A mesure que la prison était déblayée, suivant l'expression de ces bourreaux forcenés, on amenait d'autres prisonniers, qui ne tardaient pas à être immolés à leur tour. De ce nombre fut Montmorin, ancien ministre de Louis XVI. Amené devant le sanglant président, il déclara que, soumis à un tribunal régulier, il n'en pouvait reconnaître d'autre. «Soit, répondit Maillard, vous irez donc à la Force attendre un nouveau jugement.» L'ex-ministre, trompé, demande une voiture; on lui répond qu'il en trouvera une à la porte. Il demande encore quelques effets, fait quelques pas vers la porte, et reçoit la mort.
On amène ensuite Thierry, valet-de-chambre du roi. Tel maître, tel valet, dit Maillard, et le malheureux tombe sous les coups des assassins. D'autres victimes succèdent encore. Chacun des prisonniers, entendant les vociférations des égorgeurs, s'apprêtait à sa dernière heure. A dix heures du soir, l'abbé Lenfant, confesseur du roi, et l'abbé Chapt de Rastignac, parurent dans la tribune de la chapelle de l'Abbaye, qui servait de prison à un grand nombre d'infortunés, et, étendant les mains, donnèrent leur bénédiction à cette foule, vouée, comme eux, à une mort certaine. Une heure après, ces deux vénérables prêtres furent massacrés, et leurs cris furent entendus de ceux qu'ils venaient de consoler et de bénir.
Au rapport de M. de Saint-Méard, qui se trouvait au milieu de ces malheureux, la principale occupation des prisonniers était de savoir quelle était la position à prendre pour recevoir la mort le moins douloureusement possible. «Nous envoyions de temps à autre, dit-il, quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous instruire de l'attitude que prenaient les malheureux qu'on immolait, et pour calculer, d'après leur rapport, celle que nous ferions bien de prendre. Ils rapportaient que ceux qui étendaient les mains souffraient beaucoup plus long-temps, parce que les coups de sabre étaient amortis avant de porter sur la tête; qu'il y en avait même dont les bras et les mains tombaient avant le corps; et que ceux qui les plaçaient derrière le dos devaient souffrir beaucoup moins. Tels étaient les horribles détails sur lesquels nous délibérions.»
M. Journiac de Saint-Méard, à qui nous venons d'emprunter ces détails, échappa miraculeusement à cette boucherie. Un de ses gardes conçut pour lui de l'intérêt, en lui entendant parler le patois de son pays. «Pourquoi es-tu ici, dit-il à M. de Saint-Méard; si tu n'es pas un traître, le président, qui n'est pas un sot, saura te rendre justice. Ne tremble pas, et réponds bien.» M. de Saint-Méard est présenté à Maillard, qui regarde l'écrou: «Ah! dit Maillard, c'est vous, monsieur Journiac, qui écriviez dans le journal de la cour et de la ville?—Non, répond le prisonnier, c'est une calomnie; je n'y ai jamais écrit.—Prenez garde de nous tromper, reprend Maillard, car ici tout mensonge est puni de mort. Ne vous êtes-vous pas récemment absenté pour aller à l'armée des émigrés?—C'est encore une calomnie; j'ai un certificat attestant que, depuis vingt-trois mois, je n'ai pas quitté Paris.—De qui est le certificat? la signature en est-elle authentique?» Heureusement pour M. de Saint-Méard, il y avait dans ce sanguinaire auditoire un homme qui connaissait personnellement le signataire de ce certificat. La signature est en effet vérifiée et déclarée véritable. «Vous le voyez donc, reprend le prisonnier, on m'a calomnié.—Si le calomniateur était ici, reprend Maillard, une justice terrible en serait faite; mais, répondez, n'avait-on aucun motif de vous enfermer?—Oui, reprend M. de Saint-Méard, j'étais connu pour aristocrate, j'étais franc royaliste.—Ce n'est pas pour juger les opinions que nous sommes ici, répondit un des juges; c'est pour en juger les résultats.—Ma conduite est sans reproche, répliqua l'accusé; je n'ai jamais conspiré; mes soldats, dans le régiment où je servais, m'étaient tous dévoués.»
Frappés de tant de fermeté, les juges se regardent, et Maillard donne le signal de grâce. Aussitôt les cris de vive la nation! retentissent de toutes parts, le prisonnier est embrassé; deux individus s'emparent de lui, et, le couvrant de leurs bras, le font passer sain et sauf à travers la haie menaçante des piques et des sabres. M. de Saint-Méard veut leur donner de l'argent, ils le refusent, et ne demandent qu'à l'embrasser.
Pendant cette affreuse nuit, la troupe des assassins s'était divisée, et avait porté le ravage dans les autres prisons de Paris. Au Châtelet, à la Force, à la Conciergerie, aux Bernardins, à Saint-Firmin, à la Salpêtrière, à Bicêtre, les mêmes horreurs avaient été commises. Partout le sang coulait à flots. Le lendemain lundi 3 septembre, le jour éclaira l'affreux carnage de la nuit, et tout Paris fut dans la stupeur. Billaud-Varennes reparut à l'Abbaye, où la veille, il avait prodigué ses atroces encouragemens à ceux qu'on appelait les travailleurs. Il offrit, au nom de la France, vingt-quatre livres à ces égorgeurs, qui, disait-il, venaient de sauver la patrie. On courut chez Roland, ministre de l'intérieur, qui venait d'apprendre avec le jour les crimes de la nuit; on lui demanda des fonds pour acquitter le salaire de ces affreux travaux. Le ministre repoussa cette demande avec indignation; et la commune, qui avait ordonné et dirigé les massacres, paya cette horrible dette. On peut lire au registre de ses dépenses la mention de plusieurs sommes payées aux exécuteurs de septembre. On y verra aussi, à la date du 4 septembre, la somme de 1,463 livres affectée à cet exécrable emploi.
