Arrivé dans sa nouvelle garnison, Claude de Verré, épris des charmes de la demoiselle d'un sieur de Dauplé, la demanda en mariage à son père, l'obtint, et l'épousa après une publication de bans et la dispense des deux autres.

Pour éviter les longueurs, Claude de Verré avait fait passer sa mère pour morte; le contrat n'était que sous seing-privé. Mais, clause assez singulière, le futur s'engageait, en cas de séparation, à payer à la demoiselle Dauplé une somme assez considérable.

Les deux époux ne jouirent pas long-temps des douceurs de leur union; le sieur de Verré fut obligé de suivre le régiment d'Harcourt, qui était commandé pour aller en Flandre.

A la fin de la campagne, il ne songea pas à aller passer l'hiver auprès de sa femme. Il se rendit à Chauvigny, où il ramena son frère. Nouveaux transports de joie de la part de madame de Chauvigny, nouveaux soins, nouvelles attentions de la part de son prétendu fils. Cependant, dans les fréquens voyages qu'il faisait à Saumur, il devint amoureux d'une jeune personne nommée Anne Allard, qui était belle, riche, et bien née. Elle aima ce jeune homme, et eut pour lui des bontés dont les suites devinrent embarrassantes. Il n'y avait qu'un moyen de les couvrir d'un voile, c'était le mariage; mais Claude de Verré était déjà marié. Comment sortir de ce mauvais pas?

Cet embarras fut levé par un bruit qui circula tout d'un coup dans Saumur, et parvint jusqu'à Chauvigny, que le sieur de Verré avait été marié, et que sa femme venait de mourir. Il confirma ce bruit, en montrant une lettre qui lui en apprenait la nouvelle, en prenant le grand deuil, et en faisant paraître, à l'extérieur, tous les signes d'une douleur sincère.

Néanmoins il continuait toujours de voir secrètement la demoiselle Allard; et dès que les règles de la bienséance le permirent, il confia tout à madame de Chauvigny, se fit pardonner son premier mariage conclu secrètement, obtint la permission d'en contracter un second, et épousa, le 16 mars 1653, la demoiselle Allard; son contrat fut signé par madame de Chauvigny, et par Jacques de Verré.

Cette mère tendre semblait être au comble de ses souhaits. Son fils aîné, en se mariant, avait quitté le service, et elle le voyait fixé auprès d'elle avec une épouse agréable, et qui, par ses bonnes qualités et son commerce aimable, faisait la félicité de sa famille. La mère et les enfans coulaient des jours heureux; l'union et la concorde régnaient au milieu d'eux; la sage économie de Claude les entretenait dans une honnête aisance; il améliorait, il augmentait les biens; il embellissait le château de Chauvigny, il jouissait, sans partage, du cœur d'une femme belle et vertueuse qu'il aimait, il voyait croître sous ses yeux deux enfans, fruits de son hymen.

Cette famille fortunée goûta ainsi toutes les douceurs de la vie privée pendant cinq ans. Il parut alors dans le canton un soldat aux gardes, dont la présence porta le trouble et la discorde dans cette maison. Ce soldat disait hautement que celui qui se disait Claude de Verré était un imposteur, que ce nom et cette place lui appartenaient. Il racontait qu'ayant quitté la maison paternelle en 1638 pour aller joindre le régiment où son père lui avait procuré le grade d'enseigne, différentes aventures, que son goût pour les femmes et pour la dissipation lui avaient occasionées, s'étaient opposées à son avancement, et il s'était vu réduit, par sa faute, à se faire simple soldat dans le régiment des gardes françaises. Il avait été fait prisonnier au siége de Valenciennes en 1656; et, depuis, après une aussi longue absence, il n'avait osé reparaître dans sa famille, craignant de n'y recevoir que de trop justes reproches sur son inconduite.

Mais il apprit qu'un imposteur avait usurpé sa place, et s'était fait reconnaître pour le fils de la maison. Il s'enhardit enfin à paraître devant madame de Chauvigny; il la conjure de se rappeler ses traits, le son de sa voix, sa démarche, ses attitudes; il lui fait observer que, dans sa jeunesse, il avait eu une brûlure au front, et que la cicatrice lui en était toujours demeurée. Il lui rappelle mille circonstances de son enfance dont il était impossible à l'usurpateur de parler. Mais tout était inutile. «Je n'ai jamais eu que deux enfans, lui dit-elle; ils sont tous deux ici; ainsi vous êtes un imposteur.» Celui qui était en possession de l'état réclamé par le soldat ne manqua pas de se joindre à madame de Chauvigny, accabla le soldat d'injures, et le menaça de le faire punir de la peine des imposteurs.

Le soldat, cependant, ne se rebuta pas de ce mauvais succès. Il rendit plainte devant le lieutenant-criminel de Saumur, et prit des conclusions directes contre l'usurpateur. L'instruction fut entamée. Le lieutenant-criminel, après les premiers interrogatoires et diverses confrontations, ne savait plus comment parvenir à la découverte de la vérité. Il sut que le sieur de Piedfélon, frère de la dame de Chauvigny, avait constamment refusé de reconnaître le mari d'Anne Allard pour son neveu, et l'avait toujours traité d'imposteur. Il pensa que cette persévérance, qui avait résisté au témoignage de sa famille entière, devait être de quelque poids. En conséquence, il confronta cet oncle avec le soldat. Il était certain qu'ils ne s'étaient pas encore vus. Le soldat n'eut pas plus tôt aperçu le sieur de Piedfélon, qu'il se précipita dans ses bras, où il fut reçu avec tous les transports de la joie la plus vive. Leurs larmes se confondirent; des mots entrecoupés et les expressions les plus tendres formaient tout leur dialogue.