En vain des hommes généreux avaient fait tous leurs efforts pour mettre un terme à cet horrible carnage; en vain l'assemblée manifestait son indignation; en vain le ministre Roland s'éleva courageusement contre les fureurs de la populace, et prit des mesures pour les arrêter. Pétion, maire de Paris, ne montra pas moins de courage: il s'était rendu de sa personne sur les différens théâtres des assassinats, et avait arraché de leurs siéges sanglans les scélérats qui s'étaient constitués les juges des malheureux prisonniers. Ces louables et énergiques tentatives n'avaient abouti à rien. A peine était-il sorti pour se rendre en d'autres lieux, que les bourreaux rentraient, et continuaient leurs exécutions. L'opinion publique était tellement égarée, que partout on rencontrait des gens qui, en s'apitoyant sur les souffrances des malheureux immolés, ajoutaient: «Si on les eût laissé vivre, ils nous auraient égorgés dans quelques jours.» D'autres disaient: «Si nous sommes vaincus et massacrés par les Prussiens, ils auront du moins succombé avant nous.»
La journée du 3 septembre et la nuit du 3 au 4 continuèrent d'être souillées par ces massacres. A Bicêtre surtout, le carnage fut plus long et plus terrible qu'ailleurs. Cette prison renfermait quelques mille prisonniers enfermés pour toute espèce de délits. On les attaqua; ils voulurent se défendre, et le canon fut employé pour les réduire. Un membre du conseil-général de la commune osa même venir demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient. Pétion se rendit aussi à Bicêtre; mais sa courageuse popularité échoua contre la rage de la multitude altérée de sang. Dans cette prison, le massacre se prolongea jusqu'au mercredi 5 septembre.
L'évaluation du nombre des victimes diffère dans tous les rapports du temps; cette évaluation varie de six à douze mille dans les prisons de Paris. Tout fut atroce dans ces déplorables journées. Les êtres monstrueux qui s'étaient chargés des fonctions de bourreaux s'étaient acharnés à cette horrible tâche, et comme des tigres insatiables attachés à leur proie, ils ne pouvaient plus s'arrêter. Ils avaient même établi une sorte de régularité dans leur travail; ils suspendaient les exécutions pour transporter les cadavres et pour prendre leurs repas; et des femmes, leurs dignes compagnes, se rendaient aux prisons pour porter le dîner à leurs maris, qui, disaient-elles, étaient occupés à l'Abbaye.
Au rapport d'un auteur contemporain, on assassinait encore librement à la Force, le 6 septembre. On voyait de tous côtés dans Paris des cadavres amoncelés les uns sur les autres comme des piles de bois dans un chantier; on rencontrait dans toutes les rues des charrettes chargées de corps morts presque nus, qu'on ne cherchait point à dérober aux yeux. Voici ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand: «Deux traits que j'ai entendu citer à un témoin oculaire méritent d'être connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen passait dans les rues de Paris, dans les journées des 2 et 3 septembre. Il vit une petite fille pleurant auprès d'un chariot plein de corps, où celui de son père, qui venait d'être massacré, avait été jeté. Un monstre portant l'uniforme national, qui escortait cette digne pompe des factieux, passa aussitôt sa baïonnette dans la poitrine de cette enfant, et, pour me servir de l'expression énergique du narrateur, la plaça aussi tranquillement qu'on aurait fait d'une botte de paille sur la pile des morts, à côté de son père. Le second trait, peut-être encore plus horrible, développe le caractère du peuple à qui l'on a prétendu devoir donner un gouvernement républicain. Le même citoyen rencontra d'autres tombereaux, je crois vers la porte Saint-Martin; une troupe de femmes étaient montées parmi ces lambeaux de chair, et à cheval sur les cadavres des hommes (je me sers encore des mots du rapporteur), cherchaient, avec des rires affreux, à assouvir la plus monstrueuse des lubricités.»
