A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la vérité de ce qu'il avait dit.

Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso, furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions.

Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo, Domenico et Antonio, garderaient prison.

Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci. Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel. Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère d'impartialité et de modération qui convient à un juge.

Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et, d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions, tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.

Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire qui dura trois jours.

Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi, s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito.

Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces, à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo.

«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis, tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»

Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci.