Alors le château fut envahi; le feu, mis aux casernes, gagna bientôt tous les bâtimens: les appartemens du roi furent dévastés, ses fidèles serviteurs poursuivis, arrêtés ou massacrés. Un peloton de dix-sept Suisses s'était réfugié dans la chapelle, où quelques femmes s'étaient également sauvées. Bourdon de l'Oise, armé d'une espingole, enfonce la porte, et dit en riant, dans un baragouin dérisoire, à plusieurs personnes qui étaient auprès de lui: Tirerai-je t'y où ne tirerai-je t'y pas? et à l'instant il lâche la détente. La foule se précipite, et tout est égorgé. Un mauvais acteur tragique se barbouilla le visage du sang d'un Suisse. Le nommé Arthur, riche manufacturier, arracha le cœur à un de ces malheureux, et l'emporta; on a dit, mais le fait est si atroce qu'on se refuse à le croire, qu'il trempa ce cœur dans de l'eau-de-vie brûlée et le dévora. Les domestiques du château, quoique tous d'une opinion révolutionnaire, ne furent pas épargnés. Quelques-uns furent précipités dans les feux des cuisines, d'autres furent égorgés.

Il se trouva quelques vainqueurs généreux: «Grâce aux femmes, s'écria l'un d'entre eux; ne déshonorez pas la nation!» Et il sauva des dames de la cour qui étaient à genoux, en présence des sabres levés sur leur tête.

Cette terrible et déplorable journée se termina par le décret de déchéance que rendit l'assemblée. Le roi fut déclaré déchu de la royauté et la convention nationale convoquée. C'était le dernier jour de la couronne. «La monarchie suspendue, dit M. Thiers, allait être bientôt la monarchie détruite. Elle allait périr, non dans la personne d'un Louis XI, d'un Charles IX, d'un Louis XIV, mais dans celle de Louis XVI, l'un des rois les plus honnêtes qui se soient assis sur le trône.»


[MASSACRES]
DANS LES PRISONS DE PARIS.
PRINCIPALES SCÈNES ET CIRCONSTANCES DE CES JOURNÉES SANGLANTES.

Qui le croirait, si le fait n'était prouvé d'une manière irrécusable? Un ministre de la justice fut le principal ordonnateur des assassinats de septembre! C'était donner au meurtre une sorte de quasi-légalité; on marchait à pas de géant dans la voie d'un effroyable progrès, et l'on devait encore aller bien au-delà.

La coalition des armées étrangères avait fait invasion sur le territoire français; sa marche n'éprouvait que très-peu d'obstacles; déjà plusieurs villes importantes étaient en son pouvoir. La terreur était au cœur des républicains. Danton, à cette époque l'homme le plus puissant de Paris, était ministre de la justice. Doué d'une audace extraordinaire, maître du conseil, ami de Marat et partageant ses opinions, sympathisant par son naturel violent avec les passions de la populace, il pensait qu'il fallait que le gouvernement restât à Paris, qu'il s'y défendît, et que plus tôt que de reculer, il fallait qu'il s'y ensevelît sous les ruines de la patrie. Mais, tout bouillant d'ardeur révolutionnaire, il voulait qu'avant l'arrivée des ennemis du dehors, on immolât les ennemis du dedans, c'est-à-dire les royalistes. Ce fut l'origine de l'odieuse qualification de suspects et des visites domiciliaires. Dès lors le système des dénonciations fut organisé. Tout ce qui avait appartenu à l'ancienne cour, ou par les emplois, ou par le rang, tout ce qui s'était prononcé pour elle, tous les prêtres non assermentés, tous les citoyens qui avaient de lâches ennemis, furent jetés dans les prisons au nombre de douze ou quinze mille individus. La terreur régnait dans Paris. Le comité de défense générale, établi dans la convention, avisait aux moyens de résister à l'ennemi. C'était le 30 août. Quelques membres avaient ouvert l'avis de se retirer à Saumur; cet avis venait d'être combattu par Vergniaud et Guadet. Après eux, Danton prit la parole: «On vous propose, dit-il, de quitter Paris. Vous n'ignorez pas que, dans l'opinion des ennemis, Paris représente la France, et que leur céder ce point, c'est leur abandonner la révolution. Reculer, c'est nous perdre. Il faut donc nous maintenir ici par tous les moyens, et nous sauver par l'audace.

«Parmi les moyens proposés, aucun ne m'a semblé décisif. Il faut ne pas se dissimuler la situation dans laquelle nous a placés le 10 août. Il nous a divisés en républicains et en royalistes, les premiers peu nombreux et les seconds beaucoup. Dans cet état de faiblesse, nous républicains, nous sommes exposés à deux feux, celui de l'ennemi, placé au dehors, et celui des royalistes placés au dedans. Il est un directoire royal qui siége secrètement à Paris et correspond avec l'armée prussienne. Vous dire où il se réunit, qui le compose, serait impossible aux ministres. Mais pour le déconcerter et empêcher sa funeste correspondance avec l'étranger, il faut..... il faut faire peur aux royalistes.....»