TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
CONDAMNATION DES GIRONDINS;
DÉTAILS SUR LEURS DERNIERS MOMENS.
MORT DE MADAME ROLAND ET DE BAILLY.
AUTRES VICTIMES.

L'établissement du gouvernement révolutionnaire légalisa le système de la terreur. Le massacre des bons citoyens continua avec une effrayante activité; mais on le subordonna à une sorte de régularité dérisoire qui offrait quelque chose de plus formidable encore. Les hommes les plus vils, les plus sanguinaires, avaient été choisis pour siéger dans ce tribunal de mort. Il n'y avait aucune pitié à attendre de ces magistrats de sang. C'était un Fouquier-Tinville qui y remplissait les fonctions d'accusateur public, fonctions qu'il exerça avec un acharnement sans exemple contre tout ce qui portait un nom connu, contre tout ce qui avait acquis des droits à l'estime générale.

Quelques traits feront encore mieux connaître cet homme sans moralité comme sans entrailles. On avait amené devant son tribunal un citoyen nommé Gamache; l'huissier observa qu'il n'était pas l'accusé qu'on avait eu l'intention de traduire en justice. «Peu importe, répondit Fouquier, celui-ci vaut autant que l'autre.» Et il l'envoya à la mort. Rosset de Fleury avait écrit au tribunal pour lui annoncer qu'il partageait les opinions de sa famille, qui venait de périr, et qu'il demandait à partager son sort. Fouquier, en recevant cette lettre, s'écria: «Ce monsieur est bien pressé; mais je suis charmé de le satisfaire.» Fleury fut amené au tribunal, condamné comme complice de gens qu'il n'avait jamais vus, livré au supplice, revêtu d'une chemise rouge, comme assassin de Collot d'Herbois. Une veuve Maillet avait été présentée aux juges au lieu de la duchesse de Maillé qu'on avait cru arrêter. Dans l'interrogatoire, Fouquier s'aperçut de l'erreur. «Ce n'est pas toi qu'on voulait juger, lui dit-il, mais c'est égal; autant vaut que tu y passes aujourd'hui que demain.» Madame de Sainte-Amarante, et sa fille, l'une des plus belles femmes de la capitale, avaient montré le plus grand courage dans leurs réponses et en écoutant leur arrêt. Fouquier fut irrité de leur fermeté. «Voyez, s'écria-t-il, quel excès d'effronterie; il faut que je les voie monter sur l'échafaud, pour m'assurer si elles conserveront leur caractère, dussé-je me passer de dîner.» Un vieillard, paralysé de la langue, ne pouvait répondre aux questions qui lui étaient faites. Fouquier, apprenant la raison de son silence, répondit: «Ce n'est pas la langue qu'il me faut, c'est la tête.» C'était lui qui disait que les jurés venaient de faire feu de file, lorsqu'ils avaient condamné en masse un grand nombre d'accusés, sans les entendre.

Les confrères de Fouquier-Tinville étaient en tout dignes de lui. Les Dumas et les Coffinhal le secondaient merveilleusement. On connaît le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, qui, interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir de réponse, à cause de sa surdité, dit au greffier: «Écrivez qu'elle a conspiré sourdement.» On se rappelle aussi la lâcheté de Coffinhal, qui, après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait d'armes, lui dit: Pare cette botte-là, si tu peux.

Que de victimes tombèrent sous les coups de ces juges-bourreaux! La hache révolutionnaire n'avait pas un seul moment de repos. Les plus illustres têtes tombaient tour à tour sur l'échafaud; les places publiques étaient inondées de sang. Il n'entre point dans notre plan de nous arrêter à décrire les exécutions de tant d'innocens; nous nous bornerons à retracer les derniers momens de plusieurs de ces infortunés.

Les girondins, ces députés éloquens et généreux qui s'étaient opposés de toutes leurs forces au projet insurrectionnel du 10 août, qui avaient protesté énergiquement contre les massacres, qui avaient montré quelque pitié pour Louis XVI, qui s'étaient montrés constamment en opposition avec toutes les mesures révolutionnaires, devaient, par la nature même des choses, se trouver en butte à toute la rage des jacobins. Pour assurer leur perte, on les accusa de conspiration, de projet de guerre civile.

La plupart de ces députés, du moins tous ceux qui avaient coopéré activement au soulèvement de quelques provinces, n'étaient pas sous la main de leurs ennemis. On résolut d'arrêter sans distinction tous ceux qui leur étaient unis par l'amitié ou par la communauté d'opinion. Vingt-un d'entre eux furent arrêtés et mis en jugement; tous à la fleur de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté; c'étaient Brissot, Gardien, Lasource, Vergniaud, Gensonné, Lehardy, Mainvielle, Ducos, Boyer-Fonfrède, Duchastel, Duperret, Carra, Valazé, Lacase, Duprat, Sillery, Fauchet, Lesterpt-Beauvais, Boileau, Antiboul, et Vigée.

«Gensonné était calme et froid, dit M. Thiers; Valazé, indigné et méprisant; Vergniaud était plus ému que de coutume; le jeune Ducos était gai; et Fonfrède, qu'on avait épargné dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait pas voté pour les arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances réitérées en faveur de ses amis, avait mérité depuis de partager leur sort, Fonfrède semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilité, et sa grande fortune, et sa jeune épouse, et sa vie.»

On n'eut pas de peine à trouver de faux témoins pour attester la complicité des girondins avec les massacreurs de septembre. Fabre d'Églantine, devenu suspect, pour cause d'agiotage, avait besoin de se populariser; il appuya cette accusation avec perfidie. Vergniaud, n'y résistant pas davantage, s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu de me justifier de complicité avec des voleurs et des assassins.»

Malgré leur courageuse défense, les accusés virent bientôt que leur perte était résolue, et se préparèrent à mourir noblement. Ils se rendirent à la dernière séance du tribunal, avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à la porte de la Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils auraient pu attenter à leurs jours, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son ami Riouffe, lui dit, en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une arme défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»