Cependant le faible monarque est circonvenu par son oncle et par tous les envieux du ministre. On lui persuade que le peuple impute à Marigny les guerres qui avaient ruiné l'état, et l'altération des monnaies; qu'on accuse ce ministre de trahison et de concussion et que sa mort seule peut étouffer la sédition qui menace de toutes parts.
Marigny, au lieu de se tenir en garde contre ses accusateurs et contre leurs sourdes manœuvres, conservait toute sa sécurité au milieu de l'orage qui s'amoncelait autour de lui. Sa longue habitude des cours aurait dû lui apprendre qu'il est des accusations sous lesquelles succombe l'innocence la mieux prouvée. Il n'hésite pas un instant à se rendre au conseil où l'appellent les devoirs de son ministère. Agitée par un pressentiment sinistre, Alix de Mons, son épouse, s'efforce de le détourner de son dessein et d'éveiller sa défiance. Trois fois elle s'enlace dans ses bras, il insiste, elle redouble de prières et de caresses. La sœur de Marigny vient aussi le conjurer avec larmes de rester. Marigny embrasse l'une et l'autre et se dérobant à leurs efforts pour l'arrêter, il se rend au palais du roi. Tandis qu'il en montait les degrés, des agens apostés par Valois, arrêtent Marigny au nom du roi, lui demandent son épée et le conduisent dans la tour du Louvre; de là ses persécuteurs le firent transporter à Vincennes dans un cachot où l'air et la lumière ne pénétraient qu'avec peine.
Enguerrand de Marigny avait un ami, un véritable ami; trésor bien rare, surtout dans les cours. C'était Raoul de Presle, l'un des hommes les plus doctes et les plus savans de son siècle. Valois et ses adhérens craignaient beaucoup qu'il ne lui fût permis de plaider la cause de son ami et qu'il ne leur arrachât la victime qu'ils convoitaient depuis si long-temps. Ils lui intentèrent à lui-même un procès, afin d'avoir un prétexte pour le faire mettre en prison. On l'accusa donc, au hasard, d'avoir conspiré contre la vie du feu roi; et sans autres formalités, on ordonna son arrestation et la confiscation de ses biens. Toutes les autres personnes recommandables, attachées à Marigny devinrent aussi, de la part du prince Valois, les objets des plus iniques et des plus arbitraires persécutions.
Il fallait donner à ce procès une forme juridique. L'implacable Valois voulait non seulement immoler son ennemi, mais encore le diffamer par une sentence ignominieuse, le flétrir par un supplice infamant et rendre sa mémoire à jamais odieuse.
La seule chose qui embarrassa le dénonciateur; c'est qu'une instruction et une procédure légale étaient indispensables. Il fit publier dans toutes les provinces de France que tous les individus qui avaient à se plaindre du ministre et qui savaient quelque chose contre lui, étaient engagés à se présenter devant le tribunal chargé de le juger. On promettait bon accueil et protection à ceux qui voudraient déposer dans ce sens. Mais l'espoir de Valois fut déçu; il ne se présenta personne; et ce silence, en une telle conjoncture, était, ce semble, une éclatante justification.
Valois ne pouvait produire ni témoins, ni preuves; cependant il fit poursuivre le procès de son ennemi, et siégea lui-même sans pudeur parmi les juges. Il avait choisi pour accusateur public un homme entièrement dévoué à sa vengeance.
Cet orateur mercenaire, à travers un déluge de comparaisons bizarres et ridicules dont nous faisons grâce aux lecteurs, énuméra les prétendus crimes imputés à Marigny. Il l'accusa d'abord d'avoir altéré les monnaies, accusation inique et absurde, puisque l'on savait que cette fraude avait été conseillée au roi par deux intrigans florentins.
On lui reprocha ensuite d'avoir excité des soulèvemens parmi le peuple, d'avoir détourné à son profit des sommes que l'État réservait à la cour de Rome; d'avoir eu des intelligences secrètes avec les ennemis de la patrie; d'avoir extorqué au chancelier plusieurs lettres scellées en blanc. Toutes ces imputations étaient calomnieuses, et l'accusé avait entre les mains des pièces authentiques capables de confondre ses calomniateurs.
On lui fit ensuite un crime d'avoir reçu des bienfaits du roi, comme si les récompenses du souverain n'étaient point honorables pour celui qui en est l'objet; on le taxa d'orgueil et de témérité, parce qu'il avait érigé sa propre statue dans le palais du roi. La statue d'Enguerrand de Marigny était en effet placée sur l'escalier du palais, mais aux pieds de celle de son souverain.
Marigny eut pu, d'un seul mot, réduire au néant tous ces différens chefs d'accusation, mais quand il se leva pour parler, on lui commanda le silence, et, chose inouïe, on lui refusa tout moyen de justification.