Il faut dire aussi que, quelque temps avant la mort de cette jeune fille, ses sœurs avaient remarqué qu'un garçon meunier de la même paroisse venait assez fréquemment la voir; qu'il l'entretenait secrètement; que quelquefois il sortait avec elle derrière la maison ou ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir d'un changement notable dans son état. Le père, de son côté, fit la même observation; il en parla même à sa fille quelques jours avant sa mort; mais elle lui protesta que ses soupçons étaient sans fondement. Mais, quelques jours après la catastrophe, ses autres enfans lui ayant fait part de leurs soupçons, l'idée qui l'avait d'abord frappé se représenta vivement à son esprit; diverses autres circonstances vinrent fortifier cette pensée; et c'est ce qui le détermina, dans ses premiers interrogatoires, à déclarer que sa fille était enceinte; ses autres enfans, du moins les deux filles et le fils aîné, firent la même déclaration: toutefois, comme elle n'était basée que sur des soupçons, ils ne crurent pas devoir y insister, et, dans leurs récolemens sur leurs interrogatoires, ils dirent tous que, s'ils avaient déclaré que Rose Verdure, leur sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; mais qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute sur cette grossesse, et non une certitude.
Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, quelques jours avant la catastrophe, cette fille avait dit à sa famille que, le samedi 7 octobre 1780, environ à minuit, tandis qu'elle travaillait à côté de la cuisine, dans une petite chambre donnant sur la cour, on avait tenté de tirer un coup de fusil par un des trous qui se trouvaient à cette chambre; que le coup avait manqué, qu'elle avait même senti l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait été tellement effrayée que les cardes qu'elle tenait alors lui étaient échappées des mains. Hélas! son malheureux père était loin de penser, au moment où elle lui faisait part de cet accident, que, huit jours après, frappée d'un coup mortel, elle expirerait à soixante pas de sa maison, et que les soupçons publics, se tournant sur lui, il se verrait accusé du plus horrible parricide.
Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la nuit où l'infortunée Rose Verdure tomba sous les coups d'un assassin, son père partit le matin pour le marché d'Oudeville, où il acheta trois boisseaux de blé; il en repartit vers une heure un quart après midi, accompagné du nommé Lafosse, passa dans les bois de Berville, où il trouva ses deux garçons qui ramassaient du bois mort pour chauffer le four, et rentra avec eux chez lui, environ à quatre heures après midi. En arrivant, il trouva sa fille aînée occupée à laver du linge à la porte de la maison. Après avoir mangé un morceau de pain, il détrempa et battit de la terre pour boucher quelques trous qu'il avait remarqués à sa maison. Pendant ce temps, Rose alla chez le prieur-curé de Berville chercher du bois, pour le porter chez sa grand'mère, femme d'un âge très-avancé. Environ une heure après le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure quitta ses autres enfans, en leur disant qu'il allait faire moudre son blé, et que leur sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il se rendit à la maison du moulin de Berville; il y trouva Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé; il mangea de la soupe et but plusieurs verres de cidre avec lui. Pendant qu'ils mangeaient, il survint plusieurs personnes, entre autres les nommés Blondel, journalier, et Quesnet, cordonnier. Tous ensemble se rendirent, quelques instans après, au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, et joua quelques airs. Pendant que Verdure s'amusait si innocemment, Antoine Lefret était renversé sur la barre de son lit, sa main posée contre sa tête. En remettant le violon à sa place, Verdure remarqua deux fusils, dont l'un était celui du garçon meunier, et l'autre appartenait au nommé Renoult, à qui Lefret le rendit deux jours après la mort de Rose.
Quand Verdure quitta le moulin pour retourner chez lui, il était environ minuit. En rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde et la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses soins à la plus jeune; la troisième était déjà couchée, mais elle n'était pas encore endormie; les deux garçons étaient également au lit, mais dormaient profondément. «Allons, mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être minuit, couchons-nous.» La seconde de ses filles obéit, lui-même se coucha. Rose lui présenta sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras. Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant la nuit à d'autres qu'à lui-même, dans la crainte de quelque accident, la faisait coucher auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, ne paraissait pas disposée à se coucher encore, il lui dit une seconde fois de se coucher, qu'elle allait user le reste de la chandelle; mais elle lui observa qu'il fallait qu'elle raccommodât un de ses bas et qu'elle lavât le mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa dans une petite chambre qui donnait sur la cour, et contiguë à la cuisine, où couchait toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour raccommoder son bas. Son père, extrêmement fatigué, ne tarda pas à s'endormir. Cependant, lorsque cette famille innocente goûtait un sommeil profond et tranquille, le crime veillait autour de son asile, et des six enfans que Verdure possédait en se couchant, il ne lui en restait plus que cinq à son réveil.
