Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles, l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison. Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse: il s'effraie; il tremble. Le roi, disait-il, a donné des ordres à la justice de venir me prendre pour me faire mourir.
Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet.
Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31 octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis, éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur, faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu qu'il lui ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher. Le neveu arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence, et lui avait dit qu'il était bien fâché de lui avoir manqué. Le sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui avait dit qu'il revenait comme l'enfant prodigue. Au souper, Paulet n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour, il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti brusquement comme il était venu.
Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement, lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre, en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes, qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant d'une violente strangurie.
Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: Qui voudrait demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus d'amis. La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans la maison. Vous êtes malade, lui dit-il d'un ton sinistre, il fait froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous.
La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au lendemain, et rentre chez elle.
La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari.
Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore, appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet.
Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer.
Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue, mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu lieu depuis trois ou quatre heures.