Ces mots, accompagnés d'un geste d'extermination, furent l'arrêt de mort des infortunés détenus. Danton laissa tout le conseil frappé de stupeur, et se rendit au comité de surveillance de la commune, où régnait Marat. Danton, que toujours on trouva sans haine contre ses ennemis personnels, et souvent accessible à la pitié, prêta son audace aux horribles rêveries de Marat. Ils formèrent tous deux l'exécrable complot de faire massacrer les malheureux détenus dans les prisons de Paris.
Un nommé Maillard, ancien huissier, qui avait figuré à la tête des femmes soulevées dans les journées des 5 et 6 octobre, s'était formé une bande d'hommes grossiers et propres à tout oser. Comme on savait que cette bande n'agissait que par ses ordres, on l'avertit de se tenir prêt à agir au premier signal, de se placer d'une manière utile et sûre, de préparer des assommoirs, de prendre des précautions pour empêcher les cris des victimes, et de se procurer des voitures couvertes, ainsi que d'autres objets.
Le bruit d'une horrible exécution s'était répandu sourdement dans tout Paris. On accusait perfidement les détenus des complots les plus absurdes; ces malheureux, qu'on accusait, tremblaient pour leur vie; leurs parens étaient dans la consternation, et la famille royale, qui avait été jetée dans la tour du Temple, n'attendait que la mort.
Tout-à-coup, le samedi 1er septembre, se répand la nouvelle de la prise de Verdun. Cette place n'était qu'investie, mais on crut qu'elle avait été emportée par l'effet d'une trahison.
Le lendemain, 2 septembre était un dimanche, et l'oisiveté augmentait le tumulte populaire. De plus, on avait décrété une levée en masse des citoyens. Des attroupemens nombreux se formaient partout, et on répandait que l'ennemi pouvait être à Paris sous trois jours. Cependant une terreur profonde régnait dans les prisons; les geôliers eux-mêmes étaient consternés; celui de l'Abbaye avait, dès le matin, fait sortir sa femme et ses enfans; le dîner avait été servi aux prisonniers deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire; tous les couteaux avaient été retirés de leurs serviettes. Frappés de ces circonstances qu'ils ne pouvaient s'expliquer, ils interrogeaient avec instance leurs sinistres gardiens, qui demeuraient sourds à leurs questions. A deux heures enfin, on entend battre la générale, le tocsin sonne de toutes parts, et le canon d'alarme retentit dans l'enceinte de la capitale; des troupes de citoyens remplissent les places publiques.
Vingt-quatre prêtres, arrêtés pour refus de serment, se trouvaient à l'Hôtel-de-Ville; ils devaient être transférés à l'Abbaye. On choisit ce moment pour leur translation. On les fait monter dans six fiacres escortés par les fédérés bretons et marseillais. Sur les quais, la foule les entoure, et les accable d'outrages. Les fédérés les signalent comme les conspirateurs qui devaient égorger les femmes et les enfans, tandis que les citoyens seraient à la frontière. Ces paroles augmentent encore le tumulte. On ouvre les portières des voitures; on accable d'injures et de coups ces malheureux prêtres. Enfin on arrive dans la cour de l'Abbaye, devant la porte du comité de la section des Quatre-Nations. Maillard était présent avec sa bande féroce. Le premier des prisonniers qui sort du premier fiacre est aussitôt percé de mille coups; celui qui le suit, à cette vue, se rejette dans la voiture; on l'en arrache avec violence, et on l'égorge comme le premier; les deux autres subissent le même sort. Les égorgeurs se portent sur les autres voitures, et font un carnage horrible, au milieu des hurlemens d'une populace furieuse. Tous ces infortunés furent immolés, à l'exception d'un seul, l'abbé Sicard, qui fut sauvé par miracle.
En ce moment arrive, l'infâme Billaud-Varennes, membre du conseil de la commune; il marche sans s'émouvoir dans le sang et sur les cadavres, et, s'adressant à la foule des assassins: Peuple, dit-il, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir. La voix de Maillard s'élève après celle de Billaud: Il n'y a plus rien à faire ici, s'écrie-t-il, allons aux Carmes. On avait enfermé, parqué dans cette église environ deux cents prêtres. Ces malheureux, attendant la mort, adressaient des prières au ciel, et s'embrassaient les uns les autres en signe d'adieu. La bande infernale entre; elle appelle à grands cris le vénérable archevêque d'Arles; on le cherche; il est reconnu et tué d'un coup de sabre sur le crâne. Les monstres, fatigués de se servir du sabre, emploient leurs armes à feu, et font des décharges générales dans le fond des salles, dans le jardin, sur les murs et sur les arbres où quelques unes des victimes cherchaient à se sauver. Plusieurs évêques se trouvaient parmi ces ecclésiastiques, entre autres les évêques de Beauvais et de Saintes, tous deux frères et de la maison de La Rochefoucauld. On les fit rentrer dans l'église à coups de plat de sabre, pour les égorger plus à loisir. L'évêque de Saintes avait déjà la jambe cassée. Il n'avait point été arrêté, mais s'était rendu volontairement en prison pour consoler son frère, vieillard octogénaire. Il fut déposé sur un grabat, et entouré de quelques gendarmes qui paraissaient vouloir le sauver, en le cachant au milieu d'eux. Pendant ce temps, on arrachait les prêtres de l'autel où ils s'étaient réfugiés; on les faisait sortir deux à deux, et on les égorgeait. L'évêque de Beauvais ayant aussi été mis à mort, les cannibales enlevèrent aux gendarmes son généreux frère, le jetèrent à la porte et le massacrèrent.
Tandis que le massacre s'achève aux Carmes, Maillard revient à l'Abbaye avec une partie de ses dégoûtans sicaires. Il était couvert de sang et de sueur. Il entre au comité de la section des Quatre-Nations, et demande du vin pour les braves travailleurs qui délivrent la nation de ses ennemis. Le comité, tremblant, leur en fait distribuer vingt-quatre pintes; on sert ce vin dans la cour et sur des tables entourées de cadavres. On boit, et tout-à-coup, montrant la prison voisine, Maillard s'écrie: A l'Abbaye! A l'Abbaye! répètent ces hommes sanguinaires, et ils suivent leur digne commandant; on attaque la porte; les prisonniers entendent les hurlemens de ces bêtes féroces; les portes sont ouvertes; les premiers détenus qui se présentent sont saisis, traînés par les pieds, et jetés tout sanglans dans la cour. Tandis qu'on immole sans distinction les premiers venus, Maillard se fait remettre les écrous et les clés des diverses prisons. Un homme, qui se trouve parmi les égorgeurs, s'avançant vers la porte du guichet, monte sur un tabouret, et prend la parole: «Mes amis, dit-il, vous voulez détruire les aristocrates, qui sont les ennemis du peuple, et qui devaient égorger vos femmes et vos enfans, tandis que vous seriez à la frontière. Vous avez raison sans doute; mais vous êtes de bons citoyens, vous aimez la justice, et vous seriez désespérés de tremper vos mains dans le sang innocent.—Oui! oui! s'écrient les exécuteurs.—Eh bien! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien entendre, vous jeter, comme des tigres en fureur, sur des hommes qui vous sont inconnus, ne vous exposez-vous pas à confondre les innocens avec les coupables?—Voulez-vous, vous aussi, nous endormir? s'écrie à son tour un des assistans, en brandissant son sabre; si les Prussiens et les Autrichiens étaient à Paris, chercheraient-ils à distinguer les coupables? J'ai une femme et des enfans que je ne veux pas laisser en danger. Si vous voulez, donnez des armes à ces coquins, nous les combattrons à nombre égal, et, avant de partir, Paris en sera purgé.—Il a raison; il faut entrer, se disent les autres.» Ils poussent et s'avancent. Cependant on les arrête, et on les oblige à consentir à une espèce de jugement: on convient que l'on prendra le registre des écrous, que l'un d'eux fera les fonctions de président, lira les noms, le motif de la détention, et prononcera à l'instant même sur le sort de chaque prisonnier. «Maillard! Maillard président!» s'écrient plusieurs voix; et, en vertu de cette élection, Maillard entre en fonctions. Ce sanguinaire président s'assied aussitôt devant une table, prend le registre des écrous, nomme juges, de son autorité privée, plusieurs de ses assassins, et laisse les autres à la porte pour exécuter ses arrêts. Afin de s'épargner les scènes de désespoir, il est convenu que, pour toute sentence de mort, il prononcera ces mots: Monsieur, à la Force; et qu'alors, jeté hors du guichet, le prisonnier sera livré, sans s'en douter à ses bourreaux. Dans d'autres prisons, le mot fatal était: Élargissez monsieur.
On amène d'abord les Suisses détenus à l'Abbaye. «C'est vous, leur dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août?—Nous étions attaqués, répondent ces malheureux, et nous obéissions à nos chefs.—Au reste, reprend froidement Maillard, il ne s'agit que de vous conduire à la Force.» Mais les malheureux, qui avaient entrevu les sabres menaçans de l'autre côté du guichet, ne peuvent s'abuser. Il faut sortir; ils reculent, se rejettent en arrière. L'un d'eux, d'une contenance plus ferme, demande où il faut passer. On lui ouvre la porte, et il se précipite tête baissée au milieu des sabres et des piques; les autres le suivent, et subissent le même sort.
Reding, officier suisse, avait reçu, au combat du 10 août, un coup de feu qui lui avait cassé le bras. Deux hommes, les mains ensanglantées, armés de sabres, et conduits par un guichetier qui portait une torche, vinrent chercher ce malheureux militaire. Un d'eux ayant fait un mouvement pour l'enlever, Reding l'arrêta en lui disant d'une voix mourante: Eh! monsieur, j'ai assez souffert, je ne crains pas la mort; de grâce, donnez-la moi ici. Ces mots parurent attendrir l'assassin, qui resta un moment immobile; mais son camarade, en le regardant, et en lui disant: Allons donc, le décida. Le malheureux Reding fut enlevé, porté et jeté dans la rue, où il reçut la mort.