Il y avait, à la Force, un tribunal semblable à celui de l'Abbaye, et qui procédait de la même manière. C'était là que se trouvait l'infortunée princesse de Lamballe qui avait été célèbre à la cour, par sa beauté, et par l'intimité qui l'unissait à la reine. On la traîna mourante, au terrible guichet.—Qui êtes-vous? lui demandent les bourreaux en écharpe.—Louise de Savoie, princesse de Lamballe.—Quel était votre rôle à la cour? Connaissiez-vous les complots du château?—Je n'ai connu aucun complot.—Faites serment d'aimer la liberté et l'égalité; faites serment de haïr le roi, la reine, et la royauté.—Je ferai le premier serment, je ne puis faire le second, il n'est pas dans mon cœur.—Jurez donc, lui dit un des assistans qui voulait la sauver; mais l'infortunée ne voyait, et n'entendait plus rien.—Qu'on élargisse madame, dit le chef du guichet. On emmène cette femme infortunée; elle est reçue à la porte par des furieux avides de carnage. Un premier coup de sabre, porté sur le derrière de sa tête, fait jaillir le sang, dont ces cannibales sont altérés. Elle fait encore plusieurs pas, soutenue par deux hommes qui, peut-être, voulaient la sauver; mais un dernier coup la fait tomber un peu plus loin. Ses assassins l'outragent, la mutilent, se partagent les lambeaux de son beau corps déchiré. Sa tête, son cœur, d'autres parties du cadavre, portées au bout d'une pique, sont promenées dans Paris. «J'ai été obligé, dit l'historien Beaulieu, de me trouver plusieurs fois avec un bourreau de cette princesse; il se nommait Mamain, ancien soldat, et fils d'un aubergiste de Bordeaux; il se vantait de l'avoir éventrée, et de lui avoir arraché le cœur.»
Les misérables qui portaient la tête de l'infortunée princesse, au bout d'une pique, s'arrêtèrent long-temps sous les fenêtres du château du Temple, où était renfermée la reine. Il était environ une heure et demie, et la famille royale était à dîner. Les cris de la populace, le bruit du tambour, se font entendre; ces infortunés quittent la table avec précipitation, et se réunissent dans la chambre qu'occupait Marie-Antoinette. Un instant après, la tête de madame de Lamballe est présentée à l'une des croisées où dînait le fidèle Cléry, valet-de-chambre du roi, et la dame Tison, que la municipalité avait placée auprès de la reine; à cette vue épouvantable, cette femme jette un grand cri; les assassins, croyant avoir reconnu la voix de la reine, font entendre des éclats de rire affreux. Les officiers municipaux qui veillaient au Temple font tous leurs efforts pour éloigner cette horde d'assassins qui voulaient qu'on les laissât entrer dans le Temple, avec madame de Lamballe; ils voulaient seulement présenter cette tête aux illustres prisonniers, et leur apprendre, disaient-ils, par ce spectacle, quel était le résultat de leurs conspirations. Les officiers municipaux s'y étant opposés formellement, ils se réduisirent à demander qu'on les laissât entrer dans la cour, et qu'on fît mettre le roi et la reine à la fenêtre. Cette affreuse négociation en était là, lorsque deux officiers municipaux se présentèrent à la famille royale. Le roi leur demanda si sa famille était en sûreté. «On fait courir le bruit, répondirent-ils, que vous et votre famille, n'êtes plus dans la tour du Temple. On demande que vous paraissiez à la croisée; mais nous ne le souffrirons pas; le peuple doit montrer plus de confiance à ses magistrats.»
Laissons continuer le récit de cette pénible scène au fidèle Cléry. «Cependant, dit-il, les cris et le tumulte redoublaient, et l'on entendait distinctement, de l'intérieur du Temple, les imprécations et les injures grossières adressées à la reine. Un troisième officier municipal parut, et introduisit dans la chambre où était la famille royale, quatre soi-disant députés du peuple, envoyés pour vérifier si leurs majestés étaient dans la tour. L'un d'eux, portant l'uniforme de commandant de bataillon de la garde nationale, insista pour que les prisonniers se montrassent aux fenêtres; les officiers municipaux s'y opposèrent. Cet homme dit alors à la reine, sur le ton le plus brutal: On veut vous cacher la tête de madame de Lamballe, qu'on vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le peuple monte ici. A ces mots, la reine tomba évanouie; madame Élisabeth aida Cléry à la placer sur un fauteuil; ses enfans, fondant en larmes, cherchaient à la rassurer par leurs caresses. Cet homme ne s'éloignant pas, le roi lui dit avec fermeté: Nous nous attendons à tout, mais vous auriez pu vous dispenser d'apprendre à la reine ce malheur affreux. Il ne répondit rien, et sortit avec ses camarades.» Les cris de cette troupe féroce retentirent encore long-temps autour de la prison royale.
La princesse de Tarente fut moins malheureuse que la princesse de Lamballe. Elle se sauva à force d'héroïsme. Traduite devant les juges-bourreaux du 2 septembre, après avoir attendu son tour pendant quarante heures, sans fermer l'œil, au milieu des cris des victimes qu'on immolait et des angoisses de celles qui allaient être massacrées, elle retrouva toute son énergie, lorsqu'elle vit que les interrogatoires qu'on lui faisait subir, ne tendaient qu'à obtenir d'elle des déclarations qui inculpassent la reine. Elle réfuta si victorieusement les calomnies sur lesquelles on l'interrogeait, que l'opinion de tout l'auditoire, hautement prononcée, força les juges à la reconnaître innocente.