Un peu avant le jour, Verdure appelle sa fille pour l'envoyer à la première messe; personne ne lui répondant, il ouvre une vitre pour se procurer un peu de jour; et, n'apercevant point Rose, il croit qu'elle est déjà partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte la porte qui donnait de la cuisine dans la petite chambre; il met une veste sur ses épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, il traverse la chambre, et se rend aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, ayant cependant une jambe nue. «Que fais-tu là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton lit?» Surpris de son silence, il approche davantage, et reconnaît, à des signes trop certains, que sa fille n'existe plus. Ce malheureux et tendre père songe alors à ses autres enfans; il craint la triste impression que peut faire sur eux cet événement. Verdure rentre donc pour rassurer ses enfans, et leur dit que leur sœur est morte subitement dans les fosses; il ne connaissait point encore le genre de sa mort. Il les exhorta à ne pas s'effrayer, ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter dans son lit, et prévenir le prieur-curé de Berville, pour que ce déplorable accident ne fît pas de bruit.
En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, et se dispose à enlever le cadavre de sa fille; mais, ayant passé sa main gauche sous l'aisselle droite du corps, il sent que deux de ses doigts entrent dans une blessure. Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était loin de prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse sur la place, et rentre chez lui consterné, annonçant à ses enfans que leur sœur a été assassinée. Il se rend ensuite chez Pierre Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. En effet, il se rend aussitôt au presbytère, et revient chez lui mêler ses larmes à celles de ses autres enfans.
A peine ce fatal événement fut-il connu dans le public, qu'une foule de personnes se rendirent sur la place où gisait le cadavre. Chacun cherche aussitôt quel peut être l'auteur de cet attentat; chacun forme des soupçons différens. Les uns trouvent étrange que cette fille ait été assassinée si près de la maison paternelle, sans que son père, sans que sa famille, eussent entendu le coup de fusil qui lui avait donné la mort. D'autres assurent qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle ait été tuée ailleurs, et apportée ensuite dans les fosses; on cherche même des traces de cette translation, on en cherche vainement, on n'en trouve aucune. Un seul des spectateurs, un homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu comme témoin, attesta qu'étant sorti devant sa porte, environ une heure après minuit, il avait entendu un coup de fusil qui partait du coin oriental de la mâsure de Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt le coup parti, il avait entendu une voix plaintive semblable à celle d'une personne qui recevrait le coup mortel.
Cependant chacun des assistans avait les yeux fixés sur le cadavre. Ce cadavre attestait un homicide; il fallait bien qu'il existât un coupable; et le public, juge presque toujours injuste, quand il suit les mouvemens de son impatience naturelle, s'appliquait à le chercher. Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un soupçon fondé, il se trouva, parmi les spectateurs, des hommes assez cruellement stupides, pour dire qu'il fallait bien que Verdure eût assassiné lui-même sa propre fille, que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le coup. Mais quel fut le premier qui articula cette accusation terrible? on le chercha vainement dans deux informations consécutives composées de quarante témoins. Tout se réduisit à ces mots: J'ai ouï dire dans le public. Ainsi, la voix qui la première avait accusé Verdure demeura inconnue pendant près de six années.
Mais le temps, révélateur des crimes les plus cachés, vint au secours de l'innocence calomniée et opprimée: on découvrit que cet accusateur occulte était un imposteur, convaincu de mensonge par sa propre bouche, sur lequel devaient désormais se concentrer tous les soupçons de la justice.
Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé, s'était présenté avec la foule que la curiosité avait attirée près du cadavre de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; il ne s'arrêta point à examiner les restes inanimés d'une jeune fille qui avait dû lui être chère, et à laquelle il avait marqué des attentions suivies pendant qu'elle vivait; mais il entra dans la maison, s'élança au cou de Verdure, qui, dans ce moment, tenait le plus jeune de ses enfans sur ses genoux, le pressa affectueusement dans ses bras, en lui disant: «Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je plains, c'est toi seul; elle était ton appui, et tu restes chargé d'une nombreuse famille. Pourquoi ne puis-je pas rester! je t'aiderais à l'élever! mais malheureusement je quitte le moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces mots, il sortit de la maison, et passa devant la porte de la femme Étancelin. Cette femme, qui causait alors avec une de ses voisines, lui demanda s'il croyait que l'on eût tué la fille Verdure, sans que son père en eût connaissance. Il répondit d'un air effrayé, en serrant son bâton, et en frappant sur un baquet qui était devant lui, qu'il n'y en avait pas d'autre que le père qui l'eût tuée.