Ce journalier ayant fait connaissance de la fille d'un laboureur d'une paroisse voisine, conçut pour elle une passion désordonnée. Cette jeune fille se nommait Catherine Segaret. Elle répondit à l'amour de Moinot; et leur liaison ne tarda pas à être criminelle. Ce commerce coupable les amena insensiblement à former le projet de s'unir; mais pour en rendre l'exécution possible, Moinot fut inspiré par un génie infernal. Il conçut le dessein de se débarrasser du même coup, et par le poison, de sa femme et de ses enfans. Ce n'était pas assez pour ce monstre d'une seule victime; il voulait pour ainsi dire ensevelir dans le même tombeau tous les fruits de son premier amour, pour qu'ils ne fussent pas continuellement devant ses yeux des reproches vivans de son crime.

François Moinot achète de l'arsenic, et épie avec impatience une occasion favorable pour consommer son forfait. Il saisit le moment où sa femme était sortie avec ses enfans; il met le fatal poison dans la soupe destinée au dîner de la famille. L'heure du repas arrivée, il feint de n'avoir pas appétit, et s'abstient de toucher au plat empoisonné. Mais sa femme et ses enfans n'eurent pas plus tôt mangé de cette soupe qu'ils éprouvèrent tous les symptômes de l'empoisonnement. L'aîné des enfans de Moinot mourut au bout de quelques instans dans des convulsions horribles. Le bruit de cet événement se répandit aussitôt dans le village. La mère et les autres enfans ne furent pas long-temps sans éprouver les mêmes accidens; mais des secours administrés à propos les rappelèrent à la vie et à la santé. Cependant les soupçons se réunirent sur François Moinot. La justice ayant fait constater le délit, le coupable et sa complice furent conduits en prison. Après une instruction très ample, Moinot fut déclaré convaincu d'avoir empoisonné sa femme et ses enfans, et pour réparation condamné à être rompu vif et jeté au feu.

Sur l'appel de la sentence des premiers juges, les accusés furent transférés à la conciergerie, et la fille Segaret y mourut le 21 septembre 1783. Six jours après, Moinot fut condamné par le parlement à faire amende honorable, avec écriteau portant ces mots: empoisonneur de sa femme et de ses enfans, au devant de la principale porte de l'église de Saint-Nicolas de Civray, à être ensuite rompu vif, mis sur la roue, puis jeté dans un bûcher ardent pour y être réduit en cendres, et ses cendres jetées au vent.

Jamais condamnation ne fut plus équitable que celle qui fut prononcée contre l'auteur d'un attentat aussi monstrueux. Le crime dont il avait été accusé était constaté de la manière la plus authentique, et les preuves les plus évidentes se réunissaient contre le coupable. Les juges, vengeurs de l'innocence et de la société, n'avaient pas à hésiter sur l'application de la peine; ils prononcèrent en connaissance de cause.


BARBE DIDIOT.

Le moindre désordre dans la société peut donner lieu aux plus graves accidens, entraîner la ruine de plusieurs familles, les vouer à la honte et au mépris public, et faire quelquefois monter des innocens à l'échafaud. C'est ainsi que le plus petit dérangement dans les ressorts d'une machine ne tarde pas à y porter la turbation, et à en paralyser toutes les fonctions. Quand le moraliste remonte à la source des plus grands crimes ou des accusations les plus capitales, il est presque toujours sûr de trouver qu'ils sont les effets de causes presque indifférentes au premier coup d'œil.

Ainsi une fille, après être devenue mère, essuie des reproches de ses parens, et disparaît tout-à-coup de son village. On ignore quelle route elle a prise, dans quelle ville elle s'est retirée. A la fontaine, au moulin, à la veillée, partout, les commères du canton s'interrogent, s'interrompent, et se répondent diversement sur le sort de la fugitive. «Elle est, dit l'une, aux Loges auprès de Grand-Pré.—Non, reprennent les autres, on l'a vue à Paris; on lui a parlé près de telle église.—Point du tout, dit une troisième; elle était enceinte des œuvres du sieur un tel; il l'a empoisonnée avec un gobelet de vin, et l'a enterrée tout habillée dans un trou vers le soupirail de la cave.—Cela n'est pas vrai, réplique une commère qui survient, on l'a trouvée dans la maison de son assassin, ayant des coups de couteau à la gorge, et liée avec quatre liens dans une botte de paille.»

Ces affreux propos passent de bouche en bouche; le magistrat prend des caquets pour la clameur publique, et sans autre dénonciation, sans aucun corps de délit, sans savoir si cette fille égorgée, empoisonnée, enterrée même, est morte, ou si elle vit, il rend plainte contre l'homme désigné par tous ces bavardages, le fait décréter de prise de corps, ordonne qu'il soit jeté dans les prisons, envoie dans sa maison des ouvriers qui la fouillent et refouillent en tous sens pendant douze jours; enfin, fait planer sur sa tête innocente cinq ou six accusations toutes capitales. Que de calamités causées par le premier égarement d'une jeune fille!