Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction d'Ajaccio, et à une légère amende.

Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins, il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la requête du ministère public.

Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des peines.

Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi.

Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.

Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du 17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins, serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait exécuté en effigie, comme contumace.

Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent comptées dans son service honorable et fidèle.