Le procès-verbal d'exécution ne contenant aucunes charges contre la femme, elle fut seulement bannie pendant cinq ans par un second arrêt du 5 février 1784.


LA PROSTITUÉE D'AY.

Les accusations fondées sur de simples préventions, sur des rumeurs populaires, sont trop nombreuses, et ne sont que trop souvent accompagnées de circonstances déplorables, pour que l'on puisse craindre d'y revenir. Il faut constamment tenir éveillée l'attention de la justice sur un point aussi délicat. En voici encore un exemple; mais du moins cette fois n'avons-nous qu'à applaudir à la conduite des magistrats.

Marie-Jeanne Thillois, domiciliée dans la ville d'Ay, avait été prostituée par sa mère, avant même d'avoir atteint l'âge de puberté. Après avoir, pendant quelque temps, vécu du produit de ses charmes, elle entretint des liaisons intimes avec deux scélérats qui furent justiciés à Reims; elle se maria ensuite. Ayant, dit-on, hâté la mort de son premier mari, elle en épousa un second, qui, ne pouvant vivre avec elle, la chassa de chez lui, ainsi que l'enfant qu'elle avait eu de son premier mariage.

Marie-Jeanne trouva un asyle auprès d'une femme charitable qui la prit en qualité de servante; mais ayant continué ses débauches et étant devenue enceinte, elle fut chassée. Après avoir erré pendant quelque temps, elle se retira à Épernay; les officiers de police de cette ville, instruits de la conduite scandaleuse qu'elle tenait, lui signifièrent qu'elle eût à en sortir au plus tôt.

Marie-Jeanne Thillois eut à cette époque un premier accès de désespoir; le 30 août 1780, elle se précipita dans un puits: deux personnes, témoins de cette action, accoururent et lui sauvèrent la vie. Chassée d'Épernay, elle retourna dans la ville d'Ay, où elle se lia avec un homme âgé de soixante-dix ans dont elle devint la concubine; elle ne laissait pas d'avoir d'autres amans; aussi la vit-on bientôt enceinte de nouveau, et sans scrupule, elle déféra à son septuagénaire les honneurs de la paternité.

Mais ce dernier ayant dissipé avec elle le peu de bien qu'il possédait, et se trouvant sans ressources, se retira chez un de ses parens dans la ville d'Avenay. Marie-Jeanne vint l'y trouver, lui demanda de l'argent; et sur son refus, se jeta dans la petite rivière d'Avenay. Le vieillard appela au secours; ses cris attirèrent le maire, qui l'aida à tirer cette femme du ruisseau, et à la ramener à des sentimens plus raisonnables.

Elle se rendit à l'Hôtel-Dieu de Reims pour y faire ses couches, et revint peu après retrouver le vieillard qu'elle avait subjugué. Mais les orgies bruyantes et scandaleuses qui avaient lieu dans cette maison ayant attiré l'attention des magistrats, le maire menaça Marie-Jeanne Thillois de la chasser de la ville, si elle ne quittait la maison du vieillard. Pour éviter l'effet de ces menaces, elle loua un logement ailleurs; mais la conduite qu'elle y tint déplut aux propriétaires, qui crurent devoir la chasser. Elle eut alors un troisième accès de désespoir; elle allait se précipiter dans les fossés d'Ay, lorsque des femmes charitables la consolèrent, la détournèrent de son tragique dessein, et l'une d'elles se chargea par pitié de ses deux enfans.