Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera, nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il avait des choses de la plus grande importance à lui révéler.
Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le même jour, pour le même objet.
En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité.
Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions, dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci, et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui? Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables. Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue italienne.
Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et, entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le sieur Abatucci n'insista pas et le congédia.
Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser échapper des faits parvenus à sa connaissance.
Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier, Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance. On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence lui conseillerait.
Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite, lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature.
Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits, travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il regardait sa mission comme achevée.
Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions. A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17 ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement lors du récolement, mais encore lors de la confrontation.