Le juge, témoin de cette scène, commença à voir la lumière; et il n'eut plus le moindre doute, quand il eu vu tous les parens se ranger du côté du soldat, et embrasser l'opinion de Piedfélon. Il ne balança plus à informer contre l'époux d'Anne Allard, et à le poursuivre comme imposteur.
On entendit en témoignage une grande partie des officiers du régiment d'Harcourt, qui attestèrent unanimement que l'accusé était le sieur Michel Feydy, sieur de la Lerauderie. D'un autre côté, une foule d'autres témoins, qui avaient connu le soldat dans différentes circonstances, déposèrent qu'ils l'avaient toujours connu sous le nom de Verré.
Cette information, soutenue de la reconnaissance uniforme et constante de toute la famille, décida du sort des prétendans. Le lieutenant-criminel de Saumur, par sentence du 21 mai 1657, déclara le soldat aux gardes être véritablement Claude de Verré, le remit en possession de tous ses biens, et condamna Michel Feydy à être pendu, comme atteint et convaincu du crime d'imposture et de supposition.
Michel Feydy se déroba par la fuite à l'exécution de ce jugement. Pour rendre son évasion plus sûre et plus facile, il mit sa femme dans son secret, l'assurant bien toujours qu'il était le véritable Claude de Verré. Il lui remit sa procuration; elle lui promit d'en faire usage avec tout le zèle dont elle était capable; elle l'aida à enlever tous les effets propres à soulager la rigueur de son exil. Puis il s'arracha de ses bras et disparut, sans que depuis on ait jamais entendu parler de lui.
La sentence du 21 mai 1657 donna matière, comme on le pense bien, à une série de contestations que la justice seule pouvait terminer.
En vertu de cette sentence, le soldat, le véritable Claude de Verré, se mit en possession de la terre de Chauvigny et de tous les biens qui avaient appartenu à son père.
Anne Allard, munie de la procuration de son mari, interjeta appel au parlement de la sentence qui l'avait condamné; mais en même temps elle attaqua directement, et en son nom, la dame de Chauvigny et Jacques de Verré. Il est peu d'exemples d'une situation pareille à celle où se trouvait la dame de Chauvigny. Cette tendre mère passe dix-huit années de sa vie à pleurer la perte d'un de ses enfans. Au moment où elle s'y attend le moins, son second fils lui présente un homme qu'il prend pour ce frère si désiré. Elle se laisse surprendre par la tendresse, et l'adopte. Ce nouveau venu devient l'objet de toutes ses affections. Tout conspire à la confirmer et à l'entretenir dans cette douce erreur; et il se trouve que cet homme n'est qu'un imposteur.
Mais ce qui acheva de dessiller les yeux de plusieurs personnes encore prévenues, ce fut l'apparition soudaine de la demoiselle Dauplé, première femme de Michel Feydy, et dont, comme on l'a vu, il avait porté le deuil. Elle demanda à être partie intervenante au procès, et interjeta appel de la sentence qui condamnait son mari à mort. Elle réclamait aussi à la dame de Chauvigny et à Jacques de Verré une pension de cinq cents livres et les arrérages depuis que son mari l'avait abandonnée.
Les débats de cette cause furent vifs, animés, intéressans. Le parlement, par arrêt du 21 juin 1659, mit toutes les parties hors de cour. Le soldat aux gardes fut affermi dans sa possession du nom de Verré et de tous les droits qui y étaient attachés. Les enfans provenus du mariage d'Anne Allard, attendu la bonne foi de leur mère, furent déclarés légitimes. La dame de Chauvigny paya des dommages et intérêts à Anne Allard.
Quant à la sentence de mort qui avait été rendue par contumace, le parlement garda le silence, l'accusé ne se présentant pas en personne. Ainsi Michel Feydy mourut dans les liens de la mort civile.