La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration. Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans. Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses?
Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins. Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête famille un opprobre éternel. Le tombeau, leur dit-il, couvrira le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons trouvé mort à côté de son lit. Ce conseil, qui devait avoir des conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère. Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut; bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide.
Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: Mon frère était venu à Mauguis, dit-elle, pour me dire de le regarder comme l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout. Les plus affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros, devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur. En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds, une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé.
Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent dans leur première réponse. Cette contradiction avec le rapport des gens de l'art éveilla l'attention du magistrat. Il entrevit, dans toute cette affaire, de mystérieuses circonstances, qu'il importait à la justice de pénétrer. Les habits du sieur Paulet ne se retrouvant pas, le magistrat ordonna des recherches dans toute la maison. On fouilla dans le puits, et l'on en retira une perruque et un chapeau. Cette nouvelle circonstance accrut encore l'étonnement. Ces effets furent présentés aux Ducros, qui les reconnurent. Alors le procureur du roi, intime ami du sieur Mourgues, conclut au décret de prise de corps contre les deux époux; mais le juge, voulant éclairer davantage sa religion, n'eut point égard pour le moment à cette réquisition; et plusieurs jours s'écoulèrent sans nouveaux incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis de nouveau de se transporter à la maison du défunt. Il s'y rendit sans délai, et ordonna de nouvelles recherches, afin de découvrir les hardes de Paulet. On allait mettre le puits à sec, lorsque les Lombard, instruits que l'on s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent à faire l'aveu du motif qui leur avait suggéré leur première réponse. Les hardes du défunt furent présentées à la justice. On les examina; on reconnut qu'elles avaient été mouillées et percées avec des crochets. Le juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame Mourgues, fit faire de nouvelles perquisitions avec le soin le plus minutieux. Le puits fut tari; on en retira des graviers et des pierres qui furent pesés. Les conjectures allaient leur train, au milieu de ces diverses circonstances. On pensait que le sieur Paulet avait été assommé à coups de pierres, dont quelques-unes paraissaient ensanglantées; les hommes de l'art repoussaient cette idée, en alléguant que la résistance d'une colonne d'eau amortit l'action de la chûte d'une pierre, et qu'il est impossible qu'une pierre conserve l'empreinte du sang, après quelque séjour dans l'eau.
Le juge fit continuer l'instruction de la procédure. On fouilla les armoires de la maison, et l'on y trouva un drap où l'on remarqua des traces de sang. Les hommes de l'art, après l'avoir examiné, déclarèrent que ce drap avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté. Ils se fondaient sur plusieurs taches terreuses, et sur quelques-unes sanguinolentes, mais légères, qu'ils avaient remarquées dans leur examen.
Alors le procureur du roi requit une seconde fois le décret de prise de corps; mais le juge, homme impassible et sage, ne crut pas devoir acquiescer à cette nouvelle demande. Le chapeau du sieur Paulet, retrouvé dans le puits, la circonstance avérée que cet homme en avait été retiré lui-même tout habillé, les actes de démence recueillis dans les informations, les tentatives fréquentes de Paulet pour se donner le même genre de mort pendant sa première aliénation, tout enfin lui prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta donc les conclusions du procureur du roi, et se contenta de décerner un décret d'ajournement personnel contre les Ducros, le chirurgien Barthélemy, les deux Lombard et Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur Barthélemy avait fait naïvement et avec le courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil imprudent qu'il avait donné.
Cependant la dame Mourgues interjeta appel du décret d'ajournement, et le procureur du roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La cause fut plaidée solennellement, et par arrêt du 8 août 1783, la cour débouta unanimement la dame Mourgues de son appel, conserva la liberté aux Ducros, et renvoya la cause et les parties devant le premier juge, pour continuer la procédure extraordinaire qui avait été entamée.
Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir subi toutes les épreuves de la procédure criminelle, obtinrent une justice éclatante. Les officiers royaux de Lunel rendirent une sentence définitive qui les déchargea de l'accusation intentée contre eux, et condamna la veuve Mourgues à payer, à titre de dommages et intérêts, quinze cents livres aux Ducros, douze cents livres aux Lombard, et trois cents livres au sieur Barthélemy; en outre, l'accusatrice était condamnée aux dépens envers toutes les parties.
La dame Mourgues interjeta appel de cette condamnation par lettres du 26 juin 1784. Les Ducros, épuisés par les frais considérables de cette procédure, et par les incidens sans nombre formés par leur accusatrice, étaient dans l'impuissance de poursuivre la confirmation de la sentence de Lunel. Deux ans après, le 8 juillet 1786, la dame Mourgues, produisit un mémoire accompagné d'une requête, dans laquelle elle demandait que, faisant droit sur son appel, il plût à la cour de condamner les Ducros aux peines de droit, et de les condamner solidairement avec les autres accusés à une somme de dix mille livres, à titre de dommages et intérêts, ladite somme devant être applicable aux pauvres de l'hôpital de Lunel.