La mort vint frapper la dame Mourgues au milieu de ses poursuites acharnées. Les Ducros respirèrent. Ils firent assigner en reprise d'instance le sieur Mourgues fils, demandant qu'il fût débouté de l'appel avec amende et dépens, et condamné en outre à quatre mille livres de dommages, à raison du préjudice que leur causait la continuation de l'instance reprise.
L'affaire fut portée devant le parlement de Toulouse, et, après de sages lenteurs commandées par une cause aussi délicate, l'innocence des six accusés fut reconnue par arrêt du 14 août 1787; le sieur Mourgues fut débouté de l'appel avec dépens; la sentence qui portait contre lui des condamnations pécuniaires fut confirmée; et la cour ordonna l'impression et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.
INFORTUNES DE LA FAMILLE VERDURE.
Que des enfans dénaturés portent une main sacrilége sur ceux qui leur ont donné le jour, c'est un attentat monstrueux dont les annales de la justice ne fournissent malheureusement que trop d'exemples: l'impatience de jouir d'un patrimoine que la mort d'un père peut seule leur assurer, a pu étouffer dans le cœur de ces monstres la voix de la nature, et les porter par degrés au comble de la férocité; mais qu'un père tendre dont toute la vie est exempte de reproches; qu'un père environné d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, assassine un de ses enfans; qu'il choisisse pour victime de sa fureur précisément celui dont les soins assidus, les services continuels exigent de lui plus d'attachement; que, par cet acte de barbarie, il se prive d'un soutien, de celui de sa nombreuse famille; que ses autres enfans concourent à la consommation de cet abominable forfait, c'est ce que nul être raisonnable ne pourra jamais présumer. Il faut, pour croire à un semblable attentat, que les preuves en soient si nombreuses, si claires, qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même que ces preuves existent, l'homme sage tremble encore de prendre les fausses lueurs du mensonge pour la lumière de la vérité. Dans le récit que nous allons faire, rien ne motive l'accusation de parricide; il faut absolument supposer qu'il a été commis sans intérêt, contre l'intérêt même de l'accusé.
Jacques Verdure était né d'une famille honnête et pauvre de la paroisse de Berville. Jeté par le malheur de sa situation dans la condition de la domesticité, il servit, d'une manière irréprochable, différens maîtres, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en 1755, Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite union.
Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa une maison voisine de celle qu'habitait Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une femme violente, emportée, redoutée de tous les habitans des environs, dont la maison était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté bien connue, était devenue le fléau de la paroisse qu'elle habitait. On verra, par la suite, comment cette horrible mégère fut un des principaux instrumens des malheurs de Verdure.
Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait dans une union intime avec sa femme, avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il n'était pas dans le caractère de la femme Bouillon de respecter sa tranquillité; et Verdure, après quatre années de patience, excédé des tracasseries de cette femme, de ses outrages et de ses violences, fut obligé d'abandonner une maison qu'un pareil voisinage rendait inhabitable pour un homme de son caractère. Il alla demeurer dans une maison située près de l'église de la même paroisse. Là, il continua de vivre dans le calme le plus profond, avec une femme vertueuse, qui s'attachait à faire son bonheur. De huit enfans qui avaient été le fruit de cette union bien assortie, il lui en restait encore six, lorsqu'il eut la douleur de perdre sa chère compagne, à la suite de sa dernière couche.
Par la mort de sa mère, Rose Verdure, âgée alors de vingt-un ans, se trouva de droit à la tête de l'administration intérieure de la maison paternelle. Elle était en outre chargée d'élever son jeune frère et la dernière de ses sœurs, âgée de six semaines lors de la mort de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, cette petite fille fut atteinte d'une maladie fort ordinaire aux enfans de son âge; c'était une dartre générale qui lui couvrait toute la tête de croûtes, qui, étant arrachées journellement par l'enfant, donnaient lieu à des excoriations sanglantes; et souvent l'on était obligé d'employer plusieurs linges, avant de pouvoir étancher parfaitement le sang. Cette circonstance est à remarquer; elle sert à expliquer la découverte d'une coiffe ensanglantée trouvée dans la maison de Verdure le lendemain de l'assassinat de Rose, sa fille.