort, Louis-le-Hutin, son fils et son successeur, voulut prendre connaissance de l'état des finances du royaume. Valois jugea le moment favorable pour perdre Marigny.
Les malheureuses expéditions de Flandre avaient appauvri le gouvernement sous le règne précédent; on avait cru combler le deficit en altérant les monnaies et en chargeant le peuple d'impôts exorbitans. Mais ces ressources avaient été insuffisantes, de manière qu'à l'avénement du nouveau monarque, on n'avait pu trouver dans l'épargne royale de quoi subvenir aux frais du couronnement.
Le roi demanda, en plein conseil, quel usage on avait fait des impôts considérables qui avaient été levés sur le peuple et sur le clergé. Alors, Valois, inspiré par sa haine, s'écria: «Sire, Marigny eut l'administration des fonds que réclame avec raison votre Majesté, ordonnez que ce ministre vous en rende compte.»
Marigny qui n'avait rien à craindre d'une enquête sur sa conduite publique, offrit au roi de rendre ce compte quand il l'ordonnerait. «Que ce soit à l'instant même,» s'écria le comte de Valois, avec l'impatience de la vengeance. Le jeune roi n'osa réprimer les emportemens de son oncle, mais Enguerrand fut d'autant plus irrité, que son accusateur lui-même, s'était fait remettre une partie des deniers dont il voulait rendre le ministre responsable. Il répondit au comte: «Vous qui demandez que je rende compte sur l'heure, je vous ai donné une portion de ces fonds, le reste a libéré l'état.....—Vous en avez menti, répliqua le prince.—C'est vous-même, reprit Marigny, qui vous rendez coupable de mensonge, et j'en atteste le ciel.» Alors Valois n'écoutant plus que sa fureur, et foulant aux pieds toutes les convenances, tira son épée en présence du roi et s'élançant sur Marigny, il voulait le tuer sur la place. Tous les membres du conseil se précipitèrent entre eux, et le roi leva la séance. Le comte écumait de rage au milieu de ses nombreux partisans, tous ennemis déclarés de Marigny. Celui-ci sortit seul et tranquille.