Trop connue dans la ville d'Ay, elle retourna à Épernay; mais la police ne tarda pas à l'en expulser pour la seconde fois. Elle revint à Ay, et logea chez un vigneron nommé Testulat Baudouin. Là elle fit connaissance avec un maître de danse, vagabond comme elle; et tandis que celui-ci allait donner ses leçons par la ville, Marie-Jeanne, sous prétexte de blanchissage et de raccommodage, recevait chez elle tous les hommes qui s'y présentaient. Une nouvelle grossesse fut le résultat de cette vie dissolue, et le scandale fut tellement porté à son comble, que le procureur-fiscal d'Ay fit assigner le vigneron Testulat pour le condamner à mettre Marie-Jeanne hors de chez lui.

Par esprit de vengeance, celle-ci mit l'enfant qu'elle portait sur le compte du sieur Genet, beau-frère du procureur-fiscal. Le sieur Genet, commerçant à Ay, avait d'ailleurs le tort personnel d'avoir interdit l'entrée de sa maison à cette femme, dont la conduite dépravée pouvait faire du tort à son commerce.

Cependant Marie-Jeanne, abandonnée par son maître de danse, exposée aux insultes de la populace, manquait du nécessaire pendant la saison la plus rigoureuse. Une noire mélancolie s'empara d'elle; elle résolut de se détruire elle et son enfant. Le 19 décembre 1783, elle alla passer la veillée chez une femme de sa trempe. Elle en sortit vers minuit en disant qu'elle avait un rendez-vous, et ne rentra pas chez elle. Huit jours s'écoulent; Marie-Jeanne ne reparaît pas. Bientôt sa disparition subite est la grande nouvelle d'Ay. On recherche quelles en peuvent être les causes; elle avait désigné Genet comme l'auteur de sa grossesse. On en conclut que c'était chez lui et avec lui qu'elle avait eu ce rendez-vous dont elle avait parlé; qu'il serait bien possible qu'elle eût été assassinée et enterrée chez Genet. Les conjectures deviennent des soupçons, les soupçons des certitudes. On invente mille contes plus absurdes les uns que les autres. La justice intervient; on informe; on fulmine des monitoires. On ne saurait s'imaginer quel feu l'on apportait à venger la mort d'une misérable prostituée, qui de son vivant pouvait à peine trouver un gîte.

Pendant toutes ces rumeurs, que faisait la femme que l'on disait assassinée? Accoutumée à déloger sans bruit, elle était allée retrouver son mari à quelques lieues d'Ay, pour tenter de se réconcilier avec lui. Le mari et la femme reviennent ensemble dans Ay, le 13 janvier suivant. Marie-Jeanne rend à Testulat Baudouin la clef de la chambre qu'elle avait occupée dans sa maison. Son mari fait un inventaire des meubles qu'elle y avait, et en laisse une copie au propriétaire. Le même jour, Marie-Jeanne disparaît de nouveau, et le 11 février, on la trouve noyée dans la Marne, à une demi-lieue d'Ay.

L'apparition momentanée de cette malheureuse femme dans la ville d'Ay n'avait ralenti en rien les poursuites commencées à la requête du procureur du roi au bailliage d'Épernay. Elles prirent une nouvelle activité lorsque son cadavre eut été trouvé dans la Marne. Un monitoire affiché à tous les carrefours menaça des foudres de l'église quiconque ne viendrait pas déposer ce qu'il savait, ou ce qu'il avait ouï dire sur le compte de Marie-Jeanne et de Genet-Dubuisson: soixante-un témoins furent entendus, et l'orage éclata. Le 10 mai, trois décrets furent lancés, deux de prise de corps, contre les sieurs Genet fils et Feutré, apprenti dans la maison, et un d'ajournement personnel contre le sieur Genet père. Les trois accusés se rendirent appelans des différens décrets décernés contre eux. Genet père, décrété seulement d'ajournement personnel, resta sur les lieux, et subit son interrogatoire; les deux autres, vaincus par les conseils de leurs amis, s'absentèrent dans le premier moment, jusqu'à ce qu'on leur eût accordé des défenses, à la charge de se représenter en ajournement personnel. Ils retournèrent alors dans le sein de leur famille; et les juges d'Épernay, fâchés, sans doute, d'avoir été si loin, ne crurent pas devoir continuer l'instruction qui avait été commencée sans corps de délit, puisque quelques jours après, Marie-Jeanne avait été vue à Ay avec son mari.

Le tribunal avait à éclaircir si la mort de Marie-Jeanne Thillois devait être attribuée à un suicide, ou si elle était l'effet de la vengeance et de la barbarie des trois complices de ses débauches, ainsi que l'avait prétendu la rumeur populaire. Les antécédens de cette femme étaient un indice suffisant; ses tentatives répétées de suicide, son expulsion de toutes les villes, sa misère, ne devaient laisser aucun doute au sujet de sa fin misérable. On ne devait pas chercher de coupables, puisque personne n'avait intérêt à le devenir.

Aussi, par arrêt du 11 septembre 1784, les accusés furent renvoyés absous, et il leur fut permis de faire imprimer et afficher l'arrêt.


ÉGALITÉ DES CITOYENS
DEVANT LA LOI.