Deux jeunes gens, dont l'un nommé Vaillan, et l'autre, fils du maître de poste de Lens, avaient été conduits, à dix heures du matin, sur la place des exécutions, et garrottés au pied des échafauds. Ils restèrent exposés pendant deux heures aux injures de la populace; on les couvrit d'ordures, on brûla leurs habits. L'un d'eux perdit connaissance; le bourreau lui jeta un seau d'eau sur la figure. Sept individus, condamnés à mort, arrivèrent, et furent exécutés en leur présence. Ces deux infortunés étaient couverts du sang des victimes. Puis le bourreau, tenant la tête du dernier supplicié, l'approcha des lèvres mourantes des deux patiens, qui ne furent exécutés qu'après cette déchirante et longue agonie.
Une pauvre villageoise allaitait un petit enfant, sur la porte de sa chaumière; elle n'avait pas de cocarde; un des agens de Lebon lui en fait le reproche, en la menaçant de la guillotine.—Pour ça, dit la paysanne, dans son patois picard; je reviens des champs, je vais y retourner; je n'ai besoin de cocarde pour travailler.—Quoi! tu réponds! reprend l'agent; je vais à Arras, et je te ferai guillotiner.—Eh bien! va; si tu me fais guillotiner pour ça, on a bien raison de dire qu'on en guillotine à Arras qui sont aussi innocens que l'innocent que je tiens dans mes bras.» L'agent rendit compte des propos de cette pauvre femme, qui, peu de jours après, fut incarcérée et guillotinée.
On connaît l'horrible histoire de cette infortunée à qui, pour prix de son déshonneur, Lebon promit de rendre son mari qu'il avait destiné au supplice. Lorsqu'elle crut revoir son époux, d'après la parole qui lui avait été donnée, on conduisait ce malheureux à l'échafaud. Elle court éplorée chez Lebon, croyant que cette exécution est une méprise; le bourreau ne lui répond rien, mais lui présente dérisoirement un assignat de cent sous, comme salaire de ses faveurs, et la met à la porte.
Chaque jour, après son dîner, il assistait au supplice de ses victimes. Il fit placer un orchestre près de la guillotine, et ordonna au tribunal, de condamner à mort tous ceux qui s'étaient distingués par leurs richesses ou par leurs talens. Dans la salle de spectacle, il prêchait la loi agraire, le sabre à la main. «Sans-culottes, dit-il un jour, dénoncez hardiment, si vous voulez quitter vos chaumières; c'est pour vous qu'on guillotine. Vous êtes pauvres; n'y a-t-il pas près de vous quelque noble, quelque riche, quelque marchand? Dénoncez donc, et vous aurez sa maison.»
Une des rues de la ville qui était sa patrie fut entièrement dépeuplée par lui. Tous ceux qui l'habitaient furent envoyés à l'échafaud. Cambrai, et les autres villes du département, furent également les théâtres de ses fureurs. Mais quand le régime de la terreur fut passé, quand Robespierre eut succombé sous les coups de ses anciens complices, des voix enhardies par quelques députés, vinrent dénoncer le misérable Lebon, à la barre de la convention. Alors furent révélés la plupart des actes atroces dont il s'était rendu coupable. Bourdon de l'Oise, l'attaqua le premier: «Voilà, dit-il, le bourreau dont se servait Robespierre.» C'est bien à lui, s'écria André Dumont, que l'on peut dire: Monstre, va cuver dans les enfers, le sang de tes victimes!—Il n'est pas étonnant, répondit Joseph Lebon, que la calomnie s'attache à un représentant qui a sué.....—Tu as sué le sang, s'écria Poultier.—Tu dînais avec le bourreau, ajouta Bourdon de l'Oise.
On fait monter de quinze cents à deux mille le nombre des personnes assassinées à Arras et à Cambrai, pendant la mission de Joseph Lebon. Ce monstre fut puni enfin de ses crimes. Par jugement du tribunal d'Amiens, il fut exécuté dans cette ville, le 13 vendémiaire an 4 (5 octobre 1796). Il fut conduit à l'échafaud, revêtu d'une chemise rouge, costume des assassins condamnés. Lorsqu'on voulut lui mettre cette chemise, il s'écria, quoiqu'il fût ivre d'eau-de-vie: «Ce n'est pas moi qui dois l'endosser, il faut l'envoyer à la convention, dont je n'ai fait que suivre les ordres.»
Il faut ajouter à ses crimes qu'il avait dérobé plus de cinq cent mille livres, sous les scellés qu'il avait fait mettre sur les effets des prisonniers. Ce scélérat avait trente ans, lorsque la société fut délivrée de sa présence.