C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes des brigands.

Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux, et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une accusation contre lui.

Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence, il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de soumettre sa conduite à son supérieur.

Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur, lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas; qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi.

Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices.

Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.

Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le sieur Abatucci d'une commission semblable.

La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la rigueur des tribunaux.

Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à jamais du voile du secret.

Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris ensuite, et emprisonné de nouveau.