Le lendemain, Jean-sans-Peur assista aux funérailles de sa victime, la plaignit et la pleura; mais voyant qu'on allait faire une enquête, que la veuve et le fils du prince assassiné demandaient vengeance, il s'enfuit en Flandre. Bientôt il revint, escorté de mille partisans, et osa faire trophée de son attentat.

La chambre des pairs le cita à comparaître devant la table de marbre: il parut armé de pied en cap et entouré de ses satellites, devant la cour intimidée. Il osa plaider sa cause et s'honorer de l'assassinat d'un prince qui dévorait la fortune de l'état et sapait les fondemens du trône. Le cordelier Jean Petit, son avocat, non seulement justifia le meurtre du duc d'Orléans, mais encore établit la doctrine de l'homicide, qu'il fonda sur l'exemple de tous les assassinats dont il est parlé dans les livres de l'Écriture-sainte. Ce Jean Petit, dans l'intérêt de son client, osait faire un dogme de ce qui n'est écrit dans ce livre que comme un événement, au lieu d'apprendre aux hommes, comme on l'aurait toujours dû faire, qu'un assassinat rapporté dans l'Écriture est aussi détestable que s'il se trouvait dans les histoires des cannibales.

Le peuple, ébloui par ce discours qui flattait ses passions, applaudit l'avocat, et porta en triomphe l'accusé.

Cette apologie monstrueuse, et l'ovation populaire qui l'avait suivie, n'empêcha pas que le duc de Bourgogne n'eut à soutenir, pendant sept ans, une guerre civile contre les frères et les partisans de son ennemi. Sa faction s'appelait les Bourguignons, et celle d'Orléans s'intitulait les Armagnacs, du nom du comte d'Armagnac, beau-père du duc d'Orléans. La faction qui dominait faisait conduire au gibet, assassiner, brûler ceux de la faction contraire. Les bouchers de Paris, armés par Jean-sans-Peur, jouèrent un rôle bien sanglant, dans cette guerre civile.

Jean-sans-Peur ayant surpris Paris, en 1418, fit un massacre horrible des Armagnacs, et s'empara de la personne du roi et de toute l'autorité.

Les satellites de Jean-sans-Peur se précipitèrent dans la ville, reçus par les bouchers et par les écorcheurs, qui à leur tête avaient le bourreau et ses aides. Ils se répandent dans les divers quartiers, pillent, brûlent, démolissent les maisons des Armagnacs. On signale comme suspects les gens les plus paisibles, on les met dans les fers, on les traîne à l'échafaud. Les hommes connus par leur attachement au roi, sont jetés du haut des tours sur les lances des Bourguignons ou par dessus les parapets dans les flots de la Seine. Les voleurs, profitant de l'occasion, se rangeaient parmi les factieux, et se faisaient assassins pour mieux exercer leur infâme métier. Les Armagnacs étaient surtout l'objet de vengeances atroces. Après les avoir mis à mort, ces cannibales tailladaient leur peau, mordaient dans leur cœur, mutilaient leurs membres, et les jetaient à la voirie. Les femmes n'étaient point épargnées: les détails de leur mort font frémir; on les égorgeait, on leur arrachait jusqu'à leurs derniers vêtemens, et les femmes enceintes étaient éventrées, à la risée féroce de toute une populace stupide.

Le malheureux Charles VI, privé de sa raison, trahi par sa femme, l'infâme Isabeau de Bavière, cette nouvelle Messaline, qui passait de la couche incestueuse du duc d'Orléans aux bras ensanglantés du duc de Bourgogne, traînait une existence pire encore que celle de ses malheureux sujets. Tandis que sa criminelle épouse ruinait le trésor de l'état, il manquait de linge et d'alimens. Relégué dans un appartement dont on avait arraché la tenture et enlevé les plus beaux meubles, il restait des semaines entières sans voir d'autres personnes que la femme qui le servait. Souvent la démence de cet infortuné prenait un caractère sombre: il errait dans son palais en proférant des mots entrecoupés. Un jour qu'il était dans un de ces sombres accès, il surprit la reine en tête à tête avec un de ses amans furieux, il fit saisir cet homme, le fit coudre dans un sac et jeter dans la rivière, avec un écriteau portant: laissez passer la justice du roi.

Ce n'était pas un semblable roi qui pouvait comprimer les factions puissantes sous lesquelles gémissait la France. Le trône était sans force, sans appui; la nation abattue, courbée sous le poids d'une affreuse misère. Le duc de Bourgogne, qui briguait en secret l'autorité suprême, crut les circonstances propices à son usurpation; traînant à sa suite un ramas de séditieux et une soldatesque souillée des plus infâmes brigandages, il entretenait toujours allumés les brandons de la discorde.

Cependant Tannegui du Châtel, lors de la dernière invasion des Bourguignons dans Paris, avait sauvé le dauphin, en l'enveloppant dans son manteau, et l'avait conduit à Melun.

Soit dégoût, soit repentir, soit dissimulation, le duc de Bourgogne parut fatigué de ses excès; il témoigna le désir de s'entretenir avec le dauphin (depuis Charles VII), et de tenter un accommodement. Le dauphin y consentit: on construisit pour cette entrevue une cabane sur le pont de Montereau. Agité sans doute par un funeste pressentiment, le duc de Bourgogne hésita un moment: il se présenta enfin sur le pont avec dix de ses chevaliers, comme on en était convenu. Mais à peine y était-il arrivé qu'il tomba sous le fer des assassins. Suivant Voltaire, le coup fut porté par Tannegui du Châtel, aux yeux même du dauphin. «Ainsi, ajoute-t-il, le meurtre du duc d'Orléans fut vengé par un autre meurtre, d'autant plus odieux que l'assassinat était joint à la violation de la foi publique.» Cependant on accusa le dauphin d'avoir ordonné ce meurtre. La reine Isabeau, mère du jeune prince, pleura la mort du duc de Bourgogne son complice, et traita son fils d'assassin: elle ajouta à tous ses crimes le trait de la plus exécrable des trahisons, elle appela les Anglais dans Paris, et donna la couronne de France à leur roi Henri V.