Huit ou quinze jours après, on lui demanda s'il n'avait rien à dire dans cet assassinat. Il répondit qu'il était couché sur un lit lorsque Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en avait pas d'autre que lui qui eût assassiné sa fille.

Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, le juge, haut-justicier de Berville, se rendit sur le lieu du crime, accompagné du procureur-fiscal, de son greffier, et d'un chirurgien-juré; on constata que les vêtemens de Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe droite était nue, et la gauche, chaussée d'un mauvais bas de laine teint en noir; qu'il y avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur d'une pièce de douze sous. Ces trous étaient pareillement marqués au mouchoir et à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient la partie du corps qui avait été atteinte. Ces blessures paraissaient avoir été faites par deux balles tirées avec une arme à feu, et étaient éloignées d'environ un pouce l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, annonçaient que les balles avaient dû sortir par là, et que, par conséquent, le corps avait été traversé d'outre en outre. On trouva encore dans les chairs, une balle morte, de plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de diamètre.

Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice contre la malheureuse famille. On n'avait trouvé ni dans la maison, ni dans les environs, rien qui pût autoriser le soupçon d'un affreux parricide. Il n'y avait ni poudre, ni plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que Verdure et sa famille, habitaient cette maison, il n'y était entré une seule arme à feu; jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure n'en avait possédé une seule. Enfin le juge ne trouva dans la maison aucune trace de meurtre, aucune tache de sang, ni sur les habits, ni sur les meubles, ni sur les murs. Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent faire perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre d'un indice.

Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, mais après une information régulière que Verdure fut décrété de prise de corps, son fils et ses deux filles aînées furent l'objet d'un décret d'ajournement personnel.

La femme Bouillon avait joué un rôle infâme dans cette déplorable circonstance. Un témoin de ce caractère était, pour le malheureux Verdure, l'ennemi le plus dangereux qu'il pût avoir. Toutefois, dans sa déposition, la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer; il lui fallait un certain temps pour former le plan de sa perte, pour le combiner; et l'on verra bientôt le moyen qu'elle mit en usage pour la consommer. D'abord elle déclara entre autres choses, dans sa déposition, que beaucoup de tous ceux qui étaient à considérer le cadavre, se disaient qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.

Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule; elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout, il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon. La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa. «N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur? Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante, pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de conviction déposées au greffe.

Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins, Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier Lefret prit la fuite.

Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim, entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières, qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur. Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison.

Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins, furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la domesticité, une ressource contre la misère.

L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières; et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit appelant a minima de cette sentence; et un arrêt décréta de prise de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un monitoire.