Aussitôt après le procès de Louis XVI, des pétitionnaires salariés avaient demandé à la convention que la reine fût mise en jugement. Deux fois, Robespierre avait dit à la tribune, qu'il fallait que cette princesse fût envoyée au tribunal révolutionnaire; et le 1er août 1793, Barrère fit décréter cette proposition, à la suite d'un long rapport où le ridicule le dispute à l'atrocité. «Est-ce l'oubli des crimes de l'Autrichienne, dit-il, est-ce notre indifférence pour la famille Capet, qui a abusé nos ennemis? Eh bien! il est temps d'extirper tous les rejetons de la royauté.»

Le 5 novembre suivant, le même homme annonça aux royalistes qui, selon lui, demandaient du sang, le supplice prochain de la reine. Déjà, cette princesse avait été impitoyablement séparée de sa famille, pour être transférée à la Conciergerie, où elle fut plongée dans un cachot humide et mal-sain; rien ne fut oublié pour remplir d'amertume les derniers jours de la reine. Le 3 octobre, Billaud-Varennes fit ordonner au tribunal révolutionnaire de s'occuper sans délai, et sans interruption du procès de la veuve Capet; et le 11 du même mois, le comité de salut public, envoya les pièces à l'accusateur public, en lui recommandant de seconder son zèle. Le lendemain, Marie-Antoinette fut interrogée secrètement dans une salle obscure, où plusieurs témoins l'entendirent sans qu'elle pût les apercevoir: «C'est vous, lui dit le président Hermann, qui avez appris à Louis Capet l'art de la dissimulation avec laquelle il a trompé le peuple?—Oui, répondit la reine, le peuple a été trompé; mais ce n'est ni par mon mari, ni par moi.—Vous n'avez jamais cessé, dit encore le président, de vouloir détruire la liberté. Vous vouliez remonter au trône sur les cadavres des patriotes?—Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France, répondit la reine; nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône, nous y étions.....»

Le 14 octobre, elle parut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi les jurés qui devaient prononcer sur son sort, se trouvaient un perruquier, un peintre, un tailleur, un menuisier et un recors. L'acte d'accusation fut digne d'un pareil tribunal. «A l'instar des Brunehaut et des Frédegonde, disait Fouquier-Tinville, Marie-Antoinette a été le fléau et la sangsue des Français.» Cet acte d'accusation était un assemblage honteux d'iniquités et de mensonges; il se terminait par la monstrueuse accusation dont Hébert et ses ignobles collègues étaient allés demander le témoignage aux propres enfans de l'illustre accusée. Cet Hébert, rédacteur de la dégoûtante feuille intitulée le Père Duchêne, et auparavant vendeur de contremarques à la porte des spectacles, rapporta, dans les termes les plus grossiers, les horribles questions qu'il avait faites à ces enfans. Il dit que Charles Capet (le dauphin) avait raconté à Simon, son précepteur, le voyage à Varennes et désigné Lafayette et Bailly comme en étant les coopérateurs. Puis, il ajouta que cet enfant avait des vices funestes et bien prématurés pour son âge; que Simon l'ayant surpris et l'ayant interrogé, avait appris qu'il tenait de sa mère les vices auxquels il se livrait. Hébert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils, s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trône. La reine contenant d'abord son indignation, s'abstint de répondre; mais, pressée par un des jurés sur les mêmes faits, elle se retourna vers le public avec dignité, et prononça ces paroles remarquables: «Je croyais que la nature me dispenserait de répondre à une telle imputation; mais j'en appelle au cœur de toutes les mères ici présentes.» Cette réponse si noble, si simple, remua tous les assistans.

Cependant Marie-Antoinette reçut de courageux hommages de la part de plusieurs témoins qu'on avait tirés de leurs prisons pour les faire comparaître. Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait si souvent prédit à la cour les maux qu'entraîneraient ses imprudences, il parut douloureusement affecté, et comme on lui demandait s'il connaissait la femme Capet:—Oui, dit-il, en s'inclinant avec respect; oui, j'ai connu madame.—Il déclara ne rien savoir, et soutint que les déclarations arrachées au jeune prince, relativement au voyage à Varennes, étaient fausses. En récompense de sa déposition, il reçut des reproches outrageans, augure certain du sort qui lui était réservé.

Dans toute la suite des débats, le ridicule ne cessa d'être joint à la barbarie. On entendit reprocher à la reine de France, le nombre de souliers qu'elle avait usés; on l'accusa d'avoir accaparé pour quinze cent mille francs de sucre et de café, d'avoir dépensé des fonds conséquens pour un rocher, d'avoir tenu un conciliabule le jour où le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge, d'avoir porté des pistolets dans ses poches, etc.

Dans son résumé, le président parla de bouteilles vides trouvées sous le lit de Marie-Antoinette, après le massacre du 10 août; il déclara que le peuple avait été trop long-temps victime des machinations infernales de cette moderne Médicis; et il parla de justice impartiale, de conscience, même d'humanité.

Pendant trois jours et trois nuits que durèrent les débats, l'auguste victime n'eut pas un seul instant de repos. Elle fut constamment sublime par sa constance, et par toutes ses réponses simples, précises, pleines de calme et de noblesse.

La terreur était tellement à son comble, que personne n'avait osé se présenter pour défendre la reine. Le tribunal nomma d'office Tronson-du-Coudray et Chauveau Lagarde, qui remplirent cette tâche périlleuse avec tout le courage et le dévoûment que permettaient les circonstances, et persuadés, comme ils l'étaient, de l'inutilité de leur ministère.

Marie-Antoinette fut condamnée à l'unanimité; elle entendit son arrêt de mort sans effroi, le 16 octobre 1793, à quatre heures du matin. Rentrée dans sa prison, elle écrivit à madame Élisabeth, une lettre touchante, qui ne devait pas parvenir à son adresse. Un prêtre constitutionnel s'étant présenté pour lui offrir les derniers secours de la religion, elle refusa de l'entendre; et lorsque les bourreaux entrèrent, cet homme lui ayant dit: «Voilà le moment de demander pardon à Dieu.....» «De mes fautes, reprit-elle; mais de mes crimes, je n'en ai pas commis.» A onze heures, elle sortit de la Conciergerie, vêtue de blanc, témoigna quelque étonnement de ce qu'on ne la conduisait pas au supplice comme Louis XVI, dans une voiture fermée, et monta dans un tombereau, avec l'exécuteur et le prêtre. Elle avait elle-même coupé ses cheveux; ses mains étaient liées derrière le dos. Son dernier vœu, ainsi qu'elle venait de l'écrire à madame Élisabeth, était de mourir avec autant de fermeté que son époux.

La garde nationale formait une double haie sur son passage; l'armée révolutionnaire suivait, et un histrion précédait le cortége, exhortant le peuple à applaudir à la justice nationale. Cette exhortation ne fut que trop entendue; le cortége prit le chemin le plus long, passa dans les rues les plus populeuses, et fut plus de deux heures avant d'arriver au lieu du supplice, sur la place fatale où, dix mois auparavant, avait succombé Louis XVI. Partout sur son passage, on entendit des cris féroces et des injures dégoûtantes. Les marches du grand escalier de Saint-Roch étaient couvertes de spectateurs; ils applaudirent avec fureur, lorsque la fatale charrette passa devant eux, et voulant considérer à loisir les traits de la victime, ils la firent arrêter. Elle promenait avec indifférence ses regards sur ce peuple qui, tant de fois, avait applaudi à sa beauté et à sa grâce. Arrivée au pied de l'échafaud, elle aperçut les Tuileries, et parut émue; alors elle se hâta de monter la fatale échelle, et se livra avec courage aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête au peuple, comme il faisait toujours, après l'immolation d'une victime illustre.