Nous trouvons dans un historien de la révolution un autre fait qui atteste la plus froide barbarie. Pendant qu'on égorgeait devant le guichet de la Force, un membre de l'assemblée législative vit un peintre de sa connaissance, assis sur une borne, en face du théâtre des massacres; il dessinait avec beaucoup d'attention. «Que fais-tu là? lui dit-il avec l'accent de l'effroi.—Ce que je fais, mon ami? je tâche de saisir les derniers effets de la mort au milieu des contorsions que font ces scélérats. Le député se retira stupéfait, et le peintre continua de dessiner.
Mais, si les exécutions répandirent la stupeur, l'audace qu'on mit à les avouer et à en recommander l'imitation, ne surprit pas moins que les exécutions mêmes. Ce n'était pas assez pour le conseil de la commune et son odieux comité d'avoir fait commettre de tels attentats au sein de la capitale, il fallait intéresser les autres villes de France à ces forfaits, et établir entre la populace abusée des départemens et les égorgeurs de Paris une solidarité telle que ces bourreaux trouvassent partout des défenseurs et des apologistes; enfin, il fallait, s'il était possible, lier toutes les parties de la France par une communauté de barbaries. Ce fut l'objet d'une circulaire adressée aux départemens, dans laquelle les membres du comité de surveillance invitaient les citoyens des provinces à traiter de même ceux qu'ils appelaient des conspirateurs. Cette lettre fut envoyée sous le contre-seing du ministre de la justice. Nous allons citer quelques fragmens de cette pièce étrange, que l'on peut regarder comme un monument du délire de cette époque déplorable.
«La commune de Paris, y est-il dit, se hâte d'informer ses frères des départemens qu'une partie des conspirateurs féroces, détenus dans les prisons, a été mise à mort par le peuple; actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur ces légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où ils allaient marcher à l'ennemi; et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur le bord de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public; et tous les Français s'écrieront comme les Parisiens: Marchons à l'ennemi, mais ne laissons pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfans et nos femmes. Frères et amis, nous nous attendons qu'une partie d'entre vous va voler à notre secours, et nous aider à repousser les légions innombrables de satellites des despotes conjurés contre la France. Nous allons ensemble sauver la patrie, et nous vous devrons la gloire de l'avoir retirée de l'abîme.»
On invitait aussi les frères à mettre cette lettre sous presse, et à la faire parvenir à toutes les municipalités de leur arrondissement.
Au milieu de ces horreurs de tout genre, on a la consolation de pouvoir signaler plusieurs traits du dévoûment le plus sublime. Cazotte, vieillard octogénaire, auteur de plusieurs ouvrages pleins d'esprit et d'originalité, était sur le point de tomber sous les coups des bourreaux. Sa fille se précipite au milieu de ces hommes sanguinaires, embrasse son père étroitement, et l'enveloppe dans ses bras, déterminée à ne pas s'en séparer. Cette situation intéressa les assistans; des larmes coulèrent des yeux de ces hommes féroces; on cria grâce, et Cazotte fut sauvé, mais pour périr, peu de temps après, sur l'échafaud révolutionnaire.
Le vénérable Sombreuil, gouverneur des Invalides, avait été enfermé à l'Abbaye; il fut amené à son tour devant le sanglant tribunal. Au milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions, les juges-bourreaux buvaient et déposaient sur une table leurs verres empreints de sang. Sombreuil traîné devant eux, fut condamné à être transféré à la Force, ce qui équivalait à une sentence de mort. Mais sa fille l'a aperçu du milieu de la prison; elle s'élance au travers des piques et des sabres, serre son père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force, supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant, que leur fureur, étonnée, reste suspendue. Alors, comme pour mettre à une plus rude épreuve encore cette sensibilité qui les touche: Bois, disent-ils à cette fille généreuse, bois du sang des aristocrates. Et ils lui présentent un vase plein de sang. Elle boit sans hésiter, et son père est sauvé. Cet héroïsme inouï de piété filiale avait désarmé les assassins, et M. de Sombreuil fut reconduit par eux en triomphe. Delille avait présens à sa pensée les deux traits que nous venons de citer, lorsqu'il composa, pour son poème de la Pitié, les quatre vers suivans: