La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale, étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur, femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie, quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à son domicile, Jean-Baptiste, pressé de retourner auprès de sa mère, se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à l'ermitage.
A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère.
En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant: Jeannot, venez à moi.
A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade. Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine. Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»
Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage. Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur, qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle.
Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus profond silence sur sa malheureuse aventure.
Jean-Baptiste observa exactement ce qui lui avait été prescrit. Il retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une demi-heure.
Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en détail le récit de sa malheureuse aventure.