On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père, interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée, c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus par un enfant de six ans.
Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime, il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de la plus légère mesure.
Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille; c'était peut-être arrêter le véritable homicide.
Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement élargis.
La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse.
HISTOIRE DU COLONEL ABATUCCI.
Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions judiciaires.
A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays, en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes, spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle au-delà des Monts; sa principale mission était de poursuivre sans relâche tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les effets; en un mot, cette mission était purement militaire.