Nicolas Sillet, âgé de près de soixante ans, exerçant avec honneur les fonctions de notaire royal à Montfaucon en Champagne, est, dans cette histoire, le personnage innocent aux prises avec la calomnie. Il faisait valoir, par les mains de Didiot, laboureur, et de Catherine Melinet, sa femme, quelques héritages dépendans de son patrimoine. Didiot était un excellent cultivateur, mais pauvre; le sieur Sillet lui fit plusieurs avances, soit pour acheter des bestiaux, soit pour subvenir à ses besoins personnels. En 1771, Gérard Mazagot vendit à Didiot un cheval, moyennant la somme de deux cent cinquante livres. Le 1er juillet, on fit un billet payable en trois paiemens. Didiot, sa femme et leur fille majeure, s'obligèrent solidairement envers le vendeur. Ce marché fut à peine conclu, que les acheteurs recoururent au sieur Sillet, le priant de les acquitter envers Mazagot, et de se subroger à ses droits. Il y consentit, et paya Mazagot, qui lui donna quittance, avec subrogation à ses droits. Ainsi le sieur Sillet devint créancier de Jean Didiot, de sa femme et de sa fille, d'une somme de deux cent cinquante livres, sans parler de plusieurs autres dettes antérieures.

Barbe Didiot, fille du débiteur du sieur Sillet, faisait paître les bestiaux de son père, et l'aidait dans les travaux du labourage. Malheureusement cette fille n'avait point cette simplicité de goûts et de mœurs nécessaire pour apprécier le bonheur de la vie des champs. Recherchée dans ses ajustemens, elle voulait aimer et plaire. Elle avait déjà porté les fruits de sa coquetterie; le 2 juillet 1766, elle avait fait sa déclaration qu'elle était enceinte d'environ sept mois, des œuvres de Jean Sillet, frère du notaire; et peu de temps après elle avait donné le jour à une fille.

Depuis cette époque, Barbe était fréquemment en querelle avec ses parens. Il lui fallait subir, en outre, les brocards de tous ceux qu'elle rencontrait, et qui ne l'épargnaient guère sur l'article de sa maternité précoce. Ces circonstances lui rendaient fort désagréable le séjour de son pays natal. D'un autre côté, vaine, légère, coquette par caractère, Barbe se déplaisait dans la médiocrité de son état; tous les jours elle parlait de quitter sa famille, d'aller à Paris, et de n'en revenir que quand elle serait sur le bon ton.

Enfin, déterminée à exécuter son projet dans le mois de juillet 1774, étant alors âgée de trente-deux ans, elle pria quelques-unes de ses connaissances de vouloir bien lui garder plusieurs de ses effets qu'elle ne pouvait emporter; mais personne ne voulut se charger de ce dépôt. Le sieur Sillet possédait à Montfaucon, loin de son domicile, une masure composée d'une grange et d'une écurie. On en déposait la clef dans un trou du mur, et Barbe Didiot ne l'ignorait pas, puisqu'elle la prenait tous les jours pour aller soigner les bestiaux. Elle fit donc différens ballots de ses effets, les porta dans cette masure, la nuit du 21 au 22 juillet 1774, et les cacha dans différens endroits d'un tas de foin.

Le 22, cette fille vint chez le sieur Sillet; elle lui fit part de sa résolution, sous l'inviolabilité du secret. Elle lui déclara qu'elle avait déposé dans sa masure une partie de ses hardes, et qu'elle y avait passé la nuit. Le sieur Sillet lui fit alors toutes les observations possibles pour l'engager à rester avec ses parens: ce fut en vain. «Au moins, lui dit-il en insistant, vous auriez dû laisser vos effets chez votre père.—Non, répliqua-t-elle; ils seront plus en sûreté chez vous que chez mon père: je les ai achetés de mon argent, ils m'appartiennent. D'ailleurs je vous dois ainsi que mon père et ma mère; ne leur faites point de frais; mes effets vous serviront de nantissement.»

Barbe Didiot partit donc, et ses effets restèrent où elle les avait placés, sans que le sieur Sillet s'en occupât le moins du monde. Souvent ils furent vus par les gens qui prenaient ou serraient du foin dans la grange. Lorsqu'on venait en parler au sieur Sillet, fidèle au secret qu'on lui avait demandé, il se contentait de répondre qu'il fallait les laisser et les ranger de manière qu'ils ne gênassent point.

Dans le temps de la disparition de Barbe Didiot, l'on vit passer à Lizy près Vouziers, sur la route de Paris, une fille proprement mise. Quelqu'un l'ayant abordée, lui fit diverses questions; elle répondit qu'elle était de Montfaucon, et qu'elle allait travailler en France ou chercher condition à Paris. On lui témoigna de la surprise de ce qu'une fille si bien habillée cherchât condition; elle répliqua qu'elle s'éloignait de son pays parce qu'elle n'avait pas lieu d'être satisfaite de ses parens.

En 1775, la masure dont on vient de parler tomba presque entièrement en ruine: la voûte de la cave se fendit de toutes parts. Le sieur Sillet ayant acheté, près de cette masure, une partie de maison, voulut les faire réparer l'une et l'autre en même temps. Il traita donc avec deux ouvriers qui se chargèrent de l'entreprise. Lors de la réception de l'ouvrage, il les régala comme c'est assez l'usage en province; il paraît même que le vin ne leur fut pas épargné; ils retournèrent à grand'peine à leur logis.

Alors la chronique scandaleuse débita qu'il les avait fait boire avec excès pour les engager à taire qu'ils avaient trouvé, dans la cave, le cadavre de Barbe Didiot, comme si l'ivresse avait jamais été la garantie de la discrétion. Avant qu'on tînt ces propos, on avait parlé de la fille Didiot devant le sieur Sillet; et on lui avait demandé s'il savait ce qu'elle était devenue. Tantôt il avait répondu: Je n'en sais rien; tantôt: Elle est peut-être fort à son aise. Quelquefois faisant allusion aux brillantes espérances que Barbe avait conçues, il avait ajouté par plaisanterie: Sans doute vous la verrez revenir tôt ou tard, et sur le bon ton.

On tira des inductions horribles de ces réponses si naturelles. Chacun émit son opinion, chacun apporta sa conjecture. Insensiblement les présomptions bien ou mal fondées devinrent des certitudes; et quoiqu'il n'existât aucun corps de délit, la populace, dans ses rumeurs indiscrètes, n'en désignait pas moins un coupable.